© Louis Canadas pour Mouvement
Entretiens Théâtre

Vincent Macaigne

Au cinéma comme au théâtre de la Colline où il présente Je suis un pays, Vincent Macaigne défend une vision épique et mystérieuse de l'art. Conservation nocturne avec un auteur dont les œuvres survoltées placent le public dans un temps de survie.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes & Jean-Roch de Logivière

 

Quand il passe derrière la caméra, le regard de Vincent Macaigne n’a plus rien de celui du trentenaire un peu paumé et rêveur qu’il incarne régulièrement au cinéma. Dans Pour le réconfort, son premier long métrage, il met en scène les retrouvailles d’un groupe d’amis aux prises avec leurs rêves, leurs déceptions, mais aussi leurs violences, sociales comme symboliques. Sous couvert de tendresse et de décalage absurde, il révèle une certaine idée de la France et de l’ambiance « poisseuse » dans laquelle elle s’embourbe. À 38 ans, le metteur en scène semble assumer de plus en plus frontalement son corps-à-corps avec les questions politiques. En manque et Je suis un pays, les pièces qu’il présente au Festival d’Automne à Paris, viennent le confirmer.

 

 Votre premier long-métrage, Pour le réconfort, a été tourné il y a quatre ans, avec peu de moyens, sous la forme d’un laboratoire. Pourquoi ?

 « Le CDN d’Orléans m’a prêté une maison pour travailler et j’ai fait un petit film. C’était assez humble. Je me suis dit que j’allais faire, c’est tout, et que si le film était nul, il irait à la poubelle. Comme ça, je ne faisais chier personne. Il y aura toujours quelqu’un pour te dire comment faire. Comment faire du cinéma, comment mettre en scène une pièce, comment éditer un journal et même comment vivre ta vie. Si tu te demandes comment rentrer dans un moule ou ce qu’est « le fantasme du cinéma », tu ne pourras jamais faire ton truc, je veux dire travailler ta grammaire. En visionnant les rushs et puis en voyant l’état de la France… je me suis dit qu’il fallait aller au bout.

 

 Quel est cet état de la France dont vous parlez ?

« Il y a un truc poisseux, quelque chose qui monte et qui n’est pas sain. J’ai grandi dans un monde socialiste – pour dire ce qui est – qui semblait être une bonne solution. Si tu voulais faire de l’argent, c’était différent, mais personne ne remettait en cause la Sécurité sociale ou l’importance de la culture. Même les gens de droite. Actuellement, quelque chose se floute et des extrêmes se créent… Rien ne me paraît modéré et sensé, alors on fait des choix sans trop savoir. On a l’impression que les promesses n’ont pas été tenues. Et il y a tellement d’aigreur…

 

À votre manière, vous faites un geste politique avec ce film.

« Il y a de la politique dans ce film, je suis d’accord. De toute façon, faire un film ou du théâtre c’est forcément un peu politique… À Vilnius, le théâtre qui m’invite me demande d’intervenir dans une vidéo pour venir en aide à Kirill Serebrennikov, le metteur en scène arrêté en Russie. Mais pour moi, c’est l’acte de travailler, d’aller jouer ma pièce qui compte, plus que ma parole privée. Je mets toute mon énergie dans ce que je fais, pas dans ce que je dis. Si je pensais que ma parole, ou mon intelligence, avait une valeur plus grande que celle des autres, alors je ne ferais pas du théâtre ou des films. Pour le réconfort ne donne pas de solution. Si j’en avais une, je ferais de la politique.

 

Il semble aussi y avoir quelque chose de politique dans la manière dont vous travaillez avec votre groupe d’amis acteurs et réalisateurs. En vous entraidant, sans toujours être payés, par exemple.

« Oui, c’est extrêmement important, c’est le côté « service public ». On a cru à cette idée, mais cela n’a pas été valorisé. Quand je vois un acteur qui joue dans de grands théâtres mais qui vit si mal, ça me fout les larmes aux yeux. Les gens n’ont pas été respectés, c’est anormal. Au cinéma, les acteurs bankable ont souvent fait de la télé… Avec Pour le réconfort – et même si peu de personnes voient le film – c’était important pour moi d’enregistrer et d’éclairer des acteurs de théâtre, des gens qui sont remarquables parce qu’ils ont un vécu d’acteur. Et pour fermer la boucle, ça, pour moi, c’est aussi un acte politique. Parce que ça veut dire : on existe et on a espoir d’exister.

 

C’est le style « on sait que ça ne va pas marcher, mais on le fait quand même, parce que le geste est plus fort que ça » ?

« J’espère que mon film va marcher quand même !! Je crois vachement au public, même si tout est fait pour éloigner les spectateurs des artistes. Au théâtre, certains programmateurs m’ont toujours dit : « Mon public n’est pas prêt pour voir tes pièces, y a pas un mec dans ma région qui va aimer, voire comprendre. » Ce n’est pas vrai ! On se rend compte que le public peut entendre Claude Régy, mes spectacles, comme la compagnie de la région. Certaines personnes n’ont plus d’espoir parce qu’ils se sont pris des coups… Un jour, on a été réunis au ministère de la Culture parce qu’ils s’étaient rendu compte qu’aucun des metteurs en scène de ma génération qui « marchait » n’avait été subventionné par l’État. Le ratage total ! Quelques programmateurs ont cru en untel ou untel, mais l’institution globale ne l’a pas fait tout de suite. Par la suite, le ministère a commencé à nous aider. Mieux vaut tard que jamais… Mais ce qui est beau, c’est que le public a reconnu ces artistes. C’est également ce qu’il se passe dans le cinéma avec le Festival officiel de Cannes et l’Acid Cannes, par exemple. Je me demande si le second ne va pas devenir le centre.

 

C’est en train de changer, mais il y a également peu d’artistes de votre génération à la tête des théâtres.

« La génération précédente n’a pas tout à fait passé le relais. Mais, plus généralement, leur truc ne marche plus depuis 15 ans ! Le ministère va chercher les cinq premiers de la classe qui sont encore d’accord pour prendre les rênes d’un lieu. Je ne suis pas un enfant de 12 ans, je ne remplis pas un dossier pour diriger un lieu comme ils le veulent. Ils auraient un peu de jugeote, ils iraient supplier les artistes qui ont encore un peu d’énergie pour tenir un lieu. C’est quand on est jeune qu’il faut faire des trucs grands ! La logique s’est complètement inversée. Vous parlez souvent d’un mur qu’il faudrait franchir de toutes les façons possibles.

 

À quoi ressemble-t-il ce mur dans le milieu du théâtre ?

« Maintenant, on appelle ça le « plafond de verre ». C’est extrêmement violent : un mur ça se détruit ; on ne peut pas briser un « plafond de verre ». Au théâtre, le plus compliqué, c’est de trouver l’argent, atteindre un niveau respectable pour boucler une production.

 

Vous sentez-vous enfermé dans ce qu’on attendrait de vous au théâtre : du Macaigne avec le sang, les cris et les effets ?

« Non, pas là-dedans, mais dans l’idée même du théâtre, peut-être. J’aime beaucoup les acteurs, mais faire un spectacle avec des bikers par exemple, rien d’autre, pas d’histoire, ça me plairait. Ou alors réaliser des installations plastiques. Réussir à investir d’autres lieux de pensée, vous voyez ?

 

Vous définissez souvent l’art comme un simple geste, de manière très humble. En même temps vos spectacles sont des machineries gigantesques et vous avez participé à réinsuffler quelque chose d’épique dans le théâtre contemporain.

 « Je ne sais pas si j’ai participé à ce souffle, mais je crois en quelque chose d’épique au théâtre. Je veux que le public se mette dans un temps de survie, comme s’il était face à un accident, comme si le temps se liquéfiait. Pour cela, on doit rentrer dans quelque chose d’un peu « brutal », dans un temps où même chuchoter devient brutal. On croit que les acteurs crient tout le temps dans ma pièce, mais c’est seulement que les cris prennent plus de place.

 

 

Photo : Louis Canadas, pour Mouvement

 

Vous mettez les spectateurs en « état d’urgence ». N’est-ce pas un peu ironique ?

« Je m’en amuse beaucoup dans Je suis un pays. Je n’arrête pas de dire au public qu’il est en état d’urgence, en restriction.

 

 Cela empêche-t-il la pièce de déborder ?

« Pas toujours. Dans Je suis un pays, il y a une fosse d’eau devant la scène. Le soir de la première, des spectateurs sont tombés dedans donc le théâtre nous a interdit de faire monter les gens sur le plateau, ils ont mis des barrières. Mais une dame âgée a carrément sauté par-dessus la rambarde ! Ça, comment l’anticiper, franchement ? Elle était bourrée, j’ai dû la sortir moi-même de l’eau (rires)… Dans L’Idiot aussi il s’était passé des trucs bizarres. Mais j’aime bien, cela a aussi à voir avec la liberté. Et cela n’empêche pas les spectateurs d’écouter vraiment le spectacle.

 

Vous allez chercher votre public, mais vous ne versez jamais dans le « participatif ».

« Je n’aime pas le théâtre participatif. Je préfère que les spectateurs soient comme un grand corps. Certains soirs, il y a comme un état de grâce, d’autres soirs, c’est plus laborieux. C’est le problème : ce n’est jamais gagné ! Ce n’est pas comme si les acteurs pouvaient reproduire quelque chose qu’ils auraient tout d’un coup compris, c’est plutôt de l’ordre de la rencontre avec le corps du public. Il faut se mettre en état de rencontre.

 

Vous croyez à l’utopie de la communion d’un soir créée dans les salles de spectacle ?

« Je crois en l’accident, comme dans la vie ! Vous venez de voir Pour le réconfort ; je ne sais pas ce que vous en avez compris et peu importe. C’est ça l’art : dire quelque chose aux gens que tu n’arrives pas à maîtriser, c’est une pensée non maîtrisée. Si je la maîtrisais, je serais philosophe ou sociologue… Quand on a une discussion, on fait le pari que l’on va se comprendre. Si tu n’y crois plus, ça devient complexe de continuer… Parfois, on organise des débats après les projections, mais je préfèrerais que les gens débattent ensemble plutôt qu’avec moi. Ce serait plus intéressant d’être seulement une sorte de G.O., et de permettre aux gens de se rencontrer.

 

Pourtant, les politiques culturelles laissent entendre qu’il serait possible d’anticiper l’effet produit sur les spectateurs. Il faudrait créer des œuvres pour éduquer, émanciper, participer au vivre ensemble…

« L’art est plus mystérieux. Caravage, c’est mystérieux : pourquoi décide-t- il d’éclairer une prostituée plutôt que Marie ? Aujourd’hui nous sommes dans une culture de la pédagogie, et ce n’était pas l’idée de Malraux.

 

Avec les restrictions budgétaires, les milieux de la culture semblent de plus en plus enclins à évoquer cette mission éducatrice et civilisatrice. De l’intérieur, avez-vous l’impression que c’est de pire en pire ?

 « Non, je ne suis pas sûr ! Et le public cherche à être étonné… toujours !

 

Vous vous réappropriez les textes canoniques comme Hamlet de Shakespeare, L’Idiot de Dostoïevski ou encore La Cerisaie de Tchekhov. Cela ne vous a jamais été reproché ?

« Je ne me suis jamais réapproprié ces textes, j’ai réécrit des histoires, c’est différent. Pour Au moins j’aurais laissé un beau cadavre, j’ai adapté Amletus, un conte danois originel que Shakespeare avait lui-même adapté. Et puis de toute façon, merde quoi ! C’est très totalitaire de dire « On ne touche pas » et ça ne concerne pas seulement le théâtre. Par exemple, même si on n’est pas croyant, on vit tous en France dans une culture religieuse, avec des symboles, des images de Jésus sur une croix. Et ces images, on nous les a imposées, donc on a bien le droit de les traiter. On a le droit de se réapproprier tous les trucs dans le monde.

 

On a l’impression que vous êtes plus frontalement politique aujourd’hui. Vos précédentes pièces étaient peut-être plus métaphoriques ?

« Ce n’est pas faux. Dans Je suis un pays, c’est clairement frontal : il y a des hommes politiques sur scène ! Après, je ne suis pas frontal dans le sens où je n’apporte pas plus de solution que dans Pour le réconfort. J’ai écrit le texte de cette pièce il y a 20 ans. En la relisant, je me suis dit… C’est étrange, cette pièce que j’avais écrite comme une sorte de farce burlesque prend une tout autre dimension et un tout autre sens aujourd’hui.

 

Marx disait que l’histoire se produit toujours deux fois, la première fois comme tragédie, la seconde comme farce. Face à ce texte vous avez ressenti l’inverse ?

« Je ne sais pas, mais c’est super bien comme phrase. Je pourrais la mettre en sous-titre de Je suis un pays ! Dans ce spectacle, il y a quand même beaucoup de moments drôles. Il y a d’ailleurs un personnage – qui n’est pas Trump, hein – qui naît dans un jeu de télé-réalité et qui est complètement envahi par la gaieté de ce jeu. Pour rigoler, j’ai aussi réutilisé des phrases de Trump. Des trucs hallucinants, du genre : « Je vais être le plus grand créateur d’emploi que Dieu ait créé. » C’est délirant. »

 

Propos recuillis par Aïnhoa Jean-Calmettes et Jean-Roch de Logivière

Photographies : Louis Canadas, pour Mouvement 

 

> Je suis un pays de Vincent Macaigne, du 31 mai au 14 juin au théâtre de la Colline, Paris