Smaïl Kanouté et Annabelle Kabemba. Smaïl Kanouté et Annabelle Kabemba. © Louis Canadas

Heroes

Pour ce premier Printemps de la danse arabe, les Heroes de Radhouane El Meddeb reprennent du service. Une version courte de la pièce à (re)découvrir à l’Institut du monde arabe, et l’occasion pour nous de publier notre rencontre avec deux des interprètes, Annabelle Kabemba et Smaïl Kanouté. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 24 mars 2016

 

 

« Quand on arrivait trop tôt, on s’entraînait dans la nef. À l’époque, c’était désert. Y’avait nous, peut-être deux breakers, un mec qui faisait du ballon, c’est tout. Et je me disais : Pourquoi les danseurs ne viennent pas ici ? ” Annabelle Kabemba, à peine tirée du lit, se marre. Elle a été l'une des premières à venir danser au Centquatre. Elle découvre le bâtiment de la rue Curial, dans le 19e arrondissement de Paris en 2008, à l’occasion d’un battle de hip-hop. Assez vite, “ avec les filles de son groupe ”, elle commence à s’entraîner au “ Cinq ” – le pôle des pratiques amateurs du Centquatre qui prête, notamment et entre autre choses, des ateliers aux habitants des 18e et 19e arrondissements.

Quelques années plus tard, c’est ce qui a fini par se produire. Comme la Défense en son temps, et Châtelet avant, l'institution culturelle “ est devenu un spot.” Annabelle Kabemba et Smaïl Kanouté ont tous les deux débuté dans les galeries commerçantes du centre d’affaire. Elle, 17 ans, venait de débarquer à Paris pour entamer une formation jazz : “ La journée j’allais à l’école pour danser, le soir j’allais m’entraîner. ” Lui, en parallèle à ses études aux Arts déco de Paris, et davantage en dilettante. Il préférait les gymnases, avec les potes. Et surtout les soirées : “ C’est plus détendu. J’aime bien regarder ce que les gens font, échanger... je ne vole pas les mouvements des autres, je les échange ! ” (rires) Au gré des chantiers urbains, Paris se métamorphose et les hauts lieux du hip-hop migrent. “ Forcément, quand un lieu se ferme, un autre se crée... Le Centquatre a été favorisé par la fermeture de la Défense, c’est sûr. Plus on avançait vers la fermeture et les travaux, plus ça devenait... ghetto. ”

Rue Curial, un dimanche comme les autres. À l’extérieur, près de la Cabeza de Niki de Saint Phalle, cinq nenettes, jean et débardeur noir, exécutent une chorégraphie particulièrement complexe face à une sixième que des incantations chiffrées et essoufflées intronisent maîtresse du tempo. Là, dans la nef, une grand-mère à moitié endormie dans une chaise longue essaie de garder un œil sur sa petite fille, qui slalome entre tout ce petit monde à bord de sa trottinette rose. Même combat pour les papas-hipsters-à-poussette, un peu débordés par leur marmaille. Sur la musique d’une vieille stéréo, un petit groupe de mecs se toise. Chacun son tour, chacun son rythme, chacun ses gestes. Et ceux qui attendent l’ouverture des salles de spectacle attenantes de les regarder en passant. Un peu rêveurs, intrigués ou indifférents. Pendant quelques minutes, deux mondes cloisonnés cohabitent. Comme ailleurs, il y a ceux qui font et ceux qui regardent. Et Annabelle Kabemba de confirmer “ Ça c’est sûr, y’en a pas beaucoup des danseurs hip- hop qui vont voir des spectacles au Centquatre. ” La vie aussi construit des “ quatrième murs ”.

 

AUDITIONS

L’histoire veut que ce soit cette image, celle d’une nef en pleine effervescence qui ait inspiré sa dernière création à Radhouane El Meddeb. À l’origine – avant que le Centre des monuments nationaux ne lui propose d’investir le Panthéon dans le cadre de “ Monuments en mouvement ”, vaste entreprise visant à promouvoir la redécouverte du patrimoine national – elle ne s’appelait pas encore Heroes, prélude. Elle avait le même sujet, la même énergie. Le texte de présentation du spectacle, disponible sur le site de La compagnie de soi que Radhouane El Meddeb dirige (et parce que le chorégraphe ne souhaite pas s’exprimer en d’autres termes) est à ce titre explicite : “ Des après-midi entières dans la nef Curial du Centquatre. Ils sont toujours plus nombreux, se rassemblent par petits groupes ou se concentrent seuls sur leur jeu. Chacun apporte son son, son rythme, ils suent, ils bougent, ils dansent longtemps, longtemps. Les respirations sont fortes, on les entend compter, discuter, échanger des techniques, montrer, regarder, essayer, réessayer. [...] Je vois dans cette fièvre la trace d’une faim dévorante, dévorer la danse sans trêve. C’est une danse acharnée, entêtée qui semble mettre en jeu leur existence même. ”

p. Louis Canadas, pour Mouvement 

En proposant à “ tous les artistes venant s’entraîner au Centquatre ” de passer les auditions de sa future création, il n’est pas sûr que Radhouane El Meddeb ait eu conscience de fissurer quelques barrières : pratiques amateurs ou en voie de professionnalisation / scènes du spectacle vivant ; danses urbaines / contemporaine. Il y a quelque chose qui va de soi dans les réponses qu’il nous adresse par mail de sa retraite de vacances. Comédien de théâtre et de cinéma, venu tard à la danse ; artiste tunisien, ayant posé bagage à Paris, traverser les frontières semble toujours avoir été une évidence : “ L'idée que je suis constitué d'une infinité de choses disparates et complexes nourrit en moi cette constante volonté de mélanger les genres. ”

“ Réinventer un discours et interroger les formes... Prendre toujours des risques... se mettre en danger... c'est aussi ma manière de faire... ” C’est ce qui a séduit Annabelle Kabemba et Smaïl Kanouté. Ils évoquent avec admiration Nos limites, création 2013 qui s’inspire de Fabrice Champion, artiste de cirque devenu tétraplégique et décédé en 2011. Annabelle : “ C’est cette pièce qui m’a convaincue de me présenter à l’audition. ” “ Il emmène le cirque à un niveau... poursuit Smaïl. C’est ce qui est intéressant avec Radhouane, il teste toujours des trucs. ”

 

SINCÉRITÉ DU GESTE

Ce 14 avril au Panthéon, face aux costards-cravates, devant la lumière du début de canicule, toujours aveuglante malgré la fin de journée bien entamée, quelques appréhensions montent. L’impression d’être idiot, de se laisser ainsi intimider par de vieilles pierres. Qu’on le veuille ou non, les symboles nationaux ont visiblement la peau épaisse. Smaïl Kanouté aussi a été impressionné “ J’étais comme un gamin. Le fait de danser dans un lieu immense, même si on était serré, on avait l’impression d’être grand. C’était une sorte de reconnaissance, pas de l’État, mais par rapport à nous-mêmes et à notre cercle. ”

Le silence et l’air frais de “ cette institution ” dont on pousse les portes pour la première fois. Le malaise de voir arriver les interprètes, en justaucorps académiques de couleur vive, trop criarde, trop clownesque, trop... clichée ? Et puis le malaise qui finit par se taire. Et qui se tait sans crier gare. Sur un carré minuscule, ils sont 10, à tenir l’individualité de leur mouvement, de leur identité gestuelle pendant 20 minutes, “ full energy ”. Ils circulent dans cet espace réduit et contraignant, sans jamais se toucher ni s’effleurer, si ce n’est une brève embrassade. Forment de brefs tableaux immobiles avant de les dissoudre.

Chacun serait un représentant d’une discipline des danses urbaines, Joyce Flammy le voguing, Alexandre Fandard le crump, Emmanuel Jay les danses indiennes, mais leur corps ont déjà réalisé des syncrétismes chorégraphiques qui leur sont propres. Annabelle Kabemba se souvient des répétitions : “ C’était vraiment du freestyle, ça venait de nous, c’était nous. ” “ Toute la création est basée sur la sincérité des gestes, quand on n’est pas nous-même, Radhouane le voit, directement ” complète Smaïl. Bien sûr, des contraintes pour orchestrer ce que le chorégraphe qualifie de “ danse d'une jeunesse ambitieuse porteuse de rage, haine et beaucoup d'amour et de rêve... ” Le carré au sol, les déplacements dans l’espace, l’énergie. “ Parfois au niveau de la gestuelle, par rapport à des choses qu’il voulait voir, par rapport à des images. ” Évoquant cette énergie qu’ils ont dû déployer sans économie, Annabelle analyse : “ On ne danse pas comme ça dans la vie normale, ça n’a pas de sens. ”

Pas de sens, mais une décharge chaotique. Une immensité de significations possibles. Le mécanisme de pensée se met en route, “ full energy ” lui aussi, sur la musique entêtante de Philip Glass et Ravi Shankar. L’étriquement, l’individualisme si vite métamorphosé en solitude, le savoir-être en commun, et la rage d'être, malgré tout. “ C’est une constante dans mes créations, raconter l’individu et ce monde aujourd’hui, cruel, chaotique... [...] l’indifférence... la quête de l’autre. ” Faudrait-il déflorer toutes les voies de sens qui s’ouvrent ? Et qui n’ont pas besoin de la chape symbolique du Panthéon pour se déployer pleinement.

 

Crédits : Compagnie de soi / Centquatre. 

 

ALLER / RETOUR

Sur le chemin du retour, des questions sur la réception de la pièce se réveillent. Les jours suivants sur Internet, on voit  “Le hip-hop au Panthéon”. À la radio, on entend “ des jeunes danseurs qui viennent de toutes les origines. ” On lit “ le chorégraphe fait entrer le peuple au panthéon. ” On pourrait répondre, bêtement, que les danseurs sont français. On voudrait demander “ C’est qui le peuple ? ” Le public, si peu représentatif de ce qu’est la France, ou les interprètes, qui étaient là en tant qu’artistes ? À ce titre, rappeler que Steve Kamseu et Annabelle Kabemba sont danseurs professionnels, et que Smaïl Kanouté a déjà tourné pendant un an et demi avec la compagnie de Raphaëlle Delaunay. Radhouane El Meddeb s’interroge : “ Je suis étonné des réflexions simplistes... de diversité, métissage. [...] Il y a une montée discrète et invisible chez chacun d'une certaine crainte du différent... culture, couleur ou œuvre artistique... ” Et poursuit, “ Le Panthéon, fut pour moi un hommage, à la danse contemporaine, un courage d'emmener la danse contemporaine exigeante et non spectaculaire !!! [...] Le Panthéon est un lieu fort, emblématique, mystérieux qui nous a ouvert ses portes... c'est tout ... le reste me dépasse ! ”

Annabelle Kabemba raconte que la scène hip-hop qu'elle connaît a aussi eu ses réactions. “ J’ai montré les photos à des danseurs et... Ces costumes, ça ne passe pas bien du tout. Parce qu’ils ont l’impression qu’il y a une volonté de dénaturer. Les vêtements dans la danse hip-hop... c’est pas un rôle, mais quand même... tu ne danses pas pareil quand tu es en académique et quand tu es en vêtements normaux. Et certains pensent que, voilà, c’est encore la danse contemporaine qui prend ce qu’elle veut de la danse hip-hop. Je sais que c’était pas l’idée de Radhouane. Lui, il voulait surtout qu’on puisse bien nous voir. ” Mais pas seulement : “ Je voulais faire entrer cette danse urbaine dans la grande danse. L’académique... costume essentiel dans l’histoire de la danse... pour mieux donner à voir les corps et les mouvements... ”

Des incompréhensions de part et d’autres qui prouvent que même au sein de la danse, les frontières disciplinaires ne sont pas si poreuses. Sur les scènes françaises, le hip-hop est peu présent, et quasiment exclusivement sous la forme de shows. Annabelle Kabemba regrette d’ailleurs de voir si peu de “ créa ” de hip-hop. En même temps, elle se dit qu’il y a des choses à faire, et ça lui donne envie d’être chorégraphe. 

 

Heroes, prélude de Radhouane El Meddeb, le 22 avril à l'Institut du monde arabe, dans le cadre du Printemps de la danse arabe.