Portraits spectacle vivant

Jonathan Capdevielle

Ventriloque hors pair, marionnettiste tortionnaire ou jukebox vivant. Pour ses spectacles, Jonathan Capdevielle convoque autant de talents qu’il endosse de personnalités. Il poursuit son obsession de l’adolescence avec une création jeune public : Rémi (sans famille), devenu une star de la chanson, y revient sur son enfance par flashbacks.

 

S’il y a bien un spectacle qui colle à la peau de Jonathan Capdevielle, c’est Jerk. Depuis sa création en 2008, il y interprète un jeune homme drogué, psychotique et meurtrier, revisitant depuis sa prison, avec l’aide de marionnettes à têtes d’animaux et de glaçants talents de ventriloque, sa participation, aux côtés d’un serial killer, à la torture d’une vingtaine de garçons. Le performeur nous l’avait fermement assuré – il y a de ça quelques années : il arrêtait Jerk. Quand il nous donne rendez-vous, mi-octobre, il revient d’Oslo. Où il jouait Jerk. La pièce écrite par Dennis Cooper et mise en scène par Gisèle Vienne est toujours demandée. Alors, après deux ans d’interruption, Capdevielle s’y est recollé, à dose un peu plus homéopathique. Mais en 2020, il le jure, c’est acté, il arrête pour de vrai. « Pas simple d’être un tortionnaire de marionnettes. » Surtout quand le dispositif de mise en scène fait voler en éclats les limites entre réalisme et fiction. Et que son interprète endosse une multitude de personnalités avec un naturel confondant, y compris pour ses proches.

Si on avait dû parier sur l’objet de sa prochaine pièce, on n’aurait pas osé tabler sur une adaptation jeune public de Sans Famille d’Hector Malot. On aurait dû. Après avoir incarné des figures d’ados aussi troublées que troublantes sur les créations de Gisèle Vienne, revisité sur un registre autofictionnel les tubes de sa jeunesse (Adishatz / Adieu, 2009) puis les péripéties de son enfance baroque en Bigorre (Saga, 2015), commis une adaptation très personnelle d’Un crime de Georges Bernanos, et flirté avec le cabaret transformiste d’inspiration est-allemande, le comédien/imitateur/chanteur/ventriloque monte donc Rémi. Sur la forme, un spectacle suivi d’une fiction radiophonique. Sur le fond, le « road-movie initiatique » d’un gamin vendu par son père adoptif à un bonimenteur qui lui apprend les rudiments du spectacle, et l’embarque sur les routes. Version Capdevielle, ledit Rémi, devenu star de la chanson à l’âge adulte, remonte à force de flash-back le fil de ses souvenirs d’enfance, à la rencontre d’une faune interlope, figures costumées et masquées, marionnettes et poupées, qui pourraient tout aussi bien sortir d’un rêve pop ou d’un cauchemar bigarré.

 

La parole en chansons

Enfant, Jonathan Capdevielle a connu son lot de surréalisme. Entre 11 et 14 ans, il échappe à l’ennui qui le guettait, en vivant plus de trois mois par an avec Sylvie, sa sœur, et Alain, son beau-frère, duo à la Bonnie and Clyde, qui lui offre un cadre « très imperceptible ». Leur boulangerie, perchée dans un village des Pyrénées, est le théâtre de séances de spiritisme et autres expériences improbables, ambiance perruques et lunettes noires, entre deux virées en boîte de nuit. « Quand je le raconte, on me rétorque : “C’est pas possible, on dirait un scénario !” » Plus tard, une succession de décès prématurés fera tourner le scénario au tragique. « C’est sur ce terreau complexe et singulier que j’ai puisé tous les fondamentaux, du rapport à l’humain, à la famille en passant par l’identité... Quand t’as des émotions fortes comme ça, pour le théâtre, c’est tout bon ! » En attendant, « Jojo » trompe sa timidité, amusant la galerie en imitateur-chanteur-comique. Il parodie les Mariés de l’A2, chante Vanessa Paradis, Goldman ou Madonna, imite profs et élèves à la faveur de sketches improvisés chaque semaine en début de cours de français... Et se passionne simultanément pour les bad boys et les cours de théâtre. Jusqu’à ce qu’une enseignante perspicace l’oriente vers l’école de marionnette de Charleville-Mézières. Sa première pièce d’école (un pantin canin doté du cerveau d’un nécrophile, d’après un roman de Gabrielle Wittkop) lui vaut une appréciation du jury mitigée : « Un certain dérangement quant à l’univers proposé. 11, passable. » Mais c’est là qu’il rencontre Gisèle Vienne, dont il sera de presque tous les spectacles, le plus souvent en ado déboussolé, parfois travesti, naviguant dans un imaginaire peuplé de poupées grandeurs natures, tensions érotiques et obsessions morbides.

 

 

Après dix ans de ce régime, et deux douzaines de spectacles aux côtés d’Yves-Noël Genod, il se lance en 2009 dans une première création personnelle. Avec Adishatz / Adieu, Capdevielle livre, façon jukebox vivant, l’autoportrait d’un mec qui ne s’exprime, pendant 25 minutes, qu’à travers des chansons populaires (sa playlist des années 1990), interprétées a capella de la façon la plus authentique possible, sans jamais verser dans la caricature. Peu à peu, il ajoute au trouble en y insérant un Purcell et une paire de chansons paillardes. Puis, s’équipant d’une perruque platine et d’une minirobe à paillette, il dédouble sa voix pour rejouer une conversation téléphonique bourrée de non-dits avec son père, retraverser les derniers jours de sa sœur Nathalie, ou nous téléporter dans les vapeurs alcoolisées d’une discothèque de Tarbes. « J’avais envie de parler de la façon dont un artiste se construit depuis l’adolescence. Pour éviter de tomber dans la confession intime ou le one-man-show, il fallait mettre une distance. Alors, je raconte en étant aussi le témoin. Et je balise pour le spectateur des moments qui le renvoient à lui-même, à sa propre histoire ou à sa propre playlist. »

 

Des corps et des voix

Avec Adishatz / Adieu, Jonathan Capdevielle inaugure un principe qui traversera toutes ses pièces, et se consolidera notamment dans Saga, où il déploie l’autofiction polyphonique, retournant plus loin dans l’enfance pour convoquer Sylvie et Alain (alias Bonnie & Clyde). Il appelle cela la dissociation. Ou comment le corps du performeur et la ou les voix qu’il porte se déconnectent, démultipliant les espace-temps et les niveaux de narration. Jonathan Drillet, qui accompagne la plupart de ses mises en scène comme collaborateur artistique et interprète, se souvient de cette longue scène à la fin de Saga. Dans la peau de Sylvie, Marika Dreistadt raconte la mort d’Alain. « Tu la regardes pendant 20 minutes, il y a un côté tableau vivant, presque “expérience de sortie de corps”. Ce n’est ni de l’immobilité, ni du ralenti. Mais à la fois un gros focus sur une personne, et une espèce d’effacement de la comédienne. Dans le texte, il se passe plein de choses, violentes, tristes, drôles... Et pourtant, la mise en scène est sombre et calme. Jonathan, c’est un peu ce truc-là : une énergie de dingo, canalisée par quelque chose de l’absence, de l’ombre, du caché, de la surprise, de la magie. »

Jonathan Capdevielle a toujours l’ennui facile. Alors, il se débrouille pour tourner autour de ses obsessions sans jamais rester tout à fait à la même place. Aller chercher du côté des auteurs (de Bernanos à Hector Malot), entre deux autofictions. Collaborer avec Marlène Saldana pour une adaptation de Parking de Jacques Demy dans un véritable parking. Rejoindre pour un an la troupe travestie de Madame Arthur pour des soirées autour de Mylène Farmer, du rap français ou de reprises de Madonna en français. Monter un cabaret apocalyptique autour d’une figure de Jeanne d’Arc métamorphosée en star du show-biz. Ou imaginer avec deux musiciens (Arthur B. Gillette et Jennifer Eliz Hutt) des espèces de ciné-concerts semi-improvisés, qui donnent de nouvelles voix aux acteurs. Après Rémi, il prévoit peut-être d’adapter Caligula d’Albert Camus.

Jonathan Drillet, lui, est prêt à prendre le pari. Si Capdevielle en vient à monter ce Caligula, la question de l’enfance sera là d’une manière ou d’une autre. Il y aura aussi, encore, « des dédoublements, des détriplements, des quadruplements, des quintuplements de personnages ». Et le travail sonore qui va avec, de préférence réalisé en direct. Drillet est bien placé pour le savoir. Sur Saga, il passe une bonne partie du spectacle à un petit bureau caché derrière le décor, pour réaliser des bruitages et des voix subsidiaires. Le spectacle s’ouvre avec un texte qu’il tape en direct, sur un vrai ordinateur Amstrad des années 1980. « Il y a des tas de choses comme ça qu’on pourrait tout à fait enregistrer, et lancer en régie, mais non. Alors on se permet des excursions improvisées. Ce texte, Jonathan se met à le dire, il est en coulisses avec son micro, il a un retour vidéo de ce que j’écris, et quand il me vient une blague ou une idée nouvelle, il doit se retenir de rire pour continuer à me suivre. Et sans doute que personne ne s’en aperçoit. Mais nous, on a la conscience que tout est fait au présent. » Tout peut changer, à tout moment.

 

Texte : Cathy Blisson

Photographie : Émile Barret, pour Mouvement (décors avec Maya Rochat)

 

> Rémi (sans famille) de Jonathan Capdevielle, du 4 au 7 novembre au CDN d’Orléans ; du 18 au 20 novembre au Théâtre de Lorient ; les 24 et 25 novembre au ZEF, Marseille ; du 28 novembre au 3 décembre au TNG, Lyon ; du 6 au 9 décembre au T2G, Gennevilliers ; du 14 au 18 décembre au Théâtre Olympia, Tours ; les 6 et 7 janvier au Lieu Unique, Nantes ; les 10 et 11 janvier au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence ; les 14 et 15 janvier au Théâtre d’Arles ; les 17 et 18 janvier à La Garance, Cavaillon ; les 13 et 14 mai au Carreau, scène nationale de Forbach ; le 17 et 18 mai au Moulin du Roc, Niort ; les 21 et 22 mai au CDN de Normandie-Rouen ; les 26 et 27 mai à Points Communs, Cergy-Pontoise ; du 1er au 4 juin à La Filature, Mulhouse.