STATU de SUZANNE © Antoine Grédai

SUZANNE

Personnage fictif à l’esthétique rose pastel, SUZANNE chorégraphie pour des corps bien humains des performances aux règles du jeu mathématiques, quasi impossibles physiquement. Aux manettes, ses quatre créateurs court-circuitent l’opposition homme-machine en faisant du bug un moment de grâce et de la bienveillance un mode opératoire.

Par Léa Poiré publié le 11 sept. 2020

Derrière le personnage fictif de SUZANNE se cache quatre artistes. Issus de l’architecture, du commissariat d’exposition, de l’histoire de l’art et du théâtre, Julien Chaudet, Lorenz-Jack Chaillat, Eurydice Gougeon-Marine et Julien Deransy ont fait naître en 2017 cette identité qui adopte la danse comme langage. Des messages qu’elle nous envoie sur Instagram pour donner rendez-vous à ses performances, en passant par ses apparitions dans des clips musicaux, l’esthétique rose-bonbon, pop, acidulée, presque « kawaï », de SUZANNE ne passe pas inaperçue. Pourtant, dans STATU, sa première création pour dix danseurs qui se mettent dans la peau de la machine en déroulant une suite logique de gestes quotidiens, son ton pastel se teinte de violence : celle du contrôle des corps par les algorithmes qui nous entourent. Rencontre à Montréal au Canada, dans le cadre du festival Art Souterrain, avec la moitié de SUZANNE : Julien Chaudet et Lorenz-Jack Chaillat.

 

Qui est SUZANNE ?

Julien Chaudet : « Ce nom est parti d’une blague. Après s’être rencontrés tous les quatre à la nuit blanche en 2017, sur le projet d’Olivier Dubois Mille et une danses [pièce pour 300 danseurs amateurs et 150 instrumentistes, sur la B.O. de films de danse – nda], on s’envoyait des emails pour continuer à travailler ensemble et on a signé avec ce prénom. C’est resté et avec cela l’idée de regrouper un collectif sous une personnalité unique.

Lorenz-Jack Chaillat : « SUZANNE permet de brouiller les pistes, car personne n’est identifiable derrière cette signature. Elle a sa propre identité : elle écrit des emails avec beaucoup de couleurs et des emojis, s’il y avait la possibilité d’insérer des gifs, elle en mettrait de partout. Aujourd’hui, la communication digitale est désincarnée, mais SUZANNE donne une importance au dialogue, même au travers d’un simple email.

J. C. : « Dans notre imaginaire à tous les quatre, Suzanne, c’est la tatie gâteaux, la grand-mère réconfortante, un peu surannée. Elle est bienveillante et en même temps très kitsch. Et des Suzanne, dans la culture pop’, il y en a partout : c’est une héroïne de la série Desperate Housewifes ou du film Prêt à Tout de Gus Van Sant, Leonard Cohen en a même fait une chanson.

 

Pourquoi lui avoir donné une esthétique pastel, doucereuse ?

J. C. : « Globalement SUZANNE a un look accueillant, une esthétique très douce, presque niaise, mais elle n’est pas dénuée d’une certaine forme de violence, d’obscurité et de profondeur dans les propos. Douceur et profondeur ne sont pas incompatibles. Loin de là.

L.-J. C. : « On a tendance à nous dire que nos pièces sont violentes, non pas visuellement mais dans leurs effets, les messages portés, l’engagement du corps. Quelqu’un nous a déjà traités de fascistes en réaction à la répétition des gestes, presque militarisés, disciplinaires ou rappelant le travail à la chaine. Mais notre travail parle justement de cela, de la violence contenue dans les algorithmes qui unifient les corps, prédisent les modes de vie.

 

Dans STATU vous exécutez à l’unisson des gestes quotidiens de contrôle. Comment avez-vous choisi ces gestes-là ?

J. C. : « À l’origine on s’est intéressés à la relation entre geste et genre. Comment catégorise-t-on un geste « féminin » ou « masculin », et pourquoi ? On a commencé à les lister, puis on les a regroupés en trois catégories : les gestes en rapport avec l’autre, de salutation, de dialogue tel « faire coucou de loin », « une poignée de main », « une accolade » ; des gestes en relation avec son corps qui imposent plus frontalement l’idée de sexe et de genre comme « toucher ses seins », « remettre ses couilles en place » ; et une troisième catégorie liée aux objets qui sont des extensions du corps : « réajuster sa cravate », « mettre une boucle d’oreille » ou « prendre un selfie ».

L.-J. C. : « Ensuite, nous leur avons donné une forme. Quel rythme a tel geste ? De quelle partie du corps part-il ? Il y a mille manières de mettre des collants, chacun peut y aller de son vécu, de son imaginaire cinématographique ou a vu sa maman le faire. Mais à la croisée de tout cela il fallait composer une façon qui émane de SUZANNE.

 

 

Comment SUZANNE définit le féminin ?

L.-J. C. : « Qu’elle soit une femme est important pour nous, mais cela passe par l’effacement d’un genre en particulier, surtout dans STATU qui est interprété par 10 danseurs, 5 hommes 5 femmes. Non seulement la féminité est performative, elle se construit par l’action, mais en plus on ne fait pas de distinction de genre dans notre groupe, nous interprétons les mêmes gestes, tout le monde est logé à la même enseigne. Les hommes ne sont pas plus forts ou visibles que les femmes, et inversement.

 

Qu’est-ce qui vous intéresse dans le défi que vous lancez à la machine ?

J. C. : « Les algorithmes sont des règles et systèmes utilisés dans les logiciels. Ils sont maintenant partout autour de nous et sont conçus pour ne jamais laisser de place au hasard, pour tout calculer à l’avance et te recommander des choix préétablis. C’est hyper violent de chercher à éradiquer le hasard de nos vies, d’autant qu’on ne s’en rend pas forcément compte. D’un côté c’est rassurant d’avoir des notifications pour savoir ce que tu vas manger ce soir, quel artiste tu aimeras écouter, mais de l’autre, c’est un confort dangereux qui systématise nos vies et ne nous laisse plus beaucoup de temps pour penser. La machine va faire des choix pour toi, parce que cela nous demande plus d’énergie de dire « non » que d’accepter ses propositions.

L.-J. C. : « Avec ça en tête, après avoir construit notre vocabulaire de gestes, on a voulu se mettre au défi pour se confronter à cette violence et réinvestir le hasard. On s’est rapprochés d’un ingénieur en mathématiques, un « data scientist », qui nous a aidés à concevoir un algorithme pour enchainer tous ces gestes selon une suite logique, qui change à chaque simulation et qu’il est impossible de connaître par cœur. Les dix performeurs, tout en réalisant les gestes, sont en constant calcul mental. On joue le jeu au maximum, mais tout ceci est surhumain, on perd le fil et des bug arrivent. Quand un performeur se trompe, il énonce à voix haute son erreur et rattrape le groupe, mais quand il y a trois erreurs simultanées on s’arrête, car la machine humaine a surchauffé.

J. C. : « À travers ce système on incarne la machine, mais on n’en est pas une, donc on se trompe. D’un coup l’erreur devient primordiale, c’est la clé, elle est belle. Ce hasard devient l’instant présent, en opposition avec l’algorithme hyper mécanique qui s’exécute, qui se déroule et décide implacablement de la suite.

 

Après STATU vous créez MERCURES. Comme votre nom, vos titres sont toujours très courts et en lettres capitales. Pourquoi ?

L.-J. C. : « Nos titres sont en lettres capitales parce que c’est important ! Plus sérieusement, SUZANNE suit un fil : celui de la communication et du langage. Dans STATU il y a du verbe, avec MERCURES, notre nouvelle création, on réduit le langage à l’alphabet et par la suite on aimerait se diriger vers le noyau, le premier outil du langage : le corps. STATU n’est ni un statut, ni une statue, ni le statu quo, nos titres effacent ou ajoutent des lettres pour brouiller les pistes. MERCURES avec un « s » peut aussi bien signifier le dieu messager, le poison qui a pourtant servi de médicament à une certaine époque pour soigner la syphilis, ou faire référence à la température.

 

Quel principe guide MERCURES votre nouvelle création ?

J. C. : « La pièce est partie d’une commande pour une exposition qui a réuni des artistes autour d’un même motif : l’île et la cartographie. Nous avons réfléchi à ce que peut être la communication dans des endroits isolés comme un archipel. Rapidement sont venus à nous les langages du morse ou des sémaphores, ces postes de signalisation lumineuse pour communiquer en mer à une lointaine distance. On a cherché à transcrire le langage morse, le point et la barre, en un langage physique en se demandant : comment peut-on énoncer un message avec le corps ?

L.-J. C. : « Le code morse est une communication de détresse, quel est donc le message d’urgence que SUZANNE aimerait dire ? Encore une fois, on a voulu être bienveillants et envoyer ce message : « rencontrons-nous ». On le transcrit par le corps et on le répète inlassablement en transformant les gestes du point et de la barre. Tout en conservant cette répétition, on bascule ensuite vers des danses folkloriques et sociales, comme une adaptation du Madison, qui contiennent toutes des codes d’invitation de l’autre. On est donc parti du message brut pour aller vers son application : notre danse de la rencontre. »

 

> STATU de SUZANNE a été présenté du 29 février au 22 mars dans le cadre du festival Art Souterrain à Montréal, Canada

> MERCURES de SUZANNE le 11 septembre au Point Éphémère à Paris dans le cadre du festival Jerk Off