© Gaël Turpo
Portraits Théâtre

La monstrueuse parade

Qui n’a jamais assisté à un show du Zerep ignore peut-être que certaines bornes ont été créées pour être dépassées. À califourchon entre l’art et le cochon, la compagnie de Sophie Perez et Xavier Boussiron s’attaque au patrimoine « jeune public » dans une mise en abyme de Babar aussi branque qu’ingénieuse.

Par Julien Bécourt

 

Lyon, un dimanche de printemps, à l’heure où les mômes déballent leur goûter. La représentation de Babarman, mon cirque pour un royaume vient de s’achever au Théâtre Nouvelle Génération. Une horde de gamins déferle du chapiteau hissé sur scène, le sourire aux lèvres et des goodies plein les mains – masques en carton, bonbons et photos dédicacées de Babarman himself. Ils se ruent dans les bras de leurs parents, enthousiastes et chamboulés par ce spectacle « tout public » qui les a pris au dépourvu. Mais qu’est-ce que c’est que ce truc pas net auquel ils viennent d’assister ? Un conte bizarroïde avec des quinquas déguisés en grains de café, en fleurs agitées de la tige ou en carmélites hystéros sorties d’un giallo de Mario Bava. Et qui distribuent des crottes de nez ou mettent un vent en lieu et place d’un check aux enfants qu’ils accueillent.

D’un bordélique sophistiqué

Tandis que les adultes s’assoient dans la salle, Babarman, l’éléphant-roi - incarné par Marlène Saldana, maniant la trompe comme un gourdin - devise sur le sort de l’humanité dans un monologue emprunté à la dramaturge Sarah Kane : guerre, génocide, dictature, pédophilie… Pendant que les bambins prennent place sous le chapiteau, le malaise grimpe chez les parents, rattrapés par le rire dès l’entrée en scène de Stéphane Roger et Gilles Gaston-Dreyfus, travestis en fleurs. Dans un coin de scène, Françoise Klein se grime en « penda », déplorant de ne plus rentrer dans ses anciens costumes. Sous les yeux du « vieux public », les entrées et sorties du chapiteau s’accélèrent, tandis que la kermesse bat son plein sous la yourte translucide. Dans cette féérie de carton-pâte, où Ubu roi convole avec Elephant Man, les comédiens se démènent pour faire double-emploi.

« La pièce est l’une des plus conceptuelles qu’on ait créées, c’est d’un bordélique assez sophistiqué », décrypte Xavier Boussiron, créateur musique et coauteur des pièces du Zerep.« Le dispositif instaure une séparation du public – les adultes dans le théâtre, les enfants dans un chapiteau sur la scène – et les comédiens jouent deux trucs : ils sont à la fois dans les loges à vue et incarnent de vrais personnages pour les mômes. On est presque dans le test de Milgram. » Métamorphosé en Super Lacan, Boussiron conçoit le chapiteau comme une figuration de l’inconscient. « C’est tout le problème du caché-dévoilé. Si on dévoile, on se  demande ce que ça risque de problématiser, et si on cache, le môme verra la dissimulation. Toute l’éducation est axée là-dessus. » Créer un spectacle jeune public ? Le défi est de taille pour une troupe qui aurait plutôt tendance à verser du picrate dans l’eau bénite qu’à polir les angles à la cire arty. « Jouer devant des mômes, c’est un peu le sujet tabou, analyse-t-il doctement. Il y a à la fois le côté minable et le côté imparable : tes bottes secrètes de séduction ne fonctionnent pas dela même manière. »

 

 

Dans l'atelier de la compagnie Zerep. p. Gaël Turpo, pour Mouvement 

 

Guignol’s Band

Au Zerep, le mauvais esprit et la pitrerie burlesque dézinguent ce qui les démange et les exaspère, quitte à faire preuve d’un soupçon de cruauté. Mais ces apparats servent aussi à interroger les formes les plus archaïques de l’art et du rituel théâtral. « Je suis davantage chamboulée par un carnaval ou une fête populaire qu’en assistant à une pièce de théâtre bien mise», confesse Sophie Perez, metteure en scène et fondatrice de la compagnie qui porte son nom à l’envers. « Le folklore me procure plus d’émotions que, mettons, Jean Vilar. » Adieu veaux d’or et vaches sacrées, le Zerep est là pour tout faire péter.

Leur Guignol’s Band a la gâchette facile et mitraille en règle les institutions pour mieux ressusciter un cabaret dégénéré qui marierait l’expérimental et le forain, la tragédie grecque, le boulevard et le freak show. Entre aristocratie de la lose et dandysme du délitement, Perez et Boussiron vouent une admiration sans bornes à tout ce qui est déconsidéré par le Grand Art. Au Zerep, on saigne le cochon dans la joie et la bonne humeur, même si derrière la satire du « monde du spectacle » se niche une forme de désespoir. Le masque sert à démasquer la tragédie de la condition humaine : la lutte permanente avec le refoulé social, l’abjection du pouvoir, l’abandon dans le vice plutôt que le consentement à la vertu, l’acceptation d’un corps dodu, sale et vieillissant et la mort en ligne de mire, comme horizon indépassable et leçon de vanité. Une course effrénée à la survie où l’humour le plus narquois sert de bouée de sauvetage. La série B, l’obscénité et l’idiotie crasse s’invitent dans l’élégant cadre du théâtre et de la radicalité chic.

Tirer sur l’ambulance

Connue pour son franc-parler et sa gouaille qui ne ménage pas la concurrence, la compagnie du Zerep ne s’est pas fait que des amis depuis sa création, a fortiori après sa carte blanche au Centre Pompidou en 2009, sous-titrée Beaubourg-la-Reine. On leur en veut sans doute aussi d’être dans les petits papiers de Jean-Michel Ribes, qui les programme régulièrement au Rond-Point, ou de Didier Fusillier, actuel directeur de La Villette, « apparatchiks » de ce système qu’ils critiquent.

 Au Zerep, c’est tous les jours « Règlements de comptes à O.K. Corral ». On leur reproche de cracher dans la soupe ? Ils en reprennent une louche en se léchant les babines, prétextant qu’ils doivent aussi croûter. On les accuse d’arrogance et de fatuité ? Ils rétorquent, avec un rien de mauvaise foi, qu’ils sont les premiers à se moquer d’eux-mêmes. Il y a toujours un mélange d’admiration et de détestation dans leur entreprise de déboulonnage des idoles :  «Quand je vois un spectacle de merde, ça m’inspire beaucoup ! C’est vrai qu’on tire un peu sur l’ambulance, mais c’est pour réveiller les gens, aussi. Je suis pleine d’admiration pour Gisèle Vienne, par exemple. C’est beau mais ça reste aseptisé, sentencieux, ça ne se coltine jamais la dégueulasserie. Quand j’entends tout le monde dire que Clôture de l’amour de Rambert est un chef-d’œuvre, ça me donne envie de le reprendre à ma sauce, avec des plumes dans le cul de Stéphane qui ont coûté 20 euros sur Internet.» Et Boussiron de tempérer : « On n’est pas des justiciers ou des gendarmes, ce n’est pas le but ! Il n’y a aucune attaque personnelle, ça rentre dans une certaine tradition. Si ça t’inspire, que ce soit en bien ou en mal, tu t’en saisis. Même les trucs les plus prétentieux et kitsch, ça peut servir. »

 

"Les artistes fabriquent des reliques, tandis que le spectacle fabrique de la messe"

 

 Un côté Frankenstein

Dans leur antre du Xe arrondissement de Paris, s’amoncellent masques, instruments de musique et accessoires de saltimbanque, entre cabinet de curiosités et caverne d’Ali Baba. D’origine andalouse, Sophie Perez a grandi entourée de grands-mères et a nourri une insolite passion d’adolescence : « J’étais fan des ténors d’opérette, des gros lards moitié pédé, moitié tu-savais-pas. J’avais même leurs photos signées ! » Mais sa révélation pour le comique dérangeant survient à 11 ans, grâce à Zouc, l’humoriste suisse qu’elle va voir avec sa mère. « Je me souviens des rires dans la salle qui s’arrêtaient subitement parce qu’elle se mettait à imiter des débiles dans un hôpital psychiatrique. Elle le faisait tellement bien qu’à un moment il y avait un truc qui te happait et te foutait la trouille. C’était tout et son contraire réunis ensemble. Sans me le dire, je crois que j’essaye de refaire ce truc, de retrouver cet état-là quand je fais des spectacles. Ce qui m’inspire, c’est souvent ce qui me dégoûte. Le théâtre, ça sert à se désempêtrer. »

C’est davantage du côté de l’art parodic’, du rock’n’roll et du cinéma de genre que Boussiron tire ses marottes. Issu des Beaux-arts et un temps galeriste, il établit une distinction très nette entre l’art contemporain et le spectacle vivant. « Les artistes fabriquent des reliques, tandis que le spectacle fabrique de la messe. L’art est une vision extrêmement fragmentée et miniature, alors que dans un spectacle, quelque chose qui a une vie naturelle devient une ritualisation. » Rien de surprenant, donc, à ce que des lieux dédiés à l’art contemporain accueillent leurs frasques. « On a un côté Frankenstein, on place des morceaux de corps aux mauvais endroits et ça donne un nouvel organisme. Ça nous permet de présenter des déchets un peu sublimes des spectacles, qui prennent, après-coup, une valeur de sculptures, chargées de tout ce qu’ils trimballent. »

Le sérieux de la « cuculture »

Mais le Zerep ne serait rien sans le noyau dur de comédiens (Gilles Gaston-Dreyfus, Françoise Klein, Sophie Lenoir, Stéphane Roger), fidèles au poste depuis 20 ans, à l’exception de quelques nouveaux venus. « Nos interprètes, ce sont nos porte-drapeaux. Ils ont tous en commun d’être complexes, ambigus, avec des facettes contradictoires. Ils sont pudiques et en même temps ça dégueule, pleins de panache et ridicules à la fois. Ce sont des natures, de fortes personnalités à la base. » Des comédiens sculptés à l’image de leur univers : carnaval des fous où l’on dépasse les bornes dans un marathon de cabotinage. Plus c’est cradingue, irrespectueux et vulgaire, et plus la tragédie est profonde, morbide et pleine d’incapacité. « Il y a le plateau, mais il y a aussi ce qu’on partage dans la vie. Ce qui nous lie, c’est une philosophie de vie et un intérêt pour l’art, aussi. Et la connerie ! C’est tout ça qui se mélange. »

Boussiron a beau alléguer qu’ « à l’origine, [ils] ne cherch[ent] pas à faire rire », force est de constater que l’exultation la plus décomplexée est le moteur de leurs pièces. Cette dernière désamorce la maturité et l’esprit de sérieux de la « cuculture », vouée aux gémonies par leur maître-à-penser Witold Gombrowicz, auquel ils ont dédié en 2009 un Gombrowiczshow des plus jubilatoires. « Le rire, c’est comme la potion magique d’Obélix, je suis tombée dedans quand j’étais petite, entérine la matrone du Zerep. Quand je fais un truc un peu minimal, un peu théorique, je me dis qu’il faut tout de suite le piétiner. J’ai toujours besoin que ça me fasse marrer à un moment, c’est la capacité à la distance qui m’intéresse.»

Après Babarman, la troupe embraye sur un nouveau projet qui risque encore de faire grincer des dents. « On est en train d’adapter la pièce de Feydeau On purge bébé, mais c’est devenu On purge pépé. Ça finit à l’hospice avec des vieux qui se chient dessus. J’ai pensé l’autre jour qu’il faudrait le faire en ne se souciant absolument pas du fait que ce soit "amusant", mais comme si c’était du Pinter. Comme disait Gombrowicz, "sans parodie, pas de tragédie". » Ce ne sera pas faute de vous avoir prévenus .

Julien Bécourt

Photographies : Gaël Turpo, pour Mouvement