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Entretiens Pluridisciplinaire

ThalieLab

Bruxelles s’enrichit d’un nouvel espace de création, le ThalieLab, un lieu de résidence à la croisée des arts et des questions de société. À l’occasion de sa pré-ouverture, la collectionneuse Nathalie Guiot éclaire son projet. 

Par Alain Berland publié le 6 oct. 2017

 

 

Vous êtes connue comme collectionneuse mais pour la pré-ouverture de votre fondation, vous décidez de ne présenter que des œuvres immatérielles liées au régime performatif. Est-ce un choix significatif des futures orientations de ThalieLab ?

« Il m’a semblé intéressant d’ouvrir la résidence avec des projets artistiques qui traitent de la question des territoires et des identités, de montrer un art plus participatif et engagé. La vocation de ThalieLab est de faire émerger des nouveaux modes de pensée et d’action en croisant les champs artistiques et sociétaux. Il s’agit d’encourager les interactions entre l’artiste et les parties prenantes d’une œuvre, quelle qu’elles soient (institution culturelle, association, particuliers, etc.), d’impliquer la société civile dans les processus de travail.  En somme, expérimenter par la voie des artistes une intelligence collective et en partager les bénéfices.

Au début (en 2008), mon approche dans l’art a été de collectionner des œuvres, plutôt d’artistes femmes, issues de ma génération ou plus jeunes. Au fil des années, j’ai réalisé à quel point le contact avec l’artiste m'était essentiel, davantage encore que le rapport à l'œuvre et à son esthétique. C’est pourquoi j’ai créé cette fondation qui a pour mission de soutenir la création contemporaine, engagée dans des réflexions qui impliquent des communautés ou qui invitent à questionner, par le prisme de la pratique artistique, les mutations de notre société.

C’est pour moi une manière différente de contribuer à un meilleur vivre ensemble tout en restant dans la rencontre avec l’artiste. Bien sûr, il y a une vraie prise de risque, car les projets soutenus sont complexes à produire et questionnent notre rapport à l’autre. Pour sa performance, Grace Ndiritu, originaire du Kenya et vivant à Londres, par exemple, invitera des réfugiés et des fonctionnaires des institutions européennes à partager un repas ; une manière de se raconter et de s’ouvrir à l’autre. Du plaisir solitaire – voire parfois égoïste – qu’est celui de collectionner, j’ai souhaité donner une dimension plus « humaniste » et participative.

 

« Identités et territoires », le thème de vos premières résidences, s’inscrit dans un moment où le proche et le lointain sont renégociés dans un espace globalisé. Pouvez-vous préciser quelles sont les nouvelles pistes que tentent d'ouvrir les artistes invités au Thalielab ?

« D’abord dans ThalieLab, il y a lab, et une vision d’expérimentation pour les artistes, sur un territoire comme Bruxelles, capitale européenne où 40 communautés cohabitent et trois langues sont parlées. J’ai souhaité créer une dynamique d’artistes qui questionne ces enjeux d’appartenance et de territoires et ouvrir cette résidence sur cette thématique, spécifiquement. En considérant que dans un monde de troubles, de dérèglement économique, climatique, l’artiste a plus que jamais une responsabilité à s’engager. À l’heure où le politique ne donne plus d’éléments de réponse sur les façons de lier l’individu à sa communauté, l’artiste nous permet de redessiner les contours d’un nouvel être ensemble, d’un autre rapport au monde, moins dans le contrôle, dans la possession et les rapports de pouvoir. 

C’est précisément à cet endroit que je voudrais inscrire le travail de la fondation et de ThalieLab, sa résidence. Une maison, des espaces de travail, un accompagnement, un réseau ; il s’agit de permettre aux artistes de sortir de leur zone de confort pour déployer des projets innovants, collaboratifs, qui questionnent ces enjeux et notre relation à l’autre. Tous les artistes n’ont pas la fibre pédagogique ou celle de transmission. Je pense toujours à Thomas Hirschhorn et à son installation La flamme éternelle, forme d’agora sociale qu’il avait réalisée pour le Palais de Tokyo en 2014. Cela m’avait impressionnée. Nous étions ici dans une esthétique relationnelle chère à Nicolas Bourriaud qui, il y a 15 ans, l'avait théorisé. Cette forme d'art me touche parce qu’elle me questionne et parce que je peux la partager avec d’autres, d’âges et de milieux différents.  

Ce sont ces enjeux que je souhaite défendre avec ma fondation. Une vision aussi : celle de se soustraire de la physicalité d'une œuvre pour épouser une dynamique de partage, avec la complicité des artistes et de diverses communautés. C’est un risque que je prends car le retour sur chacun des projets est difficile à évaluer. Cela prend du temps, et c’est tout sauf spectaculaire ! Pour reprendre l’exemple de Grace Ndiritu qui s’empare de sujets complexes comme les migrations, on peut s’interroger sur sa légitimité à traiter ces questions ? Que peut-elle nous apporter comme regard neuf ? N’y a-t-il pas là un risque d’instrumentaliser les populations invitées à participer au projet ? Ce sont de bonnes questions qu'il faut se poser, à défaut d’avoir pour le moment les bonnes réponses.

 

Le ThalieLab accueillera-t-il des expositions sous des formes plus classiques ?

 « Il y aura des expositions mais toujours en lien avec les thématiques déployées par les résidences. La première, qui inaugurera le lieu le 17 janvier prochain, s’intitulera Mon corps est mon pays, titre extrait d’un poème d’Adonis. Toujours centrée sur des thématiques d’identités et de territoires, elle mobilisera une dizaine d’artistes dont deux commissions d’œuvres à Desmond Lazaro, artiste anglo-birman qui vit et travaille à Pondichéry, et Simone Fattal, artiste libanaise qui vit et travaille à Paris. 

Enfin, plutôt que des expositions au sens classique du terme, nous nous attacherons à inviter les artistes à produire des œuvres pouvant donner lieu à des ateliers avec différents publics. Et aussi à restituer chacun des projets menés au sein de la résidence, de façon à valoriser les travaux qui y sont menés. »

 

> ThalieLab ouvrira ses portes lors d'un week-end de pré-ouverture les 7 et 8 octobre, puis officielement à partir 17 janvier à Bruxelles