© Johan Poezevara & Fabien Silvestre Suzor, pour Mouvement
Portraits Musique

ÈLG

La chanson française peut-elle se conjuguer avec la musique concrète et un stand-up névrotique ? Laurent Gérard – alias Èlg – en est la preuve incarnée. Son douzième album, Vu du Dôme, plane entre divagation surréaliste et bricolages électro-acoustiques.

 

« Si le terme n’était pas autant éculé, je me qualifierais de touche-à-tout. » Assis sur une chauffeuse dans son rez-de-jardin bruxellois, un verre de pastis à la main, Laurent Gérard rumine sur son enfance. « Je me suis rendu compte déjà tout petit, je crois – que j’étais multiple. C’est toujours un peu bordélique, comme une forme de schizophrénie, mais j’ai besoin de ces éléments disparates pour former un tout homogène. » De ses tâtonnements low-fi du milieu des années 1990, jusqu’aux tourbillons électroniques de Mil Pluton (Hundebiss, 2012), La Chimie (SDZ Records, 2013) ou Mauve Zone (Nashazphone, 2016), Laurent Gérard a développé un langage musical constitué de carambolages, entre poésie du quotidien et échappées dans les limbes de l’inconscient. Entrer dans le royaume d’Èlg, c’est s’égarer dans les béances du cerveau, se confronter à des galaxies sonores inconnues, embrasser l’univers dans un éclat de rire salvateur.

 

L’attitude touche-menton

Après une adolescence à Metz et des études à l’ÉCAL, à Lausanne, Laurent Gérard débarque à Paris en 2004 avec son ami d’enfance Damien Schultz, poète sonore et comédien adepte de la déconne néo-Dada. Ensemble, ils forment un duo à l’humour dérangé et dérangeant, « entre John Cage et Chevallier et Laspalès ». Serrés dans un 9 m2, les deux compères roulent leur bosse dans le circuit du noise et de la musique improvisée, dont ils moquent affectueusement le snobisme et « l’attitude touche-menton ». L’anticonformisme, devenu à son tour un poncif, est l’une de leurs bêtes noires. « Dans n’importe quel milieu, que ce soit la danse contemporaine, la musique expérimentale, le rock, le hiphop ou le punk, ces codes sont tellement établis que ça en devient caricatural. Il n’y a pas beaucoup d’art là où il y a du confort. Il faut que ça frotte à un endroit, que ce soit piquant et un peu pénible, pour que l’alchimie se produise. »

Voilà bientôt quinze ans qu’il a entamé ce périple musical souvent borderline, à la poursuite d’un Graal intouchable. « Ça ne m’intéresse pas de reproduire ce qui a déjà été fait. On n’a qu’une vie, autant essayer de creuser des choses qui nous sont propres. Pourquoi un certain type d’humour avec la langue française ne serait pas mélangé avec cette forme d’expéri-mentation sonore ? Pourquoi ne mélangerait-on pas Jean-Marie Bigard et Luc Ferrari ? J’affectionne ce genre de monstres, conçus à partir d’une greffe ente des choses antinomiques. »

 

Labyrinthe discographique


Formé en 2008 avec le renfort de Jo Tanz, le trio Reines d’Angleterre ramène sur le devant de la scène le poète sonore Ghédalia Tazartès, scandant des psalmodies chamaniques héritées de traditions juives, ibériques, gitanes ou turques. La filiation est évidente, et Èlg trouve son père spirituel dans l’homme au chapeau de feutre. S’ensuit une tournée et deux albums sur le label anglais Bo’Weavil (Les Comores en 2010, suivi de Globe et Dynaste en 2012), avant que Tazartès, découvert par une nouvelle génération, s’envole vers d’autres aventures. Jo et Èlg reprennent les rênes du projet sous le nom d’Opéra Mort, sortent quatre albums confidentiels et une flopée de cassettes, origamis de fréquences sinueuses et d’incantations primitives.

On en était resté, versant solo, à Mauve Zone (2016) : deux pièces de 18 minutes aux idées folles, qui vous agrippent par le colbac de gré ou de force. Deux ans plus tard déboule Vu du Dôme, un album auréolé d’une plénitude sensuelle où le transport amoureux triomphe de la saloperie. Incidents de parcours et erreurs d’aiguillage sont cultivés à dessein, mais sont structurés, cette fois-ci, sous forme de chansons. « Je me suis forcé à m’interroger : quels sont les codes d’une chanson ? Comment vais-je les doser ? La chanson, c’est un peu comme une éprouvette dans laquelle tu fais rentrer des tucs in vivo. » Et pourquoi ce titre ? « Tout est part de l’idée de panoptique. J’avais en tête l’image d’une caméra de surveillance dans un supermarché, qui devient un point de vue cosmique sur le monde. » Un album plus accessible, en tout point splendide et dont on ne finit pas de faire le tour.

Èlg y convoque Ernest Bergez, alias Sourdure, son comparse dans le groupe Orgue Agnès avec Clément Vercelletto (dont la dernière mise en scène a été créée aux Subsistances, à Lyon, et sera présentée au festival Actoral, à Marseille), ainsi que les chœurs de sa bien-aimée Catherine Hershey et le chant langoureux de l’Espagnol Borja Flames, narrant l’histoire d’un gourou parti à la conquête du monde. Pour dresser les contours de ce labyrinthe discographique, il égrène les métaphores : « Je vois ça comme une toile où tout se répond, fourmillant de détails à la Bosch. Ou bien une carte astrologique, où tout est à sa place malgré les années-lumière qui séparent chaque étoile. Ou une vitre  brisée en plein de fragments mais qui tient debout : solide malgré une apparence fragile. » Quelques pastis plus tard, sa parole se libère encore. « Ce que j’essaie de transmette, c’est une forme d’émotion, lâche-t-il comme un gros mot. S’essayer à une musique transgenre qui s’étend de Coil à Smog, on n’est pas nombreux à l’avoir tenté. »

 

Mouton noir de l’underground

De ses haïkus folk de jeunesse jusqu’au barouf de Capitaine Présent, Èlg a longtemps fait figure de vilain petit canard de l’underground. Avec son émission Amiral Prose qu’il produit depuis un an sur LYL Radio, il a trouvé sa longueur d’onde : le grotesque et l’aberration font partie intégrante de son langage, qui évacue le sens immédiat au profit de cut-up absurdes ou d’une autopoïèse sans queue ni tête. « C’est un feuilleton radio avec des épisodes de dix minutes, des invités qui ramènent des segments de musique et de parole, et qui m’obligent à m’orienter selon leurs choix. Je m’invente un personnage et j’improvise des conneries au micro, parfois pendant six heures d’affilée. » L’entendre incarner un chef gastronomique buvant l’urine de ses clients ou parodier les tics de langage d’un jet-setteur de l’art contemporain est proprement réjouissant.

Tout aussi imprévisibles, ses concerts associent une électro-acoustique ténébreuse avec des crescendos de synthétiseurs et un one-man-show débridé, dans une veine « comico-cauchemardesque » où le rire se coince parfois dans la gorge. « Je conçois les choses à long terme, comme un work in progress permanent. À force de creuser, tu finis par découvrir un terrier : “Tiens, c’est quoi ce trou ?” Visiblement, personne n’est allé par-là, pourtant t découvres une galerie. Et tu peux t’enfoncer comme ça pendant très longtemps. Tu te retrouves en face de trois agrafes, deux feuilles de PQ, un bout de bois, une couleur et je ne sais quel machin bizarre. Et tu te dis que tu vas les coller ensemble. » Poésie partout, justice nulle part.

 

 Johan Poezevara & Fabien Silvestre Suzor, pour Mouvement

 

Imaginez le rejeton d’Édouard Baer, de la compagnie du Zerep et de Philippe Katerine plongé dans un bain d’acide sulfurique… « Plus jeune, mon énergie était encore plus abrupte et plus névrotique que maintenant. Avec le temps, les choses s’assouplissent. » Trop expérimental pour les uns, pas assez pour les autres, déstabilisant pour tout le monde. L’expérience aidant, Èlg a fini par amadouer son esperanto déliquescent, qu’il hache, fragmente, juxtapose ou déplie dans des compositions de plus en plus ramassées. « C’est vraiment un laboratoire intime. J’essaie de conférer une impression de spontanéité à l’ensemble alors que tout a été minutieusement assemblé et agencé de manière à trouver le juste équilibre. »

La discussion se poursuit Chez Martine, rade historique du centre-ville de Bruxelles, qui sert de curieuses bières à base de plantes « à l’effet légèrement psychotrope ». Habitué des lieux, le chanteur Arno trône en terrasse, une pinte à la main. Rivée sur YouTube, la serveuse en panne d’inspiration nous demande ce que l’on souhaite écouter. Ni une, ni deux, Èlg recommande Triste Bahia de Caetano Veloso, chef-d’œuvre du courant tropicaliste. « Il y a des musiciens qui sont de bons exécutants, mais ça n’a pas le moindre intérêt, fait-il remarquer au moment où un client zappe sur un abominable morceau de Genesis. Même Brian Eno le dit, avec son concept de stratégie oblique : il faut cultiver l’accident, jusqu’à ce que t arrives à un endroit qui te semble bon, sans que tu puisses te l’expliquer. »

 

Musique populaire

Rien ne l’exaspère plus que l’arrogance des élites intellectuelles, évoluant en vase clos et incapables de la moindre autodérision. « J’ai longtemps eu l’impression d’avoir au-dessus de moi des juges de l’intelligentsia : “Oh, il pactise avec le peuple !” Oui, j’essaie de faire une musique populaire, au sens le plus large. » Cet inlassable arpenteur de l’inconnu aurait-il fini par se réconcilier avec le monde ? Rien n’est moins sûr. « Ente 2003 et 2018, tout a basculé. Les musiciens électroniques sont désormais présentés comme des poules en batterie, avec des CV ultra design, mais usant de formes musicales mortes de l’intérieur. Et même s’ils trouvent ça bidon, ils utilisent eux-mêmes des termes comme “positionnement” et “communiquer”, à la manière de chefs d’entreprise. Le marketing passe avant la musique ! Parfois, je me demande d’où viennent tous ces Djs, c’est quoi ce robinet sans fin ? Ça me file le vertige ! À quoi bon faire un disque qui est un gain de sable sur une plage immense ? »

Et de s’élancer dans une diatribe qui fait du bien à entendre, tant l’époque encourage à un carriérisme plus frileux que fiévreux. « On est entré dans une forme mutante du capitalisme, qui est devenue une créature extrêmement fine et intelligente. Elle a mâché et digéré toutes les subversions, toutes les contre-cultures, pour mieux les amadouer. Aujourd’hui, on vit dans une époque ultra complexe et fractale, où l’on est vraiment dans l’hypra éphémère, où tout disparaît à peine apparu. Certains médias propulsent en avant des kids de 22 ans qui font de la musique depuis la semaine dernière et qui seront balancés à la poubelle dans trois mois. Ça me fait un peu flipper, cette instantanéité permanente. »

Comme une revanche sur l’industrie du cinéma, il réalise depuis quelques années des bandes originales de film, emplies de drones vibrants et de fréquences palpitantes. Il planche actuellement sur Les Particules, premier long métrage du réalisateur Blaise Harrison. Cette énième corde à son arc lui ouvre une voie qu’il n’a pas fini d’explorer. Èlg a bien compris que la route était le but, mais « le plus dur, c’est de trouver où le chemin commence ».

Texte : Julien Bécourt

Photographies : Johan Poezevara & Fabien Silvestre Suzor, pour Mouvement

 

ÈLG sera en concert le 28 septembre à l'Institut supérieur des arts de Toulouse, dans le cadre du festival Le printemps de septembre.