Kenny Dunkan, Kenny Dunkan, © D.R.
Portraits arts visuels

Bling bling et empathie

Kenny Dunkan est jusqu'à la fin août, jeune pensionnaire à la Villa Médicis. Il réalise des œuvres ambigües qui, performées ou pas, sont chargées du corps de l'artiste ; et véhiculent la comédie de la vie, sa lumière et son obscurité, ses rires et ses larmes.

Par Alain Berland publié le 8 août 2017

 

 

Si vous visitez la Villa Médicis, Académie de France à Rome cet été, vous ne manquerez pas de vous interroger à propos de la présence insolite sur la loggia d'un immense rideau qui, des voûtes au dallage, occulte la vue sur les célèbres jardins. Spleen, réalisée par Kenny Dunkan pour Swimming is Saving, l’exposition de fin de résidence des pensionnaires 2016-2017, reste visible jusqu'au 17 septembre. L’œuvre, un rideau opaque composé de longs câbles électriques blancs qui présente, face jardin, un énorme smiley triste, produit un écho ambivalent avec l’univers réputé féerique de la villa.

Spleen. p. D.R.

Repéré sur la scène artistique au Salon de Montrouge en 2015, le jeune artiste guadeloupéen réalise le plus souvent des œuvres avec des objets industriels qu’il se procure dans les magasins de bricolages. Câbles, clous, écrous, liens, colliers, bâches sont transformés en objets précieux qui s’apparentent davantage aux domaines du design ou de la bijouterie qu’à celui de l’art contemporain.

« J'aime transformer les accessoires fabriqués en série en objets artisanaux pour en faire des objets émancipés un peu magique. Mes premières sensations artistiques, celles de mon enfance, proviennent des moments de carnaval dans les Antilles. De la foule en liesse, des danses endiablées, du détournement des matières ordinaires qui magnifiaient les chars avec aussi des couleurs éclatantes les transformant en sculptures à la fois baroques et pauvres. Cela m’inspire énormément. » Ces événements sont aussi à l'origine de la danse d'une dizaine de minutes nommée Udrivinmecraz que le jeune artiste a effectuée en 2014 sur le parvis du Trocadéro face à l’œuvre de Eiffel. « Là, vêtu d'une veste composée de multiples petites tours Eiffel, je produisais à l’aide de mes mouvements une musique  simplement composée par le frottement des objets métalliques se heurtant les uns aux autres. Activés par la performance et le mouvement de mon corps, les objets devenaient chargés un peu comme les masques que les cérémonies africaines activent. »

Kenny Dunkan aime traiter avec humour et légèreté des sujets parfois très lourds. À l'exemple de cette réplique de la célèbre Vénus de Milo qu’il a pluggé avec l'arrière train de la Vénus Hottentote. « J'aime aussi faire dialoguer mes œuvres avec les lieux et leurs histoires comme avec Spleen. Le smiley est triste parce qu'il est placé face à l'inscription "À Napoléon le Grand, les arts reconnaissants", un personnage historique qui s'il a transféré, en 1803, l'académie de France à Rome a aussi rétabli l'esclavage aux Antilles. »

À la villa, il a pu travailler dans de larges espaces. C'est ainsi qu’il réalisé, pour une nuit, une gigantesque installation pour évoquer les migrants. « J'ai installé, dans les jardins, une multitude de couvertures de survie plaquées au sol par des pavés pour former un océan doré. J'ai performé l'installation de nuit avec un dispositif lumineux et sonore. Je voulais montrer la beauté et la misère rassemblées aux mêmes endroits comme on les voit souvent cohabiter aujourd'hui dans les grandes villes. Je n'ai pas peur d'assumer les contradictions de la vie, les cohabitations entre la légèreté et le malheur. C'est comme cela que je suis. J'aime le bling bling, la mode le design mais cela cohabite avec l'empathie que j’éprouve pour tous ceux qui souffrent. »

 

> Swimming is Saving, exposition collective jusqu’au 17 septembre à la Villa Médicis, Académie de France à Rome