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Portraits cinéma littérature

Guillaume Dustan

Critique de la déraison pure

Artiste total et figure pop, l’auteur défunt incarne le clivage qui se jouait dans le milieu homosexuel pendant les années sida : chacun pour sa peau ou tous pour un ? Brouillé avec Act Up, invité chez Ardisson, l’énarque devenu archéologue des backrooms parisiennes cherchait la parole radicale… quitte à verser parfois dans l’intolérance. Alors que le milieu culturel le réhabilite progressivement, il est raconté par ceux qui l’ont le mieux connu.

Par Thomas Corlin

 

 

Un jeudi soir au Dépôt, sex club gay historique à Paris. L’occasion détonne un peu avec le décor : au rez-de-chaus­sée se tient un hommage à Guillaume Dustan, l’écrivain le plus maudit de la communauté gay. Ici, on se souvient de lui pour ses descriptions immersives de backrooms et de sexe hardcore. Sauf que la soirée tourne plutôt autour de ses vidéos inédites, très intimes et expérimentales, ou d’extraits de son premier livre, le brûlot autobiographique désormais culte Dans ma chambre, interprétés par le jeune comédien Hugues Jourdain. Habitué du lieu, un body­builder en moule-bite traverse la salle pour aller prendre un verre, interloqué, avant de retourner à ses affaires en sous-sol. En passant, un tandem fait remarquer à voix haute qu’il y a « beaucoup de filles ce soir ». Le décalage entre la petite soirée arty, avec son public attitré, et le cadre n’échappe à personne, mais s’estompera heureusement au fil de la nuit, quand une faune intergénérationnelle vien­dra remplir le dancefloor.

Mort accidentellement en 2005 à 39 ans, Guillaume Dustan se serait probablement amusé de l’insolite de la scène, tout en se flattant de voir ses films enfin diffusés, non seulement dans ce club emblématique mais aussi au Centre Pompidou qu’il avait toujours rêvé « d’infiltrer ». À défaut, c’est le quartier gay du Marais qu’il avait le mieux infiltré, comme il le relate amplement dans son iconique trilogie « autopornographique » publiée chez P.O.L, témoignage viscéral d’un gay séropositif tiraillé par sa soif de sexe, d’amour, d’absolu. Ces textes, punk, proches du corps, rompent avec le canon de la littérature homosexuelle de l'époque par leur hédonisme, leur modernité et leur refus du misérabilisme. « Son œuvre a une richesse expérimentale, quelque chose de novateur, qui fait le pont entre pop et avant-garde, observe l’écrivain Thomas Clerc. Mais il ne s’agit pas d’une avant-garde à l’ancienne, dont les jeux sont parfois stériles. Sa littérature est une anti-littérature, anarchique, qui part dans tous les sens mais transmet un message. Il applique des pratiques pointues à un projet autobiographique et politique, et c’est sa force. »

 

La querelle Act Up

Pourtant, au tournant des années 2000, le juriste énarque devenu auteur divise le milieu homosexuel parisien, en particulier pour s’être fait le relais de pratiques sexuelles à risque et jugées suicidaires alors que la prévention est un enjeu crucial de la cause gay. Crucifié comme ange de la mort par la très influente association Act Up, la controverse lui coûtera cher et la réception de son œuvre en est toujours un peu brouillée. À la lumière des enjeux de l’époque, elle révèle pourtant un dilemme politique saillant que l’artiste Lili Reynaud-Dewar résumait parfaitement dans un texte de 2015. D’un côté, l’écrivain prône un « modèle de type ultralibéral, où la liberté ne peut pas être encadrée par des formes de gouvernance […] et la responsabilité s’exerce pour soi-même, pas pour les autres » ; de l’autre, Act Up et les assos de lutte antisida « proposent un communisme de la responsabilité et une interdépendance collective ».

Éludée dans 120 bpm, le fameux biopic sur Act Up, romancée par Tristan Garcia dans La Meilleure Part des hommes, cette discorde divise la sphère gay et fait du bruit sur les plateaux télé comme dans la presse « branchée », comme on l’appelait alors. Elle est ainsi restée gravée dans l'histoire des luttes queer et des années 1990, et mérite qu'on l'aborde avec quelques nuances aujourd'hui. Tim Joanny Madesclaire, qui avec son mari Philippe forme le couple qui a été le plus proche de Dustan, se rappelle « d’une époque où on pensait quand même que ça allait le faire, où il y avait beaucoup d’énergie, d’espoir. On peut trouver la querelle personnelle un peu médiocre avec le recul, mais ces questions ont touché plein de pays au même moment. Contrairement à ce que certains ont cru, Guillaume était très flippé au niveau de la protection avant d’être contaminé, et l’a très mal vécu par la suite. Dans ses livres, il n’a fait que décrire des pratiques en fin de compte très répandues chez les homos comme chez les hétéros. Act Up, quant à eux, ont sauvé la situation à la fin des années 1980, en provoquant une prise de conscience généralisée alors que des gens crevaient, pour la rebloquer dix ans après avec cette polémique. Ils l’ont fait parce qu’ils avaient peur qu’un relâchement sur la prévention gâche le travail qu’ils avaient accompli – les choses étaient tendues à l’époque, ça peut se comprendre ». Si Didier Lestrade, alors à la tête d’Act Up, a depuis exprimé des regrets sur son acharnement anti-Dustan, le clivage reste, et certains anciens militants ne comprennent guère qu’on revisite le travail de l’écrivain. Ni lui ni Philippe Mangeot, également très actif au sein de l’association dans les années 1990, n’ont souhaité revenir sur cet épisode – ce dernier jugeant, en déclinant une interview, que « les tombeaux sont aujourd’hui fermés, et avec eux les polémiques ».

 

Le lobbyiste du Marais

S’il est impossible de contourner homosexualité et sida quand on évoque Dustan, redécouvrir l’écrivain aujourd’hui permet aussi de s’en affranchir pour comprendre à la fois l’ampleur, le sérieux, les contradictions mais aussi la démesure du projet artistico-politique qu’il a tenté d’accomplir. Comme bien des hétérosexuels du monde des lettres, Thomas Clerc est un de ceux qui l’a le plus défendu, notamment en supervisant la réédition du premier tome de ses Œuvres. Il évoque un « vrai penseur qui a dépassé son identité d’homosexuel radical pour élaborer une vision mêlant thèmes politiques, sociaux, style de vie, question du corps et culture pop. Pour lui, ce que la culture gay avait à apporter au monde était plus que la culture gay en elle-même ». Après le premier triptyque, ses livres prennent la forme de pamphlets éclatés, à l’écriture de plus en plus spontanée voire délirante, relatant une pensée hyperactive, parfois confuse mais souvent visionnaire. Bien que très classique dans ses goûts (malgré ses éloges de la contre-culture) et guère au fait de l’art contemporain ou des avant-gardes en général, les formes qu’il expérimente s’en rapprochent à bien des égards. Ainsi, à partir de Nicolas Pages (Prix de Flore 1999), il construit ses textes à l’improviste, mêlant écriture d’essai, autobiographie, articles, stream of consciousness, extraits du journal de sa grand-mère, puis finit par abolir la mise en page, la langue, l’orthographe – des gestes davantage rattachés à la poésie contemporaine. En 2004, il s’essaie d’ailleurs à la performance sonore sur un étonnant CD joint au numéro que lui consacre la revue Écritures. On trouve aussi chez lui, avec le recul, la verve ou l’egotrip du rap actuel, entre autres dans l’hystérique LXiR (2002).

 

 

Côté filiation intellectuelle, certains rapprochent sa vision de celles d’essayistes à la Montaigne, du penseur freudo-marxiste Herbert Marcuse, du théoricien de la sexualité Wilhelm Reich, ou des préceptes de Kant et Nietzsche, qu’il cite souvent. À la différence chez lui que les mots s’accompagnaient d’une pulsion à agir. Tim et Philippe Joanny Madesclaire dépeignent un véritable lobbyiste, assez bien connecté à certaines personnalités politiques en place (notamment par le biais du juridique), qui voulait conquérir le monde, « avait toujours mille projets en même temps, voulait monter son propre média, ou une Factory à la Warhol, et pour lequel rien n’allait assez vite ». Génie divin et LXiR contiennent même des brouillons de programmes politiques tantôt utopistes, parodiques ou très crédibles (il se présentera aux municipales du IVe arrondissement de Paris en 2001 sur une « liste mauve » dont il se retirera finalement). Tout y passe : épanouissement personnel, enseignement, éducation au sexe, à la drogue, minima sociaux, projets urbains fantaisistes, plafonnement des loyers, représentativité et même eugénisme, pour que « tout le monde ait un QI à 180 et une grosse bite ».

 

Entre ENA et anarchie

Sa carrière de juriste permet de préciser l’orientation très morale de Guillaume Dustan, ou William Baranès de son vrai nom, sous lequel il était connu en tant que juge administratif, notamment à Versailles. Les textes qu’il signe sur des questions de justice ou de droit naturel (par opposition au droit juridique) font écho à l’exaltation de l’individu et du corps qu’il développe dans ses livres. Marie-Anne Frison-Roche, professeure à l’IEP de Paris et amie intime, se souvient, non sans émotion, d’un garçon « doué, bien comme il faut, qui a fait l’expérience de l’injustice, ou en a témoigné, au point de vouloir la réparer. Il l’a d’abord vécue avec son père, pour lequel il s’est forcé à être si bon élève, puis ensuite par procuration en étant exposé à des personnes d’autres classes sociales par ses fréquentations nocturnes, comme ce boulanger dont il me parlait souvent et dont il relatait la dureté des conditions de vie. Il s’est intéressé au droit parce qu’il croyait à l’accès de chacun au bonheur et à la possibilité de vivre en groupe tout en restant soi-même. Mais la liberté, pour William, c’était aussi être prêt à en payer la facture, ce dont il a fait l’expérience jusqu’au bout. » Elle compare son ami de toujours, dont elle ne connaissait la double vie qu’à travers ses livres, à Kafka, qui avait fait l’expérience de la « violence mécanique » du monde en tant que juriste en assurances avant de la traduire en littérature. Ce sens du bien et de la loi s’accompagnait aussi chez Dustan et Frison-Roche d’une esthétique de la vie en société quelque peu aristocratique. Ils avaient d’ailleurs prévu de la condenser ensemble dans un bushido, ce manuel de bonne conduite des samouraïs, couvrant tous les aspects du quotidien, de l’hygiène à l’art de la conversation – un projet entamé puis finalement abandonné sur la fin de sa vie.

 

À leur manière, les films de Dustan sont cette plongée dans le quotidien d’un homme, avec ses errements et ses moments de solitude. C’est à la galerie Treize, à Paris, que l’on doit leur quasi-découverte aujourd’hui, même si quelques-uns ont été laissés de côté pour des questions de droit à l’image ou de contenu un peu trop hard. Ces vidéos filmées-montées le suivent dans sa vie de tous les jours, s’arrêtent longuement sur son environnement, vivent, s’ennuient avec lui, zooment sur le monde qui l’entoure, parfois sur son anatomie, avec la naïveté de celui qui découvre les possibilités d’un nouvel outil et la jubilation d’enfin jouer avec des couleurs, des textures. « À l’exception de ceux de Warhol ou Duras qu’il connaissait, ses films ne découlaient de nulle part, et pas non plus de l’art vidéo, dont il ne savait rien, expliquent Olga Rozenblum et Julien Laugier de Treize. On a été pris par sa façon de capter le direct, de travailler le son aussi, et par ce déplacement de l’écriture vers le film. Il avait trouvé une autre manière de dire ce qui l’intéressait. » On y découvre ainsi les facettes introspectives, badines ou mélancoliques du personnage, loin du destroy quotidien, des crises de nerfs et des manipulations souvent rapportées. Dans Squat, où il se laisse embarquer par un ami de Tim et Philippe Joanny Madesclaire dans un squat queer à Londres, Guillaume Dustan déplore les critiques d’un des occupants qui, influencé par sa réputation, l’accuse de « représenter la mort » : « Ils n’ont apparemment pas compris mon message d’amour. »

 

Les facteurs qui ont provoqué la chute de Dustan sont divers. Le rachat de Balland, son éditeur post-P.O.L, met fin au « Rayon », la collection LGBT qu’il y dirigeait plus ou moins sérieusement et lui assurait un revenu. Seul Frédéric Beigbeder l’édite encore chez Flammarion, avec deux courts essais, jugés trop inégaux par certains ou animés par une folie toujours féconde pour d’autres. On y lit entre autres sa frustration de ne plus être sous les feux de la rampe, lui qui jouissait d’une exposition médiatique inversement proportionnelle à ses ventes de livres et à son profil d’artiste underground. Philippe Joanny Madesclaire juge d’ailleurs que les invitations chez Dechavanne ou Delarue nuisaient à son peu d’équilibre. « Chez France Culture, dans la presse, il était bien traité, mais quand tu te fais malmener comme le freak de service dans des émissions de divertissement, tu en ressors massacré. Et sa condition psychique était déjà trop fragile pour supporter ça. » Elle s’aggravera d’ailleurs quand, après sept ans de mise en disponibilité de la fonction publique, il n’a d’autre solution que de retourner dans les tribunaux, à Douai puis Lille. Loin de Paris et de ses habitudes, il s’isole dans un autisme qui frise la démence. Physiquement et mentalement incapable d’assurer ses missions, son amie Marie-Anne usera de son réseau juridique pour l’en tenir à l’écart. Hébergé par ses parents en région parisienne, son comportement devient incohérent, paranoïaque, et il succombe à une intoxication médicamenteuse involontaire dans un studio qu’il occupe à Paris les derniers mois de sa vie.

 

« Sa littérature est une anti-littérature, anarchique,

qui part dans tous les sens mais transmet un message »

 

Portrait de l’écrivain en macroniste

Quatorze ans après, que nous dit Dustan ? Ses écrits ex­citent les générations qui lui succèdent, de l’artiste Tony Regazzoni, qui le cite dans ses expositions, au comédien Hugues Jourdain qui les transpose en one-man-show et avoue être attiré par « l’interdit qu’il incarne ». Ses inter­ventions télé, devenues cultes, font l’objet d’une pièce di­rigée par Jeanne Lazar et d’un petit livre d’art, DustanTV, mis en forme par le photographe Johann Bouché-Pillon, pour qui l’auteur « fait de la politique de vérité, et propose une vision concise sur le désir, le fantasme, que tu peux embrasser, qu’elle marche ou non dans la réalité, et c’est très beau ». Même la presse l’a progressivement réhabilité, et l’université commence timidement à s’y intéresser. Mais qu’en est-il de ses postulats et prophéties ? Son discours sur le genre, le queer et les moeurs rejoint les grands débats publics du jour, et il appuyait déjà l’importance du féminisme comme la banalisation de l’homosexualité ou la « backroomisation de l’hétérosexualité ». Selon Philippe Joanny Madesclaire, « il préfigurait aussi l’obsession de soi de la génération selfie d’aujourd’hui, à travers l’image, la technologie. Ce qu’il racontait en son temps répond en miroir à notre contemporain ».

Aussi globale fût-elle, sa vision a les points aveugles de son époque. Dans un texte juridique, il rejette, sans le questionner, le port du voile ; coup de provoc’ malheu­reux lors d'une AG militante gay, il délire un jour sur « les Noirs qui baisent sans capote en Afrique » – les luttes LGBT ont depuis rejoint les luttes raciales. Tim et Philippe Joanny Madesclaire l’assurent pourtant : « Il n’aurait jamais vrillé comme Renaud Camus » [écrivain gay, pionnier de l’auto­fiction trash dans les années 1970, devenu penseur du « grand remplacement » – ndlr]. Sa croyance en un club­bing émancipateur s’ébranle aussi devant la massification puis la segmentation qu’a connu le secteur entre temps. Mais ce sont surtout les spéculations quant au regard qu’il aurait porté sur notre époque ultralibérale qui divergent. Pour la professeure Marie-Anne Frison-Roche, « il aurait aimé Macron, malgré ses défauts, juste pour son intelligence, et ça aurait été réciproque. Mais il n’aurait pas adhéré au marché libre. Il était juge, pour lui l’État doit être là pour le plus faible. Il n’aurait pas soutenu non plus la marchandisation du corps de la femme, j’aurais été en tout cas déçue s’il ne m’avait pas re­joint là-dessus [Marie-Anne Frison-Roche est opposée à la GPA – ndlr] ». Thomas Clerc est plus réservé sur les im­pensés du programme Dustan. « Il ne s’intéressait pas trop à l’économie, mais depuis, le triomphe du libéralisme a changé la donne et généré un ras-le-bol. Le capitalisme a intégré sans grande difficulté presque tout ce pour quoi Guillaume a lutté et, à ce niveau-là, ses thèses ne sont plus en phase. »

Quoi qu’il en soit, Guillaume Dustan reste la dernière rockstar en date du monde culturel – sans même parler du très sclérosé monde des lettres, dont il s’est toujours senti exclu malgré quelques soutiens. En France, aucune discipline artistique n’a produit depuis une personnalité à la fois clivante et pop, en prise avec son temps, assez li­sible pour faire le show dans le mainstream et assez nova­trice dans son art pour exciter les initiés. C’est le paradoxe de bien des rockstars qui, étendards de la jeunesse, tirent avantage a posteriori de leur disparition prématurée. Dustan avait d’ailleurs repris à son compte, presque mot à mot dans un de ses textes, le slogan du « My Generation » des Who, parangons de la révolte juvénile : « J'espère mourir avant d’être vieux. » Dont acte.

 

Texte : Thomas Corlin