© Erwan Tarlet

Erwan Tarlet

L’immanquable clown désabusé, un brin goguenard, qui enchaîne les pitreries dans Le cycle de l’Absurde, c’est lui. Erwan Tarlet, la trentaine, est aussi à l’aise sur pointes que suspendu à bout de sangles ; dans le show télé grand public du 41e Festival du Cirque de Demain que dans les rangs de la 32e promo du CNAC. L’artiste multiplie le mélange des registres et des disciplines, sans rien désavouer de son héritage circassien ni de son ancrage dans le monde bien contemporain.

Par Agnès Dopff publié le 14 juin 2021

Dans notre imaginaire, le cirque renvoie davantage à la performance physique qu’au texte. Or, vous avez souvent recours au verbe. Quelle différence faites-vous entre ces deux disciplines ?

« C’est une question complexe que je me pose en permanence. Alors que dans le théâtre, les artistes vont plutôt aller puiser dans des références, imbriquées les unes dans les autres, à faire des renvois et des allusions, il me semble que le cirque a quelque chose de plus pur et d’innocent, qui va droit au but. Attention, ce n’est pas péjoratif ! Le cirque ne va pas par quatre chemins, il va plus vite. Dans ma façon d’écrire, je ne pars jamais du corps mais plutôt d’idées que je teste ensuite à travers des impros, mais il y a malgré tout quelque chose de l’ordre du lâcher-prise et de l’instinct. Le cirque, c’est la possibilité de tout écrire, de tout mélanger : de l’art plastique, du chant, du théâtre, de la danse… C’est pour cette raison que lorsque j’ai décidé de me consacrer aux pratiques artistiques, je me suis naturellement dirigé vers cette discipline qui me paraissait plus permissive. J’y ai trouvé une liberté magnifique. Pour moi, le cirque, c’est l’avenir.

Lors de votre participation au 41e Festival du Cirque de Demain, compétition diffusée en live sur Arte et dans laquelle vous aviez choisi de concourir « pour la planète »,  vous avez créé la surprise : au lieu de la performance prévue, vous avez dévoilé sur votre buste ce message - « Demain ? » -, puis vous êtes resté suspendu, immobile, pendant plusieurs minutes. Du côté des organisateurs comme dans le public, l’événement a suscité de nombreuses réactions, parfois très virulentes. Le cirque contemporain est-il si libre ?

« Tout le monde n’aborde pas le cirque à travers le même prisme : beaucoup ne l’envisagent pas comme quelque chose de permissif et n’y projettent qu’un divertissement technique. Et c’est très bien, j’aime toutes les possibilités de ce cirque, c’est beau mais selon moi la technique n’a aucun intérêt si elle ne sert pas un propos artistique. En allant voir plus de danse et en travaillant avec une compagnie de théâtre, j’ai pris conscience d’une chose : dans le cirque, on semble à l’aise avec le corps parce qu’on le pratique tous les jours. En réalité, pour certaines choses, comme le fait de s’embrasser ou d’assumer une nudité intégrale, on est loin d’être ouverts.

Vous aviez déjà engagé une carrière artistique en solo avant de rejoindre l’école du CNAC. Comment avez-vous composé entre écriture individuelle et construction d’une forme collective dans le cadre du Cycle de l’absurde, spectacle de sortie d’école mis en scène par Raphaëlle Boitel ?

« J’ai très bien vécu ce travail parce que Raphaëlle Boitel sait parfaitement gérer humainement son équipe. La question de la direction artistique m’a beaucoup préoccupé pendant mes trois années au CNAC : je me disais parfois que j’étais prêt à travailler pour un tyran s’il avait une direction claire et qu’il préparait un spectacle conséquent. Après l’expérience du Cycle de l’absurde et avec toutes les prises de conscience sociales sur les abus, j’ai changé d’avis. Vive les gens qui tirent leur équipe vers le haut ! Raphaëlle nous avait vus aux Echappées, elle a capté qui on était et comment on travaillait. Elle a su apporter son univers, très esthétique et chiadé au niveau de la lumière, tout en proposant des choses en lien avec ce qu’on faisait chacun. Dans le spectacle, il y d’ailleurs beaucoup de tableaux qui déclinent la manière d’éprouver son individualité avec ou face au groupe et au reste du monde.

Pour revenir à ce « demain » inscrit sur votre torse. Pensez-vous que l’artiste a une responsabilité quant aux problématiques de société ?

« Mon intervention au Cirque de Demain, mon solo nu aux Echappées ou la vasectomie que j’ai rendu publique sur les réseaux, ont suscité des réactions très tranchées, positives ou non. Ce qui est marrant c’est que mes actes peuvent donner l’impression que je suis très impliqué politiquement, et c’est là-dessus que je suis attaqué, alors qu’en réalité je suis beaucoup plus fataliste. On peut croire que mon geste est un truc engagé écolo, que je crois au pouvoir des gens à faire bouger les choses alors qu’en réalité, en tournant en rond suspendu à rien, je cherche à attirer l’attention sur le fait que c’est déjà foutu, à plus ou moins long terme. Sur le plan environnemental, c’est die, il y a déjà trop de boucles de rétroaction engagées. L’humain est là gratos, et fi>nira peut-être par disparaître, alors autant profiter ! Dans le peu d’humanité qui nous reste, l’enjeu est plutôt de faire avancer les luttes sociales, pour que l’on puisse en profiter au mieux tous ensemble. Même si, là aussi, j’ai du mal à y croire : dans une société qui s'effondre, les minorités souffrent en premier… »

 

> Le cycle de l’absurde de Raphaëlle Boitel – Cie L’Oublié(e) avec les élèves de la 32e promotion du CNAC a été présenté en séance professionnelle du 15 au 17 décembre au Centre national des arts du cirque, Châlons-en-Champagne ; du 21 juillet au 7 août à La Villette, Paris

> Zypher Z. de Louis Arene / Munstrum Théâtre, du 9 au 12 novembre à La Filature, Mulhouse. Du 6 au 9 décembre au TU, Nantes; les 18 et 19 janvier à Châteauvallon; du 25 au 29 janvier aux Célestins, Lyon; du 3 au 19 février au Monfort, Paris; les 1er et 2 mars au Trident, Cherbourg-en-Cotentin; du 15 au 19 mars au Quai, Angers; les 25 et 26 au Théâtre de Châtillon dans le cadre du festival MAR.TO; du 4 au 6 mai au Manège, Reims