Portraits architecture

Forensic Architecture

Les experts de la violence d'État

De l’explosion du port de Beyrouth à la mort d’Adama Traoré, Forensic Architecture mène l'enquête dans des affaires où ce sont les États qui masquent la vérité. Le collectif de chercheurs, d'architectes et d'artistes renouvelle les méthodes d'investigation, grâce à des modélisations vidéo utilisées ensuite devant les tribunaux.

Par Fanny Taillandier

 

Le 7 octobre dernier, devant le palais de Justice d’Athènes, se déroulait une scène de liesse collective comme l’année 2020 en a peu permis. Des milliers de personnes se sont rassemblées dans la rue et dans la joie pour célébrer une trop rare victoire de la démocratie. Au terme d’un procès de cinq ans, le dirigeant du parti néonazi Aube Dorée, six de ses cadres et une quarantaine d’adhérents sont reconnus coupables d’avoir dirigé ou participé à une organisation criminelle. La semaine suivante, ils écopent de peines allant de trois ans de prison à la perpétuité.C’est la fin d’un groupuscule né dans la nostalgie de la Dictature des colonels, arrivé au parlement par les urnes en pleine crise de la dette grecque, et qui ne dédaignait pas un salut nazi de temps à autre, en séance de conseil municipal. Surtout, Aube Dorée faisait régner la peur dans les rues grecques à base de ratonnades et d’agressions ciblées, comme celle qui, en 2013, coûta la vie au jeune rappeur antifasciste Pavlos Fyssas, poignardé par des membres de l’organisation alors qu’il sortait d’un bar d’Athènes.

Ce meurtre est l’une des charges retenues contre les accusés. Au moment des faits, le parti avait nié toute implication ; la police dit être arrivée sur les lieux après le crime, et la version officielle avait défendu une altercation à l’issue d’un match de foot. En quête de vérité, la famille de la victime a alors fait appel à un groupe hybride, composé de chercheurs, d’architectes, de programmeurs et d’artistes visuels, basé à Londres et nommé Forensic Architecture.

 Dans une vidéo présentée à l’audience, qui retrace une pleine année d’enquête détaillée dans un rapport écrit, Forensic Architecture a prouvé que la police était arrivée sur les lieux plus tôt qu’elle ne le prétendait, avant même les agresseurs de Pavlos Fyssas, et que par conséquent, la version de l’altercation à la sortie du bar ne tenait pas. En quatre minutes, The killing of Pavlos Fyssas conjugue analyses de caméras de surveillance déréglées, bandes audio de la police, reconstitution en 3D. Pixels et courbes sonores s’affichent, accompagnés d’une voix off rigoureuse et glaçante. La preuve construite par Forensic Architecture a été retenue comme telle par la cour : des architectes et vidéastes ont fait plonger un parti d’extrême- droite.

 

La ville dans le barillet

« On ne se définit pas comme des artistes : nous sommes une unité de recherche, et notre engagement est de nous attaquer aux cas qui nous paraissent être en violation des droits humains, souligne d’emblée Samaneh Moafi, qui assure, en plus de certaines enquêtes, la supervision générale des projets. La plupart d’entre nous viennent de champs esthétiques. Nous avons des formations en vidéo, en architecture, mais certains sont journalistes, développeurs, juristes. » Cependant, c’est bien autour de l’architecture qu’Eyal Weizman, professeur à la prestigieuse école d’art Goldsmith de l’Université de Londres, a réuni depuis 2010 les vingt personnes de l’équipe.

« Nous employons l’architecture à la fois comme un ensemble de connaissances et comme un mode d’interprétation, qui ne se préoccupe pas seulement du bâti. L’architecture est un ensemble en perpétuelle transformation, constitué de relations entre les gens et les choses, médiatisées par l’espace à de multiples échelles », écrit le professeur dans l’introduction de Forensis, somme-manifeste publiée en 2014 et réunissant près de cinquante contributions. L’architecture est donc à comprendre ici comme l’étude des interactions humaines dans des espaces marqués par le conflit : « Dans une époque où la plupart des gens victimes de conflits armés meurent dans un espace bâti, la ville ne peut plus être considérée comme le simple lieu de la guerre. On devrait plutôt l’envisager comme le dispositif avec lequel la guerre est conduite. » Au début des années 2000, alors qu’il était encore étudiant en architecture, le natif d’Haïfa entreprend, sur l’appel d’Edward Said, de cartographier les occupations israéliennes en Palestine. Eyal Weizman passe un an à photographier les implantations coloniales depuis un petit avion, et met en open-source les cartes qu’il produit : sans la carte, impossible de prouver les abus ou crimes de l’occupation.

 

L’image montre la concentration en herbicides d’un nuage poussé par le vent dans le territoire de Gaza. En rouge sur l'image de droite, la perte de végétation dans les 5 à 15 jours consécutifs à la vaporisation de l’herbicide.

 

On se souvient de la maxime d’Yves Lacoste : la géographie, ça sert d’abord à faire la guerre. Forensic Architecture la prend au mot, et s’approprie les outils forgés par la science policière et militaire pour investiguer des cas où ce sont les puissances étatiques qui masquent la vérité. Cartographie donc, mais aussi analyse de données satellite, algorithmes, modélisation : jusqu’à aujourd’hui, une soixantaine d’enquêtes ont été réalisées avec ces outils. C’est tout le sens du mot « forensic », qui, bien que venu du latin, n’a pas de traduction en français. En anglais, forensic est l’équivalent de légal au sens de « médico- légal » : la recherche et l’établissement de preuves, avec des méthodes rigoureuses, à des fins judiciaires.

La vidéo produite au procès d’Aube Dorée est en accès libre sur le site de Forensic Architecture, comme l’ensemble de leurs travaux. Par thèmes – feu, disparition, bombardement, migration, environnement – ou par lieu, sur un planisphère ne reproduisant aucune frontière, l’internaute peut naviguer de film en film, rejoignant un jeune Syrien tué à la frontière turque, la lutte d’autochtones face à la déforestation au Guatemala, la dérive d’un canot de fortune en Méditerranée, des feux de forêt en Indonésie. Images satellites, films amateurs, simulations météo ou modélisations en 3D se répondent et se détaillent réciproquement. Ils viennent expliquer, simples et irrévocables, les vérités cachées dans l’environnement immédiat, ou comment la violence, aussi gratuite qu’elle puisse paraître, est produite par des rapports de domination.

« La plupart du temps, un groupe (une institution légale, un média, ou une communauté) vient nous voir pour demander une investigation, explique Samaneh Moafi. Ensuite, nous configurons une méthodologie. Mais ce sont des enquêtes, avec leur part d’imprévu. Parfois nous trouvons des résultats inattendus, parfois nous changeons de méthode. En ce moment, nous étudions l’usage des gaz lacrymogènes à Santiago de Chili. Les gens avec qui on travaille nous ont fourni le matériel de base : les photos d’un jour de manif. On a aussi rassemblé d’autres images prises au même endroit, que nous avons trouvées en ligne, issues notamment des caméras de surveillance. Donc ce sont des images open source. Ensuite, on a travaillé avec un spécialiste de la mécanique des fluides, pour déterminer comment le gaz se déplace dans l’air, quelle est sa densité… Puis nous avons produit une simulation 3D qui intégrait les données météo de la journée comme le vent ou l’humidité… On cherche toujours à saisir un acte de violence à travers différents points de vue. C’est en confrontant ces points de vue, en faisant ces connexions, que vous arrivez à une preuve. »

 

« L’avantage scientifique sera toujours du côté de l’État. Nous devons trouver des façons créatives de prouver les crimes de l’État. »

 

Naissance des preuves

L’enjeu est double pour Forensic Architecture : résoudre des cas mais aussi développer de nouvelles méthodes de construction de la preuve. « Forensic Architecture transforme l’espace en preuve, mais aussi en medium dans lequel différentes formes de preuves entrent en relation les unes avec les autres, » écrit Eyal Weizman. « Nous voulons ouvrir le champ de Forensic Architecture, pouvoir le transmettre, partager les techniques autant que possible, explique Samaneh Moafi. La technique de la time-map, que nous avons développée, nous permet de placer les événements en relation les uns avec les autres aussi bien dans le temps que dans l’espace. Des groupes d’activistes ont commencé à s’en emparer. Un autre outil nous permet d’intégrer une vidéo dans l’espace, de la cartographier, et donc de déduire où celle-ci a été prise. » La démarche proprement créative a pour but de servir au plus grand nombre, et de servir politiquement.

Tel est donc le but de Forensic Architecture : mobiliser les outils et modes de présentation des puissants pour révéler les violences de ceux-ci. « L’avantage scientifique sera toujours du côté de l’État. Nous devons trouver des façons créatives de prouver les crimes de l’État », disait Eyal Weizman en 2015, à l’occasion de l’exposition Images à charge, au Bal à Paris, dont il était l’un des commissaires. Manière de se rappeler le message de Foucault. Dans Surveiller et punir, le philosophe montrait que le savoir se constitue dans un rapport de domination qui lui confère aussi bien ses objets de connaissance que ses formes de vérité – le régime de la preuve scientifique en étant l’un des plus écrasants. En d’autres termes, la fabrique de la vérité est essentiellement politique – forensic.

Car, soulignent les membres de Forensic Architecture, en latin, le terme forensis se rapporte non seulement aux cours de justice, comme en anglais contemporain, mais aussi au forum, c’est à dire à cet espace public, politique et commun. Pour eux donc, rendre leurs enquêtes publiques et accessibles au plus grand nombre, par leur forme, dépasse le simple travail légal. C’est à la société civile que ces enquêtes sont adressées, par ailleurs citées aux Nations Unies aussi bien que dans le Guardian, et exposées au Whitney Museum ou à la Triennale de Milan. « Nos travaux ne sont pas faits pour être exposés dans les musées, mais pourtant, nous le faisons très souvent, relève Samaneh Moafi. Le musée est un forum, au même titre que le journal ou le tribunal. Les galeries d’art, par exemple, jouent un rôle important dans la conscientisation des violences environnementales. C’est une forme de violence que nous avons besoin de mieux comprendre avant de pouvoir la traduire devant les tribunaux : il nous manque les outils, et les précédents, pour être capables de faire les liens. En attendant d’être capables de mobiliser des cadres légaux, les espaces d’exposition nous permettent de travailler sur nos sensibilités. »

 

 

FA mène une enquête océanographique au long cours sur les routes migratoires de Méditerranée. Le collectif a prouvé que certaines embarcations de migrants étaient délibérément non-secourues par les garde-côtes, dans les eaux surveillées par l’OTAN.

 

 

Ce que disent les nuages

C’est ce qui a plu à François Piron, commissaire de l’exposition collective Anticorps, actuellement au Palais de Tokyo. « C’est intéressant de voir comment une institution artistique se replace dans ces circuits, se fait le relai des informations qu’ils construisent. En partant de la crise sanitaire, on voulait réfléchir à ce sentiment un peu bipolaire d’acceptation de nouvelles normes, mais aussi de révolte contre les coercitions qui les accompagnent. Cette violence peut être montrée de manière allégorique mais ça nous paraissait important de ne pas rester dans l’allusion. » Forensic Architecture y présente une nouvelle forme de film : Cloud Studies. « C’est la première fois que nous créons un projet d’archive qui tisse un fil commun entre toutes les enquêtes menées depuis les débuts de Forensic Architecture », explique Samaneh Moafi, qui en a assuré la supervision. Durant une vingtaine de minutes, le film propose un montage de nuages – pas n’importe lesquels : nuages de ciment, nuages d’incendies, nuages de glyphosate, nuages de gaz sarin et de lacrymogène – mais aussi nuages de Turner et de Ruysdael, peintres pour qui le nuage était la forme limite de ce qu’on pouvait saisir et connaître. Le film, d’une poésie assumée et d’une rigueur implacable, s’appuie sur une dizaine d’enquêtes préexistantes. « Les nuages sont une architecture gazeuse, à la fois événements météorologiques et politiques ; l’étude des nuages est la recherche de preuve sans inscription », affirme la voix off entre deux explications de cas. « Le cloud, c’est aussi l’information, celle des réseaux sociaux par exemple ; où finalement, la somme de données masque la vérité, » ajoute Samaneh Moafi : l’enjeu est à nouveau de dévoiler, de construire du sens.

Au milieu du film, qui, hormis la voix off, n’a pratiquement aucun effet sonore, les accords de Richard Strauss retentissent, et les images de capsules de bombes lacrymogènes, ramassées dans les manifestations de tous les coins du monde, se colorent subitement en fluo, dans une esthétique de fête ironique qui sort le spectateur de sa stupeur : le nuage est aussi ce qui nous rassemble, puisqu’un incendie en Indonésie enfume l’ensemble de l’atmosphère ; le gaz des flics brûle les yeux des Turcs, des Chiliens, des Français et des Hongkongais.

En 2014, sur la frontière de Gaza, les forces israéliennes ont déversé des herbicides toxiques du côté israélien, mais le vent les portait dans les champs palestiniens. Outre les conséquences sanitaires, le but recherché était de raser les hautes herbes, afin de pouvoir tirer, en cas de manifestation, de façon plus confortable. Mais le jour de la manifestation, le vent tourna ; les Palestiniens firent brûler des pneus, et enfumèrent les soldats de Tsahal. En regardant le film, c’est peut-être cette émotion, purement artistique, et proprement politique, qui saisit le spectateur : les nuages, à l’image du savoir, peuvent servir les deux camps. Du moment qu’on s’approprie les techniques.

 

 

 
 
 

> La vérité en ruines, Manifeste pour une architechture forensique d'Eyal Weizman. Sortie le 18 mars aux éditions La Découverte