© Raphael Lucena, pour Mouvement
Portraits Musique

Arto Lindsay

Il a toujours eu un pied au Brésil, et l’autre à New York. Figure de la scène no wave avec son groupe DNA, Arto Lindsay conjugue mélopées caniculaires, fulgurances bruitistes et groove électronique. Retour sur le parcours d’un américain sous les tropiques, bientôt aux Instants Chavirés, à Montreuil.   

Par Julien Bécourt

2017, un crépuscule d’été à Marseille. Arto Lindsay est seul sur la scène en plein air du théâtre Silvain. Son chant languide bruisse sur les pierres de l’arène, et les éruptions électriques de sa guitare répondent aux cris des mouettes. « Je suis allergique à lesprit de chapelle et à lécoute religieuse. J’aime au contraire percevoir les bruits ambiants qui m’entourent, être en interaction directe avec le public. Ma musique a une fonction sociale. » Le public qui parsème les gradins est celui du festival de cinéma FID, qui a programmé deux documentaires dont il est le protagoniste (Karl’s Perfect Day de Rirkrit Tiravanija et Subtle Interferences de Paula Gaitán) et l’a convié à jouer avant la projection de Stop Making Sense, célèbre concert filmé des Talking Heads en 1984.

 

Tropicalisme

Chez Lindsay, le courroux est doux et la diction suave. On l’a dépeint en New-Yorkais épris d’exotisme, mais il a toujours vécu à cheval entre l’Amérique du Nord et celle du Sud. Né à Richmond, dans l’État de Virginie, il grandit au Brésil chez des parents éducateurs, non loin de la ville de Recife. « Dans les années 1960, il y avait seulement deux gratte-ciel sur des kilomètres de plage, maintenant il y en a des centaines et c’est devenu un ghetto de riches, comme Acapulco ou Rio. » Après le coup d’État de 1964, le guitariste est trop jeune pour comprendre pleinement les rapports de force qui se nouent au Brésil entre politique et culture populaire. Certains artistes sont censurés, d’autres sont emprisonnés ou expulsés du pays.  « Étant issu dune famille américaine, je nen subissais pas les conséquences. Je me suis rendu compte quil y avait quelque chose qui ne tournait pas rond quand une personne de notre entourage a subitement disparu. »

La résistance politique est alors symbolisée par le mouvement contestataire Tropicália, proche du Parti communiste, emmené par les musiciens Caetano Veloso et Gilberto Gil, aux côtés du groupe Os Mutantes. La samba et la bossa-nova se teintent de pop culture, de psychédélisme et d’expérimentations tous azimuts, s’inspirant aussi bien de Jean-Luc Godard que de la pop anglo-saxonne. Des artistes que le jeune Arto découvre, fasciné, devant son poste de télévision. Favorables à l’économie de marché, les forces militaires ne peuvent lutter contre la popularité galopante de ces musiciens dissidents. Plus la répression de la dictature militaire est violente, plus les ventes de disques explosent.  « Le mouvement Tropicália utilisait les mass-media à des fins subversives, en exprimant publiquement ce que beaucoup de gens ressentaient. C’était un courant révolutionnaire et très populaire, qui a eu un énorme impact sur la société brésilienne. » À l’issue de la dictature qui perdure jusqu’en 1985, le Brésil calque sa politique économique sur celle des États-Unis. Le revers des années de plomb n’est guère plus reluisant. « C’est très difficile de vivre au Brésil aujourd’hui, déplore Arto Lindsay. Les inégalités sociales se sont considérablement accrues et ça ne fait qu’empirer. Les valeurs matérialistes sont plus fortes que jamais, au point d’être adoptées par ceux qui incarnaient auparavant la résistance. »

 

photo : Raphael Lucena, pour Mouvement

 

No waving

À 17 ans, scindé entre culture brésilienne et américaine, Arthur Morgan « Arto » Lindsay se fait la malle à New York dans l’espoir de devenir écrivain. Mais rapidement, il se retrouve aspiré dans la centrifugeuse artistique qui succède à l’explosion punk-rock. Les groupes naissent alors sur des coups de tête, parfois juste sur une idée de nom ou un concept, sans aucune considération pour l’apprentissage d’un instrument : moins l’on sait jouer, plus la musique se révèle inventive. Le charisme et la prestance scénique font le reste. Le quatuor DNA, formé d’Arto Lindsay, Ikue Mori, Robin Crutchfield et Tim Wright – ex-bassiste de Pere Ubu – allume la mèche en 1978. « Nous nous sommes formés après les Talking Heads, Television et les Ramones. Ce qui nous distinguait de prime abord, c’était notre refus de nous saper comme des rock stars. On avait des looks lambda, alors que notre musique était bizarre et très intense. » La dissonance ? La condition nécessaire d’une scène musicale qui n’en est pas vraiment une, dénommée no wave en réaction à une new wave trop balisée.

Le groupe tire son nom d’un morceau du trio radical Mars, qui a posé les jalons du genre. Mais là où Mars tissait encore des liens avec le rock traditionnel, DNA n’en maintient que l’instrumentarium, au profit d’une musique âpre et atonale. « Nos concerts restituaient l’énergie, la folie et le danger propres au Lower East Side des années 1980. Nous cherchions à faire quelque chose d’entièrement nouveau. » Ignorant les grilles d’accord orthodoxes, Lindsay développe un jeu de guitare qui s’appuie sur des techniques étendues : accords ouverts, martèlement, riffs à blanc, slides sur le fret, distorsion… Un jeu expressif et à l’encontre de toute « musicalité ». « Même si nous préférions semer la discorde dans des clubs rock comme le CBGB, nous nous intéressions à la recherche sonore, notamment à travers John Cage ou le free jazz, mais aussi à l’art conceptuel et à la performance, avec des artistes comme Vito Acconci, Chris Burden ou Carolee Schneemann. Nous avons en quelque sorte importé dans la scène post-punk des idées propres à l’avant-garde. »

En quatre années d’existence, DNA devient un groupe incontournable de la no wave, aux côtés de Teenage Jesus and the Jerks, The Contortions, Theoretical Girls ou des minots de Sonic Youth. Le producteur Brian Eno flaire illico le potentiel de ces jeunes branleurs qui portent l’arrogance en bandoulière de leur costard. Toute la dynamique novatrice de cette scène est restituée sur la séminale compilation No New York, produite par ses soins. En parallèle, Arto Lindsay apporte sa touche aux Lounge Lizards menés par John Lurie, saxophoniste et acteur chez Jim Jarmusch. Même s’il conserve des souvenirs forts de cette époque, lesexagénaire a pris du recul face aux fantasmes que celle-ci alimente rétrospectivement. « New York est tellement gentrifiée et ennuyeuse qu’on en vient à mythifier le passé. Certes, c’était une ville chaotique dans les années 1980, mais nous n’étions qu’une bande de jeunes blancs-becs qui fantasmaient la violence, alors que d’autres personnes la subissaient. Nous innovions de manière consciente et réfléchie, alors que dans le Bronx, le hip-hop était une musique d’urgence et de survie. »

 

« Ce qui nous distinguait, c’était notre refus de nous saper comme des rock stars. On avait des looks lambda alors que notre musique était bizarre et très intense »

 

 

Albums hyperléchés

Arto Lindsay garde une profonde attache pour les musiques afro-américaines d’obédience jazz, soul ou funk. Entre les groupes Ambitious Lovers (trois disques entre 1983 et 1991) et The Golden Palominos (avec lesquels il enregistre les deux premiers albums) se dessine une musique qui concilie pop, soul façon Motown et improvisation libre, telle que la théorise le guitariste anglais Derek Bailey. De ces idiomes antagonistes naît une musique aux lignes de basse proéminentes et aux rythmiques chaloupées, à la fois dansante et convulsive, surproduite et minimaliste – une musique de studio typique des années 1980. La poudre n’y est sans doute pas étrangère, intime Lindsay avec un éclat de rire. « Cétait lépoque des albums hyperléchés, comme ceux de Steely Dan : la cocaïne encourageait les producteurs dans leur recherche de la perfection. Avec Ambitious Lovers, on était obsédés par ce son funk blanc. » Mais la vie de rock star, et tous les leurres qui y sont accolés, très peu pour lui. Rattrapé par ses racines brésiliennes qui refont surface dans sa musique, Arto Lindsay lâche le groupe sur le seuil du succès et décline une tournée américaine.

Quand il ne jamme pas avec l’avant-jazzeux John Zorn, Lindsay bâtit des ponts avec les arts plastiques. Il organise une parade de rue avec l’artiste Matthew Barney à l’occasion du carnaval du Salvador (De Lama Lamina, 2005), signe les bandes-son d’installations de Dominique Gonzalez-Foerster et Philippe Parreno et se fend d’un duo avec le danseur Richard Siegal. Silhouette de dandy longiligne, Arto Lindsay s’autorise toutes les contorsions. Il retourne fréquemment au Brésil, où il produit notamment un album de Caetano Veloso, et finit par s’installer avec sa famille à Rio. La cosmologie du candomblé – un culte afro-brésilien animiste, proche du vaudou – hante ses propres disques, qui parlent le langage des plantes comme celui des beats électroniques. De O Corpo Sutil (1995) à Salt (2004) en passant par Mundo Civilizado (1996) ou Prize (1999), la musique d’Arto Lindsay s’universalise en même temps qu’elle se singularise. Dans un équilibre constant entre sophistication et spontanéité, nonchalance et dissonance, sa bossa no wave défie toute catégorisation.

Premier album depuis 13 ans et synthèse parfaite de son art du contre-pied, Cuidado, Madame emprunte son titre à un curieux film de Julio Bressane, un cinéaste du marginal cinema brésilien des sixties. Alors que son groupe souffle le chaud et le froid, ses paroles, égrainées alternativement en anglais et en portugais, viennent caresser l’oreille.  « Je bascule sans arrêt entre mes deux langues maternelles.  J’aime aussi les mots pour leurs qualités musicales intrinsèques, leurs sonorités. » La poésie impressionniste qui s’en dégage, plus sophistiquée qu’elle n’en a l’air, fait entrer en collision histoires de cœur et visions de paysages abstraits. « Jessaie de faire en sorte que mes paroles aient l’air de couler naturellement, qu’elles donnent une impression de simplicité en surface. Mais leur signification n’est pas si claire. Il y a plusieurs interprétations possibles, une étrangeté sous-jacente. » Ses textes puisent dans les articles de presse, les dialogues de film ou les essais philosophiques. « Même si leur signification m’échappe parfois, je dévore aussi les ouvrages scientifiques. Ce sont des réservoirs inépuisables de métaphores. » Et d’ajouter : « Sexuelles, en particulier» La poésie sonore d’Arto Lindsay, dans ses alternances par à-coups de rondeurs sensuelles et de décharges électriques, est avant tout une ode à la lascivité.

 

Texte : Julien Bécourt

Photographie : Raphael Lucena, pour Mouvement 

 

> Arto Lindsay, en concert aux Instants Chavirés le 20 mars à Montreuil.