© Édouard Jacquinet, pour Mouvement
Portraits cinéma

F.J. Ossang

Rejeton de la Beat Generation et de l’Internationale Situationniste, Ossang n’a rien perdu de son esprit frondeur. À 61 ans, le guérillero du cinéma argentique sort 9 Doigts, son cinquième long métrage. Une « science-fiction à l’envers » qui embarque des gangsters sur un cargo à la dérive. Rencontre chez lui, à Paris.

Par Julien Bécourt

 

 

Un rez-de-sol impeccablement rangé, dans un grand ensemble des années 1980. Tiré à quatre épingles, Ossang accueille chez lui : « Il ne faut pas me faire parler trop longtemps, parce qu’au bout d’un moment je déparle », prévient d’emblée l’homme âgé de 61 ans. Ponctuée d’onomatopées, sa parole ressemble à ses films : décousue, habitée, visionnaire. Les murs de son appartement sont ornés de squelettes rieurs et de têtes de mort mexicaines. Dans la bibliothèque qui tapisse une bonne partie du salon, on distingue l’intégrale d’Artaud et de Burroughs, Rodanski ou le Petersbourg de Biély. Derrière le rideau opaque, les passants défilent en ombres chinoises : le cinéma d’Ossang débute ici, autour d’une tasse de thé au fumet exotique.


Génération néant

F. J. pour Frédéric-Jacques, Ossang comme la contraction d'un verset de la Bible – « Je solidifierai mon sang, j’en ferai de l’os » – clin d’œil à l’écrivain-aventurier polonais Ferdynand Ossendowski. La trajectoire littéraire du jeune Ossang commence en 1975, quand il quitte le Cantal pour rejoindre Toulouse. C’est là qu’il tombe amoureux de la poésie beat, dada et surréaliste et embrasse avec fougue le mouvement punk. Son champ de bataille à lui sera les livres. « Pour moi, tout commence et tout finit par la poésie. Le déclencheur a été l’écriture, et ça a continué par la musique et les films. C’était la course aux armements ! » Entre 1977 et 1979, après quelques fanzines autopubliés, Ossang fait gronder la révolte dans sa revue Cée, une « usine à textes » où l’on retrouve les pères spirituels qui occupent encore les étagères de sa bibliothèque. La Cinémathèque de Toulouse n’est pas très loin non plus : « Un film de Glauber Rocha ou un Fassbinder, c’était un grand événement ! En province, on pouvait faire 40 km pour aller en voir un… Ce sentiment d’urgence a disparu. Le fait que tous les flms soient accessibles rompt avec la magie de la rareté. »

C’est finalement à Paris, « là où ça se passait », qu’Ossang élit domicile vers 1980. Les situs ont décrété la guerre totale à la « société du spectacle », la bande à Baader sévit en Allemagne, tandis que la capitale crève d’ennui sous le couvre-feu de la France giscardienne. Seul le trou des Halles, les squats et la faune punk ravivent la flamme insurrectionnelle chez une génération qui n’a plus le loisir de croire au peace and love. L’art n’est plus confiné aux musées mais est au cœur de la vie, dans la déconstruction de la culture pop et des médias, dans l’attitude rock’n roll, les pogos endiablés et le dandysme ténébreux. « Au moment où je décidais de faire des films, Apocalypse Now et Eraserhead étaient sortis en salle. Il y avait cette émancipation du son, ce que Lynch nommait “soundscape”. En musique, n’en parlons pas : entre 1974 et 1984, la décennie du punk, du garage et toute la suite, c’était dément ! » Le nom du premier groupe d’Ossang tape comme un slogan : DDP, pour De la Destruction Pure.

 

photo : Édouard Jacquinet, pour Mouvement

 

Ossang se prend très vite de passion pour la musique industrielle, plus pénétrante que le punk rock de base : Tuxedomoon, Esplendor Geometrico, Cabaret Voltaire et surtout Throbbing Gristle, dont les stridences hypnotiques accompagneront son film Silencio (2007). Les hippies sont enterrés, place à la Génération néant qu’il exalte dans un recueil de textes écrits entre 1977 et 1980. Ses vociférations blues punk se muent en vrombissements bruitistes aux pulsations sourdes, un « noise’n roll » aux guitares aiguisées et aux trompettes qui couinent. « La musique était presque un prétexte pour faire table rase du passé. Pour nous, c’était la provocation du matin au soir. Du body art permanent ! Favoriser les malentendus était une façon de se protéger de certaines compromissions. La musique, c’est aussi une expérience existentielle. À l’époque, c’était des gangs, des histoires de tribus. » DDP ressuscite alors en Messagero Killer Boy, alias M.K.B. Fraction Provisoire.

Cinéma guérilla

À 23 ans, le cinéma lui apparaît comme « le rock’n roll ultime ». Ossang fait ses armes en réalisant un ciné-tract avec deux boîtes de pellicule 16 mm et rejoint in extremis l’IDHEC, l’école de cinéma intégrée par la suite à la Fémis. « Autrement, c’était no future. J’y ai appris qu’on pouvait faire un film avec une boîte de pellicule et une caméra. Alors j’ai tourné La Dernière Énigme (1982), un court-métrage inspiré par Du terrorisme et de l’État de Sanguinetti, Révolution électronique de William Burroughs et les détournements de l’Internationale situationniste. C’est un hommage direct à Debord. » Encore et toujours Debord, qu’il qualife de « point froid d’incandescence ». « Par son terrorisme verbal, il a discrédité la société tout entière. C’était un grand artiste militant, un poète qui a soutenu la cause perdue des anarchistes des années 1960. Et un prodige de l’alcool, comme Burroughs a pu être un prodige de la drogue. » L’année suivante, Ossang tourne Zona inquinata, sous-titré La vie n’est plus qu’une sale histoire de cow-boys, un court-métrage qui contient en puissance tous les leitmotivs qui hanteront ses films : la mer, la nuit et des tueurs à gages, auxquels s’ajouteront des trafics d’armes, des complots, un climat de guerre civile et de paranoïa… Encore indéterminé mais bien ancré dans son époque, un autre cinéma est à l’œuvre.

 

« Le cinéma argentique est le seul art qui se fait au présent absolu. En pellicule, on ne peut pas tricher : on ne fait que couper et monter »

 

Bouclé en trois semaines avec un budget dérisoire, son premier long métrage est miraculeusement sélectioné dans une section parallèle à Cannes en 1985. L’Affaire des divisions Morituri est une odyssée cyberpunk, shootée au speed et à la musique de Lucrate Milk. Un film qui fait crisser des dents et divise la critique : « On a longtemps été considérés comme des ennemis. Des gens ont même menacé de nous casser la gueule ! Parce que c’était une obscénité : entre le punk et la bande à Baader, brraoum ! Un cocktail explosif ! » Quelque part entre Mad Max et le Godard d’Alphaville, le cinéma devient un agent perturbateur. Des gladiateurs jouent à la roulette russe sur une plage de Dunkerque : la liberté ou la mort.

Fatalement, le nihilisme tout feu tout flamme finit par mener à l'impasse, quand ce n'est pas directement au cimetière. Frénésie, bruits et révolte sont bientôt cernés par le néant. « De 19 à 27 ans, je carburais à l’énergie punk. L’année 1990 a enterré tout ça : les couples se séparaient, il y a eu des dépressions, des suicides… Ça puait la mort à Paris ! C’était un peu la fn de tout. » À l’issue de cette décennie, dévasté par les excès en tout genre, Ossang obtient une bourse des Affaires étrangères pour prendre le large au Portugal. « Ça m’a sauvé la vie. À cette période, j’ai écrit ma première mouture du Trésor des îles Chiennes. C’était une béance sur le vide. Lisbonne est la plus belle ville d’Europe, mais elle exalte ta propre mélancolie. » Coproduction franco-portugaise tournée aux Açores, c’est sans doute son film le plus accompli. Dans un noir et blanc au grain splendide – l’image est assurée par le chef opérateur Darius Khondji – Le Trésor des îles Chiennes fait affleurer un sentiment de poésie altière, comme un va-et-vient entre Nouvelle Vague, étrangeté surréaliste et science-fiction de série B. « Comme Cravan, je pense qu’il ne faut jamais se prendre au sérieux. Le cinéma trop sérieux, c’est chiant ! »


Le cinéma au présent absolu

Brassant vie et mort dans le même creuset, relents de romantisme maldororien et imagerie expressioniste issue d'un cinéma des origines –  Murnau, Vigo, Epstein –  Ossang cultive l'organicité des matières pour mieux se soustraire au monde numérique. Au fil des ans, son crédo reste le même : circonscrire un champ d'éxpérimentations formelles à l'intérieur des codes du film de genre ; tourner le moins possible, mais avec le maximum d'intesité . Et toujours en pellicule, anachronisme salutaire. « Lcinéma argentique est le seul art qui se fait au présent absolu. Dans la peinture, l’écriture ou le cinéma numérique, on peut toujours retoucher. En pellicule, on ne peut pas tricher. On ne fait que couper et monter. » De cette ode à la pellicule, il finira par tirer un essai, Mercure insolent (Verdier, 2013). Seulement voilà : pas commode d’être adoubé par l’industrie du cinéma lorsqu’on est estampillé « outsider » et qu’on revendique la transgression comme « art de vivre ». Si Ossang est précocement reconnu pour ses talents de poète, défendu par des figures clés du milieu littéraire, comme Christian Bourgois, Bernard Noël ou Alain Jouffroy, il n’en sera pas de même de son cinéma, longtemps confné au circuit expérimental des années 1980.

 

photo : Édouard Jacquinet, pour Mouvement

 

« Pourquoi tournaient-ils tellement, les réalisateurs d’autrefois ? Parce qu’ils n’écrivaient pas le scénario, ne faisaient pas le montage et ne s’occupaient pas de la postproduction. C’était contraignant, mais ils enchaînaient les films. Alors que moi, j’écris le scénario, je réalise et je me démerde à chaque fois pour trouver l’argent… », explique Ossang. Pour Docteur Chance (1997), son unique film en couleur, il obtient l’aide du CNC et s’octroie les services de l’ancien boxeur Stéphane Ferrara et de Joe Strummer, leader du groupe The Clash, quelques mois avant que ce dernier ne décède brutalement. « Ce film devrait avoir la pureté coupante et confusément colorée d’un poème de Georg Trakl ! », s’exclame-t-il dans ses Notes de travail. Ce road movie tourné au Chili aura beau acquérir le statut de film culte, sa réception par la critique est froide, le film ne parvient pas à trouver son public. Les archétypes du film noir y sont élevés au rang de mythologie : bars à putes, gangsters minables, femme fatale, lumière crépusculaire, poursuites en Buick et intrigue sibylline. Ossang y porte à incandescence les jaunes sépia, comme brûlés par le soleil.

 

Territoires nocturnes

Après une longue traversée du désert et des difficultés à financer ses films, Ossang revient à une forme dépourvue de structure narrative. Avec sa « trilogie du paysage » (Silencio/ Ciel éteint !/Vladivostok) réalisée entre 2007 et 2008, il atteint la pleine maîtrise de son art, découpant silhouettes et paysages dans un sublime noir et blanc, non sans évoquer les premiers Garrel. « Pour Silencio, j’avais 8 000 euros de budget. C’était un film commandé par [le volet portugais du] festival Temps d’images. On était seulement trois : Elvire, le chef op’ et moi. Les laboratoires Kodak m’ont gracieusement filé neuf boîtes de pellicule 16 mm. Je suis ensuite parti à Vladivostok et j’ai tourné trois matinées en super 8. C’est une région sublime où je suis revenu pour Ciel Éteint ! avec Guy McKnight, le chanteur de The Eighties Matchbox B-Line Disaster. » Dans cette œuvre qui semble suspendue dans un hors-temps, sans origine ni destination, l’élément aquatique est omniprésent. « C’est vrai que dans tous mes films, il y a de l’eau… De la pluie, des fleuves ou l’océan. Je suis très attentif à faire jaillir des matières, des pulvérulences d’eau et de poussière. »

Remis sur les rails, il se lance dans le tournage de Dharma Guns (2010) qui s’ouvre sur une séquence d’anthologie : un hors-bord piloté par Elvire, égérie du cinéaste toute de cuir vêtue, draine dans son sillon un skieur nautique slalomant sur l’écume. L’intrigue, passablement emberlifcotée, est un prétexte pour déployer une invention formelle de chaque instant, avec une obsession récurrente pour la vitesse et le mouvement. Comme dans un film muet, chaque séquence se termine avec l’œilleton du diaphragme qui se resserre. « Le noir, c’est ce qu’il y a de plus important au cinéma. On ne regarde que ce qu’on voit. Avant il y avait des interimages, des images entre chaque image. Si j’ouvre et referme le diaphragme en fondu noir, ce n’est pas par maniérisme, c’est pour découper les contours. Si on ne distingue plus qu’un visage, c’est comme un gros plan. C’était le précurseur du zoom. »


Vaisseau fantôme

Sept ans plus tard, son dernier long-métrage 9 Doigts s’apprête à accoster dans les salles. Prix de la mise en scène au dernier festival de Locarno, ce « film de gangsters métaphysique » embarque à nouveau pour Lisbonne et les Açores, avec un casting de choix : Gaspard Ulliel, Diogo Dória et Damien Bonnard. Le film démarre à fond de cale comme un polar melvillien pour bifurquer vers les aventures maritimes et l’allégorie fantastique, alternant stase contemplative et brusque montée d’adrénaline. Un poète dénommé Magloire, incarné par Paul Hamy, dérobe le magot d’un homme agonisant sur une plage. Poursuivi par un gang, il embarque à l’improviste sur un cargo qui dérive, tandis qu’une fièvre mortelle s’empare de l’équipage. Un complot des Untermenschen ? « Le concept était de faire un film de science-fiction à l’envers, avec des bateaux qui flottent dans l’espace, dans le grand noir des flots. Le propre du bateau, c’est d’être dans un espace minuscule tandis qu’autour c’est le vide à 360 degrés. Exactement comme dans un vaisseau spatial. » Les personnages perdent pied au fur et à mesure que le navire pénètre dans le territoire des ombres. « Déterritorialisation » est un terme qui revient souvent dans la bouche de F. J. Ossang. « Ce sont les sols qui prédéterminent les caractères des peuples ou des individus. Étant auvergnat, j’ai toujours été attiré par les zones volcaniques comme le Chili, les Açores, la Nouvelle-Zélande ou le Japon. Je suis irrésistiblement magnétisé par l’hémisphère sud et par la Russie, beaucoup moins par le monde anglo-saxon. J’ai d’ailleurs écrit un livre intitulé Les 59 Jours : l’Argentine ou la Russie. »

De L’Odyssée d’Homère à L’Odyssée de l’espace, la boucle est bouclée : il s’agit toujours pour Ossang de sonder les limbes, cette interzone qui n’apparaît sur aucune carte, ce Nowhereland d’où l’on ne revient jamais. « J’ai voulu réinventer ces zones vierges qui se réduisent à cause du GPS, de Google, des radars et des sondes… À sa manière, 9 Doigts est un flm qui aborde la virtualisation du monde. » Après deux heures et demie de soliloque sans boussole, Ossang est rappelé à l’ordre par la sonnerie de son téléphone : « Où en étais-je, déjà ? » Que ce soit dans le clair-obscur de son salon ou sur un tournage à l’autre bout du monde, la beauté intranquille de son œuvre est condensée dans ce bref instant d’égarement. Se perdre dans les mots comme on se noie dans les images. Décentrer le réel. Casser la chronologie. Découdre le langage. Perdre le fil, sans cesse, pour mieux le retrouver, loin du point de départ.

 

texte : Julien Bécourt

photos : Édouard Jacquinet, pour Mouvement