Mïrka Lugosi, <i>A Sentimental Journey</i>, 2011, mine de plomb, encre, crayon de couleur et gouache sur papier. Mïrka Lugosi, A Sentimental Journey, 2011, mine de plomb, encre, crayon de couleur et gouache sur papier. © © Air de Paris, Paris.
Portraits arts visuels

Feuillets d’hypnose

Mïrka Lugosi

Portrait de Mïrka Lugosi

D’octobre à décembre, de Paris à Montpellier, on pourra découvrir les dessins oniriques kitsch et post-romantiques de l’artiste dessinatrice et performeuse Mïrka Lugosi. Illustratrice du livret du dernier disque de Nicolas Comment, elle vient également de publier un livre sur sa résidence à Hendaye. Rencontre avec cette « Belle au bois dormant » bel et bien réveillée, aux confins du rêve et de la nuit. 

Par Katia Feltrin publié le 17 sept. 2015

 

 

Mïrka Lugosi est en soi un rêve éveillé. Elle dessine, mais c’est aussi une performeuse. « Je vampirise les images. Je me nourris de leur suc pour les recracher à ma façon », sourit-elle de toutes ses blanches canines, aux consonances proches bien sûr de celles du vampire Bela Lugosi, le Dracula de Tod Browning, le cinéaste du bizarre, comme ses dessins.

Autodidacte, Mïrka Lugosi a appris à dessiner lorsqu’elle était modèle à l’école des beaux-arts d’Orléans, en écoutant les commentaires des élèves et des professeurs. C’est là aussi qu’elle fait l’expérience du temps distendu et de la performance. Au début de sa vie artistique, elle s’interdisait strictement la représentation figurative. Cet interdit cachait bien sûr un penchant évident pour la figuration, auquel elle ose s’adonner aujourd’hui de façon décomplexée.

Influencée par les Futuristes, elle cherchait alors une forme pure. Elle débuta donc comme artiste « bruitiste » dans les années 1980-1990 avec trois autres performeurs. Équipée d’un laryngophone à capteurs – l’équipement des premiers aviateurs pour communiquer –, elle composait des « nappes sonores » de 15 à 20 minutes, notamment au CAPC de Bordeaux, lorsque ce lieu était encore dédié aux musiques expérimentales.

 

Figure imposée #1, aquarelle et crayon graphite sur papier. © Air de Paris, Paris.

 

Depuis, Mïrka Lugosi propose des ambiances fantastiques à ses héroïnes, des nappes visuelles presque sonores, des ambiances exacerbées, ponctuées dans le parcours d’exposition, d’aplats monochromes. Ces aplats génèrent des blanches, des temps de suspension. Ils trouent la trame narrative, produisent des stations, des respirations dans un parcours d’exposition souvent vénéneux, pensé comme une dérive qui envoûte. « Mes dessins sont des objets de dérivation. Ils dérivent de leur propre continuum. »

Le concept de « continuum » relève tant de la musique, que de la séquence cinéma. Mïrka Lugosi excelle dans tous ces domaines. Lors de sa résidence à Hendaye, une grive musicienne se fracasse d’ailleurs un matin contre la vitre de son atelier. À 6 heures, elle avait pris l’habitude d’enregistrer le son des oiseaux. « L’idée de frontière s’est alors imposée à moi. » Mïrka ramassa l’oiseau. Elle apprit plus tard dans ce centre ornithologique dédié à l’art contemporain, qu’il s’agissait d’une « grive musicienne ». De cet incident naîtra une série sur les notions de frontière, puis ce portrait à la grive musicienne.

 

Persistance Romantique, 2013, crayon graphite et gouache sur papier. © Air de Paris, Paris.

 

« Mes héroïnes, je leur donne des lieux. Elles sont emprunt d’un état performatif », confie l’artiste qui offre aussi un espace à sa grive musicienne : la chevelure d’une Wanderer de dos qui regarde dans le lointain opalescent. « Aloys Zötl (1803-1887), l’autodidacte qui créa des mises en scène pour ces animaux et leur inventa un royaume, m’a beaucoup influencée », poursuit-elle au sujet de ce teinturier autrichien qui, inspiré par les Métamorphoses d'Ovide et les traités de Buffon, réalisa un bestiaire hallucinée qui marqua fortement aussi André Breton et les surréalistes.

Les dessins de Mïrka Lugosi produisent une forte impression de temporalité. Ses créatures féminines sont ancrées dans un univers doué d’une organicité. « Mes images sont plus proches du cinéma. Elles sont des captures d’écran tirées d’un film inconnu », insiste-t-elle.

Dans L’image-Mouvement Gilles Deleuze parle de « fil ténu » – une notion empruntée à Bergsonpour qualifier le lien narratif entre les divers plans d’un film. « Plus le fil est épais qui relie l’ensemble vu à d’autres ensembles non vus, mieux le hors-champ réalise sa première fonction, qui est d’ajouter de l’espace à l’espace. […] Mais plus il est ténu, plus la durée descend dans le système comme une araignée, mieux le hors champ réalise son autre fonction, qui est d’introduire du trans-spatial et du spirituel dans le système qui n’est jamais parfaitement clos. » (1)

Avec Mïrka, le système n’est jamais clos et « la durée descend comme une araignée ». Car le fil narratif est ténu, le hors-champ flou. « Je dessine très précisément des choses très floues » s’amuse l’artiste. Son trait est d’ailleurs si précis, qu’elle doit cesser de respirer pour donner vie à ses visions. Dans un état d’auto-hypnose, Mïrka laisse l’inconnu se profiler. Le photographe Gilles Berquet, son compagnon, parle d’une « matérialisation de l’inconnu ». (2) Un inconnu nourrit d’une iconographie protéiforme : celle des pin-up des années 1950-1960, du burlesque, du fétichisme, du romantisme, du fantastique, du surréalisme, des planches kitsch d’Artform in Natur d’Ernst Haeckel. 

 

Sans titre, 2012, crayons de couleur et gouache sur papier calque. © Air de Paris, Paris.

 

« J’ai cultivé ce jardin, je commence à avoir mon territoire », gazouille Mïrka Lugosi, qui pour expliquer son bestiaire actuel, parle aussi d’un livre de contes de son enfance, le prix d’excellence, qu’elle finit un jour par décrocher. « Dans ces livres de contes, la sexualité est enfouie. Je joue avec les limites du kitsch ».

Depuis, des formes minérales, végétales, animales, se mêlent organiquement à des anémones de mer, des fouets, des cordes, des sexes, des masques, des épines pointues qui menacent la chair nue de ses héroïnes. Dans ses paysages fantastiques, la figure féminine, juchée sur des escarpins trop étroits, est toujours puissante.

La dessinatrice distille une pointe d’humour dans ses décorums initiatiques. Elle déconstruit son univers kitsch et érotique post-romantique. Parfois des arbres appartiennent à deux espèces différentes. Chez Mïrka Lugosi, un chêne peut se terminer par la pointe d’un sapin. Ses paysages au chiaro-oscuro féérique et vaporeux cachent de troublantes anomalies. Comme dans L'autre Côté d’Alfred Kubin, tout est rêve. Le voyage, la quête, la lumière, le cauchemar éveillé, le resserrement font partie de ses visions.

« Le kitsch est un enchantement […]. Interrègne des heures de veille et heures de sommeil, mi-rêve mi-réalité, il est désir et souvenir. Il traverse l’espace opposant tangible et perception avec la délicatesse d’un chat qui se faufile et apparaît quand on ne s’y attend pas. » écrit Céleste Olalquiaga dans Royaume de l’artifice, l’émergence du kitsch au XIXe siècle (4).  Même si Mïrka Lugosi a la délicatesse du chat qui se faufile, elle compare plutôt son travail à celui du « plongeur sous-marin ». « J’accentue la perception, pour faire remonter mes dessins à la surface. »

« Je te cavernerai, et te grotterai, et te cascaderai / et te boiserai, et te grand-rocherai, et te terriblerai / et te solituderai » pourrait-elle déclamer à ses héroïnes, à ses visiteurs, en empruntant ces mots de John Keats.

 

 

  1. Gilles Deleuze Cinéma 1. L’image Mouvement, Les éditions de Minuit, Paris, 1985, p. 30 et 31.
  2. Gilles Berquet « Quelque chose de naturellement artificiel » (Clamart, 14/09/2011).
  3. Céleste Olalquiaga Royaume de l’artifice, l’émergence du kitsch au XIXe siècle,Paris, Editions Fage, 2008, p. 89.