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Entretiens Théâtre

Sortir du coing du ring

Entretien avec Hortense Archambault

L’art n’est pas utile : il est essentiel. La directrice de la MC93, à Bobigny, défend cette idée en acte depuis qu’elle a commencé à travailler pour le théâtre. Elle revient pour Mouvement sur les défis qui attendent le service public de la culture dans cette période de grande incertitude.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes & Léa Poiré publié le 4 sept. 2020

Les cinémas, les salles de théâtre et de concert ont été les derniers à ouvrir après le confinement. Cette décision gouvernementale est-elle la marque, selon vous, d’un désintérêt du politique pour la culture ?

« La rupture entre les intellectuels, la culture et la politique est indéniable. Chacun a rompu avec les autres et les élites fréquentent moins les lieux culturels. Pouvions-nous pour autant imaginer que notre société reprenne sans que les théâtres ré-ouvrent ? Non. Même en étant a priori contre cette idée "d’été culturel et apprenant", il était de notre devoir de réfléchir à une manière de répondre à la demande du gouvernement, élu démocratiquement. D’autant plus à Bobigny : il ne s’était rien passé d’artistique dans un espace collectif depuis mars, la bibliothèque et le conservatoire n’ont pas réouvert et sans doute ne le feront pas avant septembre, et ici, tout le monde ne peut pas partir en vacances. Organiser des "retrouvailles" était de l’ordre de la responsabilité. Une responsabilité énorme, mais joyeuse. L’art n’est peut-être pas "utile", mais il est essentiel, à la société comme à la vie des individus.

À la fin de ses deux années de résidence à Bobigny, pour le dernier Banquet qu’il a organisé, l’écrivain Daniel Conrod a demandé aux participants d’enregistrer un poème pour former une collection qui appartiendrait à la MC93. Nous pensions devoir être insistants, pousser les gens, et nous avions apporté des poèmes, au cas où certaines personnes n’auraient pas su quoi réciter. Les invités de ces banquets étaient vraiment les voisins de la MC, des personnes très différentes, qui ne parlent pas forcément très bien français, qui ont pour beaucoup cette timidité vis-à-vis de leur légitimité par rapport à la culture. On a été débordés ! Tout le monde est venu avec un poème et nous n’avons pas pu tous les enregistrer. Pourquoi tout le monde a un poème ? La poésie est le truc le plus élitiste qui soit, plus personne n’en achète, plus personne n’en lit et pourtant, tout le monde a un poème dans sa tête ou dans son téléphone. Ce genre d’expérience rend très humble.

 

Pensez-vous qu’à force de marteler qu’il est utile socialement, économiquement ou existentiellement, le milieu culturel finit par semer plus de doute qu’autre chose ?

« Ah, bien sûr ! La culture marque beaucoup de buts contre son camp, elle est même très forte pour ça.  Nous sommes continuellement sur la défensive. Si on est sûrs d’être essentiels, soyons le, point. C’est souvent mieux de faire avant de parler. Le problème c’est qu’on nous attend davantage sur la déclaration d’intention que sur les actes, et que la cohérence entre les mots et les actes n’est pas toujours au rendez-vous. Je me sens tranquille sur la question de notre nécessité et j’ai envie de sortir du coin du ring. Nous sommes tous là, coincés dans une forme d’auto-flagellation, à répéter "Non, nous n’avons pas échoué la démocratisation culturelle, des scolaires viennent voir nos spectacles, nos places ne sont pas si chères…" Mais non, on va reprendre nos gants de boxe! Le processus est très lent, mais sur le long terme le théâtre s’est démocratisé et les publics se sont diversifiés. Ça ne veut pas dire qu’on a tout réussi et qu’il ne faut rien changer, au contraire, il faut travailler encore plus. L’aspiration des publics est de plus en plus grande. Comment on y répond ?

 

Une de vos réponses, à la MC93, a été de proposer un « pass illimité », vendu entre 7 et 12 euros par mois, et qui permet aux spectateurs de voir autant de pièces qu’ils veulent, mais aussi de réserver à la dernière minute.

« Depuis sa mise en place, nous avons entre 800 et 1000 détenteurs du pass qui viennent voir en moyenne huit ou neuf spectacles par an. Cela signifie nécessairement qu’ils viennent voir des choses auxquelles ils n’auraient pas assisté sans le pass. Comme nous programmons chaque année plusieurs pièces d’un même artiste, ils peuvent se faire un avis sur l’évolution de leur trajet, et même voir plusieurs fois le même spectacle, ce qui est une expérience assez rare. Résultat, ils sont en train de devenir de super spécialistes, et c’est magnifique. Je crois très fort en l’idée du philosophe Jacques Rancière que chacun peut être son propre maître, son propre apprenant. Face à l’art, n’importe quel individu a quelque chose à dire. On a des compétences différentes, des backgrounds différents, certes, mais face à une œuvre, nous sommes tous égaux. Et ça va mieux en le disant, parce que je pense que beaucoup de personnes, en réalité, ne croient pas vraiment à l’égalité. En revanche, il ne faut pas négliger le fait que face à notre capacité à nous autoriser un jugement, nous ne partons pas tous avec les mêmes chances.  La mission d’une institution est d’essayer de faciliter cela.

 

Il y a quelques années, prendre la direction d’un théâtre était une forme de consécration. Aujourd’hui, les artistes trentenaires préfèrent parfois garder leur statut de compagnie indépendante ou monter des festivals DIY en région, comme si l’attrait des maisons s’était un peu fané. Croyez-vous encore en l’institution ?

« Il y a une tentation des politiques à dire qu’il ne se passe rien dans les institutions, et à considérer exclusivement comme intéressant ce qui se passe ailleurs. C’est terrible de considérer que les institutions sont figées, par fatalité. C’est déjà une prise de position contre le service public ; une question qui m’a justement beaucoup occupée pendant le confinement. Quels sont les problématiques communes à tout le service public ? Est-ce le bon outil pour la création ? Si on veut creuser les mots, il faut replonger dans les fondamentaux, alors j’ai ressorti la charte des missions de service public de Catherine Trautmann. Vous l’avez lu ? Faites-le. C’est intéressant. Personnellement, j’ai toujours travaillé en institution de manière volontariste, parce que je pense que c’est justement en leur sein que les choses doivent bouger. L’institution est là, avec des moyens et une pérennité qui lui permet de se projeter dans l’avenir avec une logique différente de celle du commando marginal. Je crois vraiment que le propre des institutions culturelles n’est peut-être pas de se "réinventer" ou "d’enfourcher le tigre", mais en tout cas de s’inventer constamment parce qu’elles ne sont jamais constituées. Il faut les interroger, de l’intérieur comme de l’extérieur, avec amour.

 

Les récents conflits sociaux dans certains CDN, ces théâtres qui ont la particularité d’être dirigés par des metteur.e.s en scène, semblent quand même indiquer que quelque chose ne fonctionne plus, non ?

« Ce qui m’étonne, c’est qu’on discute toujours de la personnalité du directeur ou de la directrice, de certains événements ou spectacles, mais jamais du projet des lieux, de ce qui est pensé globalement et organiquement. Alors que c’est justement ça qui est important à mener, que l’on soit un artiste ou pas d’ailleurs. À mon sens, ces conflits dans les CDN ont révélé deux choses. La première, c’est qu’on demande à ces artistes-directeurs de tout faire et qu’on les met dans une position de toute puissance. Il faudrait qu’ils prennent sacrément sur eux pour penser que ce n’est pas le cas, parce que tout les pousse à y croire. C’est étonnant, comme on aspire à ce qu’il y ait des toutes puissance... et qu’ensuite on les critique, à juste titre.

Le deuxième problème, c’est que les directeurs souffrent d’un manque d’interlocuteurs, à la fois en interne et à l’extérieur. Le ministère de la Culture n’en a pas les moyens, parce qu’il est considérablement affaibli. Quant aux outils d’évaluation, ils sont uniquement chiffrés. Bien sûr qu’il faut rendre des comptes. C’est normal, les institutions fonctionnent avec de l’argent public. Mais les tableaux Excel qu’on nous propose ne permettent pas d’évaluer ce qui nous parait le plus important : l’empreinte civique territoriale de nos maisons, pour reprendre un terme canadien. Depuis deux ans, avec la scène nationale d’Essonne et accompagnés par la DRAC Île de France, nous travaillons justement à la mise en place de nouveaux indicateurs avec un observatoire de géographes.

 

Vous avez consacré toute votre carrière au théâtre. Vous avez travaillé en compagnie (théâtre de l’Opprimé Augusto Boal), en établissement public municipal (La Villette), en festival (Avignon 2004-2013), et depuis 2015 en scène nationale (MC93, Bobigny). Quels constats faites-vous quant aux évolutions du secteur ?

« Le premier c’est le manque de moyens. L’augmentation magnifique de moyens qui a eu lieu dans les années 1980 a entraîné des choses un peu folles quant au « tout pouvoir » mais a abouti à un travail vraiment formidable sur le territoire : des théâtres et des compagnies partout, un travail sur l’éducation artistique et culturelle. Depuis la fin des années 1990 on est dans une période de restriction, alors même qu’il y a une aspiration plus grande, plus d’artistes, une vitalité de création formidable. Forcément c’est la source de beaucoup de tensions. Comment créer du collectif, de l’intelligence et de la générosité dans un contexte où tout le monde est obligé de sauver son fromage ? Ce qui a été beau dans cette crise du COVID-19, c’est qu’une énorme solidarité s’est mise en place et qu’on a beaucoup discuté entre nous. Tout le monde a pris conscience qu’on formait un écosystème complet. On va peut-être enfin sortir de la caricature du conflit permanent ! D’autre part, il faut arrêter de penser que le secteur culturel est une exception : il a les mêmes problèmes que la société en général. Le deuxième constat à faire, au-delà du manque de moyen, c’est celui d’une crise démocratique, en grande partie liée au fait que les mots ne veulent plus rien dire. Que ce soit au travail, en politique ou dans la culture, la société aspire à plus de participation. Les individus veulent faire plus de choses ensemble et souhaitent plus d’horizontalité dans la prise de décision. D’où le problème, que l’on évoquait au début de la conversation, de ces éditos de théâtre qui racontent comment ils vont faire du théâtre politique et du théâtre social… et ne le font pas. Comment répondre à cette demande sociale d’art et de culture, qu’on théorise sous le nom de « droit culturel » ? C’est ça la question. Et comment trouver des projets dans lesquels les artistes ne sont pas instrumentalisés ou considérés comme des prestataires ?

 

Dans ce contexte, on a quand même la sensation qu’on demande de plus en plus de choses aux théâtres et aux artistes. Comme si pour justifier le financement public de leur travail, ils devaient combler le vide laissé par le détricotage du tissu associatif.

« Le problème n’est pas tant de demander à des artistes de travailler avec des publics dit "éloignés" de l’art et de la culture, parce qu’ils sont nombreux à trouver ça passionnant. Ce qui est compliqué en revanche, c’est qu’ils doivent désormais le faire seuls parce que le tissu associatif d’éducation populaire en effet, a été, lui, vraiment dégommé. On ne peut pas supprimer les corps intermédiaires et demander aux artistes de s’y substituer. Ça ne marche pas. Comment reconstruire un maillage d’institutions, de centres sociaux, d’associations, d’éducateurs qui puisse, aussi, accompagner les artistes qui le désirent, dans cette démarche ? Ici, nous pensons que le lien des artistes avec les habitants doit passer par la création. Du côté artistique aussi, il y a eu un tournant. L’artiste en a marre d’être considéré comme hors sol et a envie de se connecter à la réalité du monde pour la représenter ou la transfigurer. À partir des années 2000, et même un peu avant, le théâtre documentaire a produit des choses passionnantes. On assiste aujourd’hui à une nouvelle vague, que j’appelle le théâtre « documenté », dans lequel le travail de création se base sur des enquêtes. Cela donne lieu à des esthétiques très différentes, qui passent parfois par le participatif, mais pas nécessairement, du documentaire ou des fictions réécrites à partir d’une immersion. Ça nous demande, à nous les institutions, de développer de nouvelles compétences pour accompagner les artistes non seulement sur la production, la tournée, les décors, mais aussi dans la prise de contact avec nos alliés sur le territoire. En retour, ça nous permet de nous réinstituer comme acteur central du territoire. »

 

> Black-out de la culture, vraiment ? à lire dans le n° 107 de Mouvement, actuellement en kiosques