© Cyril Gabbero
Entretiens Danse Musique

Yann Cléry

Le musicien et danseur « afropunk amazonien » a une capacité fulgurante à dynamiter les genres musicaux et les traditions ancestrales pour mieux les hybrider et les incarner. Rencontre à l’occasion de son passage au Centre Pompidou à Paris.

Par Sylvie Arnaud publié le 18 sept. 2019

Yann Cléry se définit musicalement dans un brassage des genres complètement libre et assumé. Sa flûte répond au son tribal amérindien qui fait écho au tambour ancestral Bushinengué sur fond de mazurka traditionnelle créole plus ou moins revisitée. Il y intègre des riffs de basse électro punk, des voix de conteurs, la sienne propre, des textes engagés de la « Négritude », du rap, du slam... Digne héritier de tous les pans de la musique guyanaise, l'artiste, pour autant, choisit le postulat de porte étendard de son « propre château musical » pour la bonne raison que ce sont des inspirations larges et composites sans ordre ni hiérarchie qui font son identité.

 

Vous êtes flûtiste, chanteur, choriste, auteur, compositeur et producteur. Vous avez incontestablement une décharge ska punk, un son rock. Vous vous qualifiez d'Afropunk amazonien tant vous épousez aussi l'héritage amérindien. Quel est votre parcours ?

« Je suis né en Guyane, j'ai vécu mon adolescence en Guadeloupe puis en France métropolitaine. Mes parents avaient des goûts très éclectiques ; on écoutait tous les styles, Carmen, du reggae, de la biguine jazz... Le rock est venu plus tard. Il n'y a pas de frontière dans ce que je peux aimer. J'ai fait de la flûte à bec et de la flûte traversière au conservatoire. J'étais prédestiné à la flûte mais mon instrument préféré était la trompette. Aujourd'hui mon instrument de prédilection est la contrebasse, mais je suis trop douillet pour la pratique de cet instrument qui prive de la sensibilité au bout des doigts. Musicalement, j'ai été très poreux. J'ai voyagé du classique à la salsa en passant par le rap, joué dans un groupe de ska punk, métal parfois, c'est un peu tout terrain ! J'ai eu une vision à 360° sans en faire le tour.

 

Votre album  solo « Motozot » (Moi, toi, vous) datant d'octobre 2017 met à l'honneur le tambour de la tradition guyanaise. C'est un album composite...

« L'écriture de “Motozot” s'est faite en un an. L'album comprend des textes en français, en créole et en langue amérindienne. On y retrouve notamment un texte de la “Négritude”, du poète Léon-Gontran Damas sur le morceau Foi de Marron. Je fais appel à la danse, aux rythmes kanmougué, au dancehall, à la mazurka traditionnelle, à des danses sans nom aux éclats inventifs, au slam, à la poésie... En ce sens oui, dans ce qu'il véhicule, l'album est composite. Il est un bout de mon physique, ma parole, ma création musicale, ma personnalité. Mon retour au pays natal, la Guyane française y a joué pour beaucoup. J'ai été amené à jouer chez et avec les Teko, une des six ethnies guyanaises amérindiennes dont je fais partie. J'ai vécu cela comme un électrochoc. On était dans les terres à la frontière brésilienne. Je suis parti avec Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire que je n'avais pas encore lu. C'est alors que j'ai compris d'un coup, comme on reçoit une claque, qu'on est dans un déni de reconnaissance de l'apport des Caraïbes dans la France métropolitaine. Le déplacement permet des révélations parfois ! J'ai aussi pris conscience d'un certain nombre de choses qui m'étaient arrivées. Je ne crois pas avoir souffert directement de racisme. Le racisme est une chose directe ou sournoise. Je dirais seulement qu'il est bon de véhiculer des textes de la “Négritude” et rapporter l'histoire des Neg marrons [terme qui désigne à l’origine les individus esclavisés fugitifs, réfugiés dans les mornes et les forêts – Nda]. C'est pourquoi je les ai inclus dans “Motozot”. Ce qui a renforcé ma conviction que c'était le bon chemin, c'est le fait d'assister encore à l'heure actuelle au talent fou de musiciens caribéens de la jeune génération comme Sonny Troupé, Arnaud Dolmen… et au manque de reconnaissance dont ils sont l'objet en France métropolitaine. Comme eux, je cultive de la distance par rapport à cela, ne me complais pas là-dedans mais je me rends de plus en plus compte du traitement réservé à la scène musicale ultramarine dans l'Hexagone.

 

 

Vous vous êtes produit en tant qu'acteur et danseur dans les Compagnies Le Monte-Charge en 2006 et Hapax en 2007. Une capacité à la fois explosive et tranquille à occuper l'espace scénique se ressent fortement dans vos performances. Cela donne au public le sentiment d'avoir assisté à plusieurs concerts en un ! Quel est votre rapport au son ?

« La musique s'entend et se ressent du bas vers le haut ; ce sont les lois de la propagation naturelle du son. Je capte et j'entends beaucoup les lignes de basse. Je me base sur ces lignes-là. Cela rejoint le travail que j'ai fait sur le tambour, l'instrument caractéristique des basses.  Ma vision de la musique se fait par des projections et des formes. Je pars d'éléments disparates visibles et invisibles qui deviennent des formes et mon but est d'en faire de nouvelles à chaque fois. C'est ainsi que je ressens la musique ; c'est une sensation dont j'aurais du mal à me passer – c'est aussi pourquoi j'accorde une large part à l'improvisation. Je réserve le plus souvent un solo non prévu, je vais peut-être couper un morceau et y apporter des variations. Les musiciens ont autant envie de se surprendre que de me surprendre. La vraie force de “Motozot” provient de la constitution même du groupe de musiciens d'horizons complètement différents. Le guitariste vient de la scène  rock, le DJ du hip hop, le bassiste fait du dub... Sur le papier tout était fait pour que ça ne marche pas. Tous ont laissé de côté leur ego et se sont mis au service de la musique. Cela devient un support au sens où il se passe des choses inattendues.

 

Vous êtes à l'origine de plusieurs créations guyanaises, dont une en Guyane avec Yannick Théolade et son art martial le Djokan. Quelle place accordez-vous à la danse dans votre travail ?

« La musique que je voulais faire était intimement liée à la danse. Je souhaitais devenir à la fois danseur et musicien tant ce postulat de danseur-musicien va de pair. Tout tourne autour du corps, il s'agit de mouvement et de respiration. C'est pourquoi il y a, avec Yannick Théolade, une facilité à mêler nos deux arts pour générer de la musique en mouvement. La danse a été pour moi le premier pas vers la libération du corps, vers le fait d'assumer son corps. Avec la taille que j'ai, il était hors de question que je sois quelqu'un de vouté. La notion de fierté, je l'ai eu en moi très tôt et l'ai naturellement développée avec ce type de travail. Inclure la danse comme partie de mon cadre scénique change ma perception ou, pour le dire autrement, le fait de vivre corporellement dans la danse agit sur les musiciens et sur la musique en train de se faire.

 

 

p. Cyril Gabbero

 

Que pouvez-vous dire du rythme kanmougwé et quelle est votre relation à la Guyane, à la terre ?

« Le rythme kanmougwé  des Bushinengués se joue avec deux tambours : un mâle et un femelle. Je sais jouer le rythme mais j'ai encore beaucoup à apprendre. Les Bushinengués, l'ensemble des peuples nés des grands mouvements de marronnage sont fiers, ont peu d'aménité pour le créole et se livrent relativement peu. Il y a pour ce peuple une vraie curiosité de ma part. Je suis très attaché à la Guyane, et je l'arpente de long en large depuis plusieurs années. En moins de quatre ans, j'ai appris mes origines Teko, brésilienne, créole. J'accueille ces révélations presque sans surprise mais avec beaucoup de fierté et de recul ; c'est comme si je le savais déjà. Du coup, forcément, s'installe une logique d'apaisement qui me conforte dans le choix musical que j'ai fait. D'une certaine façon, je porte, je parle, je génère de la culture guyanaise mais je me conçois comme porte étendard de mon propre château musical. Les influences sont nombreuses. Des peuples et des populations diverses constituent la Guyane française. On est sur le continent américain, sur un territoire absolument gigantesque, là où se situent les Tumuc Humac, les montagnes du sud ; elles marquent la frontière avec le bassin de l’Amazone – une terre hautement magnétique, pas loin de la ligne terrestre située à équidistance des deux pôles, qu'il me tarde de découvrir tant les questions relatives au magnétisme terrestre m'attirent. »

 

Propos recueillis par Sylvie Arnaud

 

> Yann Cléry, Motozot, le 21 septembre au Centre d'Archéologie Amérindienne, Kourou, Guyane

> Yann Cléry, Potomitan, le 13 octobre à l'occasion du festival Le Mois Kreyol en partenariat avec Villes et Musiques du Monde, à l’espace Renaudie, Aubervilliers