Portraits Théâtre

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Venues des arts plastiques, Alice Lescanne et Sonia Derzypolski ont trouvé dans la forme spectacle la liberté de discours qu’elles recherchaient. Soucieuses de toujours dire ce qu’elles veulent et de tisser les savoirs entre eux, elles chinent au cœur de l’absurde pour révéler les contradictions de notre époque.

 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 26 févr. 2015

 

 

Au cas où la connexion télépathique, entre elles, viendrait à manquer de réseau, Alice Lescanne et Sonia Derzypolski se sont créé un cerveau virtuel commun. La Dropbox qu’elles partagent n’est pas un espace de stockage, mais une pensée en laboratoire. Un organisme vivant, omnivore et particulièrement vorace. En flux tendu, elles le nourrissent d’articles, de vidéos, d’images, de motifs, ou de tout autre type de contenus glanés au cours de leurs pérégrinations réelles ou virtuelles. Objectif avant de trier les dossiers : rendre la Dropbox obèse. 

Depuis leur rencontre aux Beaux-arts de Paris en 2011, et leur premier projet en commun – une présentation Powerpoint d’images animées qu’elles ont réalisées – A&S sont deux en un. Conversations téléphoniques, mails, blagues par textos, documents partagés, amendés par suivi de modification, elles échangent “ en ping-pong, en permanence ”. Il n’y a qu’à les voir parler, se coupant la parole à tout va : leurs pensées ont presque fini par se confondre. Alors savoir ce qui vient de l’une ou de l’autre relève de l’impossible. Elles le disent d’entrée de jeu, elles sont “ à 99 % d’accord sur tout ”. Le 1 % restant, elles le camouflent en se parlant par clin d’œil avant de répondre. N’essayez pas de les piéger.

Le mythe de leurs indissociables pensées fait partie intégrante du personnage qu’elles ont créé pour la scène. Deux corps, une identité. Pour Le titre du spectacle est : aléatoire, confortablement installées dans leur gros fauteuil type Père Castor – il s’agit bien ici de raconter une histoire – elles parlent d’elles en collant leur deux noms : “ Bonsoir, je m’appelle Alice Lescanne et Sonia Derzypolski ”. Référence à leur pseudo, aalliicceelleessccaannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii, un nom qui leur plaît car “ c’est avant tout un objet graphique, on peut le reconnaître sans réussir à le lire ni à le retenir. ” Et surtout parce qu’ “ il arrive toujours quelque chose de drôle avec ce pseudo ”. Patronymes attachés mais lettres redoublées. Elles l’ont bien compris et en ont fait la pierre angulaire de leur travail (même si elles ne savent pas très bien ce que le “ travail veut dire ” ) : il faut toujours un peu de dualité pour aller plus loin.

 

Liberté, égalité, loi de la gravité

Sans le deux, pas de principe d’égalité qui tienne. Et c’est bien la question qui les occupe dans Le titre du spectacle est : aléatoire, une plongée dans la collection “ Que-sais-je ”, seule à “ décréter l’égalité des choses qui existent ”. Et puis pour arriver à plein, il faut bien passer par deux, et si deux c’est bien, mille c’est mieux. Quelque chose dans leur pensée buissonnante murmure “ Plus on est de fous, plus on rit. ” Nourrir la Dropbox. On y revient. 

Dans l’infinité des savoirs et des choses qui existent (l’art conceptuel, la loi de la gravité, la relaxation, l’oulipo, les pommes, l’Internationale socialiste, le camping, la psychanalyse politique, la vie au Moyen-âge…) A&S ne veulent ni choisir, ni hiérarchiser. “ Ne pas poser de hiérarchie entre les discours, les entremêler plutôt, nous permet de dire absolument ce qu’on veut. ” Cette liberté, elles y tiennent. 

D’ailleurs elles testent volontiers les limites des institutions. Elles se sont ainsi lancées dans des négociations publiques avec la bibliothèque Kandinsky de Beaubourg pour déterminer le prix de l’édition que cette dernière souhaite leur acheter (1). Quand elles exposent, elles prennent un malin plaisir à détourner les codes. À la Biennale de Lyon, l’année dernière, elles ont proposé une exposition “ ratée et hors sujet ”. Le thème était “ les nouvelles formes narratives chez les artistes visuels ”, elles ont présenté des pièces extrêmement minimalistes, géométriques, très peu colorées. L’idée étant “ d’améliorer ” cette exposition par une intervention qui aurait lieu au milieu de la biennale. Et de renverser le rapport “ exposition / intervention  traditionnel de l’art contemporain. “ Cela pouvait paraître comme une forme de provocation, mais en réalité, c’était surtout un prétexte pour raconter plein de choses. ” 

 

L’art du labyrinthe 

A&S sont avant tout conteuses. On le voit au plaisir avec lequel elles jouent avec les mots, et à leur facilité à nous emmener d’un point à un autre, comme on passerait logiquement du coq à l’âne. Sous couvert de loufoqueries, elles sont d’une précision chirurgicale : 

“ C’est un peu comme un labyrinthe : on a un point d’entrée et il faut trouver la sortie, en passant par tous les motifs – il peut en y avoir deux, trois, dix – que l’on a rassemblés dans notre dossier Dropbox. L’objectif, c’est de supprimer le moins de thèmes possible et de les faire tenir le plus solidement ensemble. À la fin il faut que ça paraisse évident que toutes ces choses les plus bizarres soient contenues dans une heure de spectacle. ” 

“ Finalement, c’est très méthodique. ” Et la méthode A&S tient en peu de règles, à respecter scrupuleusement : additionner les thèmes, faire en sorte qu’aucun discours ne prenne le pas sur l’autre (égaliser), les tisser entre eux, sauter de l’un à l’autre. À ces quatre commandements s’ajoute un système de bonus et de malus. Utiliser la fonction “ soustraire un thème ” fait perdre des points. Placer une dimension zoologique en gagner. A&S tiennent à ce qu’il y ait “ toujours un animal qui traîne dans un coin du spectacle. ”

 

L’absurde comme symptôme 

Jouer, certes, mais l’humour ne vaut pour elles qu’en tant qu’invitation. “ C’est une manière d’emmener les gens avec nous, faire en sorte qu’ils prennent plaisir à nous écouter. Venir à un spectacle sur les “ Que-sais-je ”, si c’est pas drôle qui cela peut intéresser à part les passionnés ? ” Elles, par exemple, qui reconnaissent notamment à la collection – et très sérieusement – des qualités poétiques. “ Le premier qu’on a acheté, c’était celui consacré à la Vie des aveugles, écrit en 1943 ! Assez vite, on est tombées dans un gouffre financier de collection maniaque qui nous a ruinées, on peut le dire. ”

Chineuses décomplexées mues d’un certain goût de l’inouï, A&S ne collectionnent pas pour déposer leurs trophées sur un coin de leur cheminée. La collection des “ Que-sais-je ”, comme les notices de jeux pour enfants – un des thèmes évoqués dans le spectacle qui sera présenté en avril au Centre Pompidou – les intéresse surtout pour ce qu’elle raconte du monde.

“ L’évolution de la collection, les sujets réédités ou non, réécrits ou non, est symptomatique de notre temps, notamment de notre rapport aux choses et aux mots. ” Sous la coupe du politiquement correct, Les maladies vénériennes sont devenues Les maladies sexuellement transmissiblesLa grossesse s’est associée à l’alcool, au tabac et aux drogues au rythme des campagnes de santé publique. Rien d’hasardeux dans le fait qu’aucun “ Que-sais-je ” ne soit dédié à l’égalité ou à la fraternité, quand la liberté existe en plusieurs versions. Pas de hasard non plus dans le glissement de terme, celui sur l’humour s’intitulant désormais Le rire. Exemples qui résonnent tout particulièrement dans le contexte post 7 janvier et qui aiguisent encore l’acuité politique du Titre du spectacle est : aléatoire.

Si elles hésitent encore à le dire, leur démarche est bien politique. “ Les thèmes que l’on aborde sont des lunettes politiques, oui, mais des grosses lunettes a pois violets en forme de […] ( remplissez ce champs avec la forme de votre choix). Ce sont des lunettes qui invitent à analyser ET à jouer. ” Plus politique, leur souci de brouiller les frontières. Entre les thèmes abordés et les tonalités mais encore et surtout avec leur public. “ Le contenu de nos propos comptent aussi et parce qu’ils sont montrés de la manière dont on les montre, dans les endroits où on les montre. ” Conscientes que présenter leur spectacle au Centquatre ne suffit pas à ce que les danseurs qui y passent leurs après-midi viennent à leur rencontre, A&S comme les deux comédiens qui les accompagnent – Elisa Carà et Serge Gaborieau – prennent le temps d’interroger leurs spectateurs à la fin de chaque représentation.

Et vous, pensez-vous encore que la pomme est un fruit ? 

 

1. Il est possible de suivre en direct l’avancement de ces négociations sur le site negopif.com 

Le site de Alice Lescanne & Sonia Derzypolski : ssaallaaddeess.com 

Le titre du spectacle est : aléatoiredu 6 au 10 octobre au Cenquatre dans le cadre du festival les singuliers.