© Anne-Sophie Guillet pour Mouvement
Portraits Musique

Charlemagne Palestine

Figure trop excentrique pour l’avant-garde new-yorkaise des années 1970, le pianistechamane Charlemagne Palestine règne depuis 50 ans sur un royaume d’animaux en peluche, auxquels il confère le statut de divinité. Rencontre à Charlewoooorrrld, atelier bruxellois d’un pionnier de la drone music

Par Julien Bécourt

 

 

 

Avec ses trois caquettes vissées sur le crâne et ses foulards multicolores noués autour du cou, Charlemagne Palestine ne passe pas inaperçu. Il faut dire qu’avec un nom pareil, il se prédestinait à un parcours hors norme. Exilé depuis douze ans à Bruxelles, c’est avec truculence qu’il nous enjoint à le retrouver dans son couscous préféré. Ses mails et ses SMS adoptent un style inimitable qui fait bégayer les lettres et la ponctuation, comme un équivalent dactylographique de sa musique – bourdonnante, chatoyante et vibrionnante. Après quatre décennies passées dans l’ombre des minimalistes – Steve Reich, Terry Riley, Philip Glass ou La Monte Young –, ce chantre du « maximalisme » semble avoir le vent en poupe et être enfin reconnu à sa juste valeur.

Tribu reconstituée

Nous voilà attablés à L’Éden, cantine prisée des ouvriers comme des artistes du quartier de Schaerbeek, en compagnie d’une émissaire du fameux galeriste new-yorkais Gavin Brown. Cette dernière est en pleine tractation pour que Charlemagne Palestine réalise une installation à Rome, dans une ancienne chapelle transformée en galerie. Après un énième café, nous nous dirigeons vers son atelier. Rien ne laisse songer qu’un sanctuaire se cache derrière cette porte de garage, au pied d’un immeuble anodin. Sous une vaste verrière sont entreposés des monceaux d’animaux en peluche, des nounours à trois têtes, des peintures primitives, des cloches en bronze et des ribambelles de schmattes, ces tissus de fortune dont ses ancêtres faisaient commerce. « Toutes les choses avec lesquelles je suis né et que je développe depuis mon enfance sont rassemblées ici, à Charleworld.  »

Dans cet atelier transformé en mémorial animiste, les peluches orphelines se substituent aux icônes judéo-chrétiennes, trouvant en Charlemagne un père d’adoption. « Un sentiment de perte », d’ordre intime autant que communautaire, est à l’origine de ce processus d’accumulation. «  Après avoir accompagné les enfants de deux à huit ans, ces animaux en peluche sont abandonnés, jetés, légués à l’Armée du Salut ou à Emmaüs. Ils deviennent de tristes parias, des réfugiés de l’enfance. Une fois que je les recueille et les recycle, ils développent une vie nouvelle et acquièrent un statut de divinité. C’est ma tribu, mon peuple. » Cette tribu reconstituée, c’est aussi celle des damnés de l’histoire, des immigrants et des peuples exterminés.

Le sonneur de cloches

À 69  ans, Chaim Moshe Palestine – «  mais mes parents m’ont très tôt surnommé Charlemagne », assure-t-il – vient tout juste d’acquérir la nationalité belge. Un soulagement, même s’il ne se sent pas plus belge qu’américain. « Dans un sens, je suis l’incarnation même du Juif errant. » Issu d’une famille d’émigrés ukrainiens venus d’Odessa, qui a changé son nom en Palestine par souci d’intégration en arrivant aux États-Unis, Charlemagne passe son enfance à Brownsville, un quartier juif de Brooklyn. Il participe à la chorale de la synagogue locale, où il découvre le pouvoir vibratoire du chant. Dès 13 ans, il se fait la belle pour aller à la rencontre des artistes bohémiens. « Je traînais pas mal avec les beatniks, je fréquentais les mêmes clubs que Gregory Corso ou Allen Ginsberg. J’ai même accompagné Tiny Tim à la batterie ! »

À peine sorti de l’adolescence, sa vie est déjà un roman. Il gagne son argent de poche en dealant de la marijuana à la sortie de la High School of Music & Art, à New York, où il est miraculeusement accepté. Il bivouaquera d’une école d’art à l’autre, cinq années durant. Le père de sa copine finira par lui dégoter un job de carillonneur à St.  Thomas Church. «  C’était un boulot à plein temps. Je commençais par des hymnes m’avait appris l’ancien carillonneur, puis j’enchaînais sur 15 minutes de klaaaanng music, qui recommençait le lendemain exactement où cela avait fini la veille, comme un soap opera à la télévision. J’ai ainsi joué des pièces qui duraient près de deux ans. Le New York Times m’avait alors baptisé le Quasimodo de la 5e  Avenue ! » Avec force onomatopées, Charlemagne Palestine décrit le tintinnabulement des cloches, martelées jusqu’à ce que les résonances s’entremêlent et produisent un bourdon continu. « Malgré des différends avec l’administration épiscopale, j’ai été libre de jouer ce que je voulais pendant sept ans. C’est ce qui m’a permis de développer tout un répertoire, selon un credo qui allait devenir celui de ma musique : le continuum. »

 

Photo : Anne-Sophie Guillet pour Mouvement

 

Drone machine

Autre outsider notoire et voisin de trottoir, Moondog, dit le Viking de la 8e  Avenue, vient régulièrement l’écouter, tout comme l’illustre Tony Conrad, violoniste et cinéaste expérimental, membre du groupe The Dream Syndicate aux côtés de John Cale et du compositeur La Monte Young. C’est par son entremise que Charlemagne s’intègre rapidement au bouillonnant vivier de l’avant-garde new-yorkaise des années  1960. « Grâce à cet ami fidèle, j’ai eu accès à la Factory et j’ai côtoyé toute la scène du cinéma underground : Jack Smith, Angus MacLise, Jonas Mekas, Ken Jacobs, Len Lye, mais aussi des musiciens comme Philip Glass. Subitement, je suis passé de  “moins que rien inconnu imbécile” à “jeune expérimentateur assoiffé de savoir et d’ambition”. Sauf que, contrairement aux autres, je ne cherchais pas à être un compositeur reconnu, je voulais faire chier le monde ! »

Résolu à casser les barrières de la musique savante, Palestine développe son propre langage sonore, une « Body Music » émanant de tout son être, à la poursuite de la vibration harmonique ultime : le «  Golden Sound  ». Cette musique alchimique doit autant à Debussy et à Messiaen, aux gamelans de Java et aux transes vaudou d’Afrique noire, qu’aux râgas du chanteur indien Pandit Prân Nath. À la même époque, le touche-à-tout expérimente la musique électronique et l’art vidéo. Il trouve dans les oscillateurs électroniques matière à prolonger son exploration d’une musique de transe, usant de sonorités à pic. « Les synthétiseurs modulaires m’intéressaient de très près, mais coûtaient excessivement cher. Avec l’aide des marques Buchla et Serge – pour lesquelles j’ai servi de cobaye – j’ai développé une “Spectral Continuum Drone Machine” qui produit des sons véritablement magiques. » Bonne nouvelle  : la machine vient tout juste d’être réparée et pourrait bientôt reprendre du service.

 

« Charlemagne, tu n’aurais jamais dû réaliser cette performance. »  - John Cag

 

Orgasmes en cascade

Dès le début des années  1970, il développe sa technique du strumming – ou plutôt, du « strummmmmmingggggg » – qui consiste à frapper par saccades incessantes les touches du piano afin de produire un roulis ininterrompu, modulé par l’impulsion des doigts et la pédale de réverbération. Initialement relative à la guitare flamenco, cette « technique agressive de masturbation conduit l’instrument à atteindre des orgasmes en cascade  ». Quand Charlemagne l’adapte aux amples résonances d’un orgue d’église ou d’un piano Bösendorfer Imperial, cela crée des vagues de notes à intervalle infime. Un papillonnement harmonique qui se prolonge indéfiniment pour mieux s’élever vers le cosmos. Toujours introduits par une lampée de cognac rituelle, ses concerts sont de véritables cérémonies qui s’étirent, plusieurs heures durant, jusqu’à épuisement physique. «  Je suis dans les vagues, dans la nature sexuelle du rythme répétitif, avance-t-il, sourire en coin. Les minimalistes sont métronomiques, alors que moi je suis masturbionique ! »

Après avoir enseigné un an à CalArts, à l’invitation du compositeur de musique électronique Morton Subotnick, Palestine revient à New York en 1973 où il entame une série de performances filmées. Un an plus tard, il se jette dans l’arène avec Four Manifestations on Six Elements, une composition pour piano et musique électronique. Impossibles à interpréter par quiconque d’autre, ses pièces s’adaptent à la résonance du lieu et correspondent à l’instant présent.

Faune de snobs

Un événement impromptu va changer le cours de sa vie en 1975, pour le meilleur et pour le pire : une invitation de John Cage et Merce Cunningham à jouer au Westbeth, leur studio de danse installé au sein d’une coopérative d’artistes. «  John Cage, qui venait de temps à autre m’écouter dans le local que je partageais avec Philip Glass, me considérait comme son “disciple”. Ce qui me rendait furax ! Derrière la dénomination d’avant-garde se cachait une bourgeoisie conservatrice qui exerçait son pouvoir de domination, ce qui m’était insupportable, se souvient Charlemagne, comme si c’était hier. Hors de question de jouer une sérénade de lèche-cul ! Il fallait absolument foutre le bordel là-dedans. Je me suis donc enregistré sous la douche en train de déblatérer un monologue qui se moquait allégrement de toute cette faune de snobs égocentriques et brocardait l’élitisme précieux et hautain de Cage et Cunningham, à l’antithèse de ma propre conception de l’avant-garde. »

Lors d’une précédente visite, il repère un panneau stipulant qu’il est interdit de fumer et de porter des chaussures dans l’enceinte du studio. Le jour J, il débarque vêtu d’un énorme manteau en fourrure de lapin, coiffé d’un Stetson et chaussé de rangers. Il s’allume une clope empestant le clou de girofle et dispose ses peluches sur le piano, avant de se mettre à en violenter les touches. Diffusé sur un magnétophone, son monologue sous la douche fait office d’accompagnement. Subitement, comme possédé par un esprit frappeur, le voilà qui bondit de son siège, court dans tous les sens et se projette contre les murs en scandant un chant amérindien. « Je suis entré en transe, jusqu’à me métamorphoser en animal sauvage. Je gesticulais parmi les mignons petits danseurs qui tentaient de faire diversion en exécutant une chorégraphie chichiteuse. Ce qui a provoqué un énorme scandale : comment un jeune connard osait s’en prendre ainsi aux icônes intouchables de l’avant-garde ? John Cage m’a alors froidement déclaré : "Charlemagne, tu n’aurais jamais dû réaliser cette performance." »Dans le milieu huppé de la musique contemporaine, ce provocateur autodidacte, biberonné au whisky, fait dès lors figure de mouton noir. « Je suis un schizophrène assumé, s’exclame-t-il dans un éclat de rire. Ça fait partie intégrante de mon processus créatif, c’est mon modus operandi ! » 

 

Persona non grata

Dès cet instant, la communauté artistique et l’intelligentsia culturelle lui tournent le dos. Persona non grata, il s’enfonce dans l’alcoolisme et le ressentiment. Philip Glass et Steve Reich, dont il raille les « opéras new-age grandiloquents », en prennent pour leur grade. Palestine ne leur pardonne pas d’avoir monnayé le sacré pour  mieux asseoir leur renommée, et transformer une musique rituelle et magique en un business fructueux. Désemparé par la concurrence qui règne à New York, il abandonne la musique et développe son travail de vidéaste et de plasticien. Là encore, la concurrence est rude, et le trublion a bien du mal à percer dans le milieu de l’art contemporain. Cette traversée du désert durera près de dix ans. « Lorsque plus personne n’a voulu de mon travail, je me suis imaginé comme faisant partie d’une tribu en voie de disparition, partant à la recherche d’autres tribus en voie d’extinction. » Au fond du trou, c’est en Europe qu’il vient se ressourcer – d’abord du côté de Saint-Étienne, puis à Rotterdam, et enfin à Bruxelles où il rencontre sa future épouse.

En 1987, il trouve un second souffle lorsqu’il est invité à produire une installation pour la documenta  8. Il y expose God Bear, un nounours géant à trois têtes et deux corps, « inspiré par Ganesh ». L’heure de la renaissance, si ce n’est de la reconnaissance, a enfin sonné. Remis en selle par des labels indépendants comme Sub Rosa, Staalplaat ou Barooni, Charlemagne Palestine devient une légende underground. De Sonic Youth aux Swans, en passant par Nick Cave ou Mika Vainio, tous louent sa puissance visionnaire et revendiquent son influence. Les albums Godbear (1998), Schlingen-Blängen (1999) ou Music for Big Ears (2001), enregistré au carillon du Tiergarten Park de Berlin, deviennent des jalons essentiels de sa discographie. Protéiforme et inclassable, cette œuvre surprend par la richesse de ses harmonies et l’intensité spirituelle qui s’en dégage. 

Spontanimalisme

Nombre de critiques se sont cassés les dents en tentant de décrire sa musique, longtemps envisagée à travers le prisme du « minimalisme ». Une dénomination qu’il abhorre et avec laquelle on lui rebat les oreilles depuis plus d’un demi-siècle. «  Je n’ai jamais compris pourquoi cet affreux terme me poursuivait comme ça. Le terme "minimal" est un frein, car il ne donne pas le désir d’aller plus loin, il encourage à la restriction et à la mesquinerie. Contrairement à "maximal", qui donne l’opportunité d’embrasser une totalité. C’est une bataille de toute une vie contre le système, mais j’ai fini par la remporter : on me considère enfin comme un maximaliste ! »

Friand de néologismes qui permutent allégrement argot yiddish, mots-valises et onomatopées expressives, Palestine s’amuse à inventer des jeux de mots, tant pour intituler ses expositions (Bear Mitzvah, GesammttkkunnsttMeshuggahhLaandtttt…) que pour décrire sa musique. « On pourrait la nommer "spontanimalisme", s’esclaffe-t-il en répétant à l’envi sa trouvaille. Le mot "spontanéité" me plaît énormément, il y a du punch, c’est dépourvu de toute connotation académique. Je pourrais également qualifier ma musique d’impressionniste. Des compositeurs comme Stravinsky, Debussy ou Ravel utilisaient déjà ces accords ouverts, ces tons et demi-tons et ces harmonies possédant une certaine qualité circulaire, hypnotique. En peinture, Monet ou, plus tard, Rothko, Still ou Newman cherchaient à capter certaines nuances de lumières. À leur suite, j’explore ce type de phénomènes perceptuels. Ma musique est l’équivalent sonore du colorfield painting. » 

Synagogothèque

Il n’est pas loin de 18  heures, c’est l’heure du whisky. Nous embarquons dans sa Ford, un nounours pour passager sur la banquette arrière, vers son appartement dans le centre-ville de Bruxelles. Un piano à queue trône dans le salon et les agglomérats de peluches prolifèrent jusque dans la cuisine. C’est sur la terrasse, surplombant un jardin dominé par un arbre centenaire, que se poursuit la causerie entre deux rasades de « glog glog whisky  ». En dépit de sa fragilité cardiaque qui lui a valu un infarctus et cinq pontages, le bougre garde une sacrée descente. « Tout ce qui est arrivé ces 40 dernières années dans le monde de l’art montre que nous allons dans une direction beaucoup moins radicale qu’avant, constate-t-il avec dépit. L’avant-garde a été assimilée par l’establishment et l’art contemporain est devenu un business avant tout. On a perdu la composante essentielle de la scène artistique : le communautarisme, la solidarité entre artistes. Si j’avais la vingtaine aujourd’hui, ça ne m’intéresserait probablement pas d’entamer une carrière d’artiste. Je chercherais plutôt à devenir anthropologue, sociologue ou psychanalyste. »

En attendant sa Schmucktrospective prévue l’an prochain au Wiels, imposant centre d’art contemporain de Bruxelles, on peut déjà s’immerger dans son exposition au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme à Paris, une « synagogothèque » où des empilements de divinités-peluches gisent en offrande sous des boules à facettes, tandis que résonnent ses drones incantatoires. Une introduction idéale à la cosmogonie d’un artiste débordant de toutes les cases et fuyant toutes les chapelles dans lesquelles de tristes sires ont voulu l’enclaver.

 

 > Charlemagne Palestine, jusqu’au 19 novembre au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme,