© p. Louis Canadas

(LA)HORDE

(LA)HORDE explore le monde fascinant des vidéos de hardstyle postées sur Internet. Jumpstyle, hakken, tekken : le collectif extrait de ces danses une réflexion politique et esthétique, qu’il restitue à travers des films et des pièces chorégraphiques.

 
Par Aïnhoa Jean-Calmettes & Jean-Roch de Logivière publié le 1 juin 2017

 

Has been avant même d’avoir tenté quoi que ce soit ? Marine Brutti et Jonathan Debrouwer entrent aux Arts déco de Strasbourg au moment où YouTube émerge et révolutionne notre rapport aux images. « On regardait des films enregistrés par des gamins qui avaient piqué le téléphone de leurs parents et qui pouvaient être 100 fois mieux que ce qu’on voyait à l’école. Là, on s’est dit "mais merde, qu’est-ce qu’on va faire ?" » se souviennent-ils, la trentaine aujourd’hui. Plutôt que de se lamenter, les deux amis préfèrent en tirer parti. « Soit on décidait de s’éloigner de tout ça pour réaliser des films hyper bien produits, soit on se disait que c’était génial. Que ça permettait à tout le monde de montrer son point de vue et que de nouvelles écritures allaient apparaître. »

C’est autour de ces écritures web qu’ils se lient d’amitié avec Arthur Harel, chorégraphe de quelques années leur cadet avec qui ils fondent (LA)HORDE en 2013. Soucieux de donner une réelle consistance à la notion de collectif, ils se forgent une culture commune à mesure qu’ils explorent ce qu’ils nomment « les danses postInternet » : Des genres chorégraphiques intimement liés à la techno hardcore et qui prolifèrent sur le Web par vidéos virales interposées. Clin d’œil teinté d’ironie au monde de l’art contemporain, le concept s'achète aussi très bien au premier degré. Comme les plasticiens postInternet, (LA)HORDE navigue entre réalité et virtuel dans un jeu d’allers-retours et de débordements. Lors de la récente exposition Lanceurs d’alerte à la Gaîté lyrique (Paris), ils projettent sur les quatre murs d’une pièce un site web créé pour compiler les clips amateurs de hardstyle, lui donnant ainsi la consistance d’un espace concret. On y croisait des enfants, plus fascinés qu’effrayés par le volume sonore, essayer de reproduire les pas de jumpstyle composés de sauts, rebonds et autres jeux de jambes sophistiqués. Également chorégraphe, (LA)HORDE s’applique aussi à extraire ces danses de leurs espaces domestique et virtuel, pour matérialiser sur scène  l’énergie enfiévrée de leurs communautés. 

Derrière ce gimmick qu’on aurait tort de balayer d'un revers de manche, (LA)HORDE est la première à formuler une réflexion poussée sur la manière dont les différentes techniques d’enregistrement vidéo influencent les styles chorégraphiques. Si le jumpstyle se danse principalement de profil, c’est que ce dernier est né dans la solitude de chambres d’ados belges à la fin années des 1990, une webcam statique pour unique miroir : les enchaînements sont pensés pour « un cadre MSN Messenger ». L’arrivée des selfie-sticks et des drones devrait changer la donne. « Forcément avec les premiers, il y aura une tenue du coude, du poignet et une chorégraphie qui évoluera autour, et avec le second, une vision plus aérienne. Le principe de représentation et les contraintes d’enregistrement influent toujours sur le mouvement. » Tellement évident que personne n’y avait pensé. 

p. Louis Canadas

 

Hardstyle IRL 

À peine moins geek que les danseurs de hardstyle, Marine, Jonathan et Arthur sont prolixes en histoires. Avec patience et pédagogie, ils décrivent comment les différents genres – shuffle, jumpstyle ou tekken – s’échelonnent en fonction du BPM ; ou commentent cette vidéo mythique où des gamins hollandais, aux mimiques d’adulte défoncé à l’ecstasy, dansent comme des dingues sur de la hardtek. Plus sérieusement, ils rentrent dans les détails historiques : « Il ne faut pas confondre le jumpstyle et le gabber, né plus tôt en Hollande. Gabber ça vient de « chaver » qui signifie « mon frère » en argot d’Amsterdam. Les videurs de boîte, quand ils ne laissaient pas entrer un mec avec un look qui faisait un peu peur, genre crâne rasé et chaussures compensées, lui disait "Désolé mon frère, ça va pas être possible." La communauté gabber, ce sont les exclus qui se réunissaient en périphérie des villes pour faire la teuf et se déchaîner sur du son. »

En 2013, le trio de (LA)HORDE s’envole pour le Canada afin de transmettre, tutoriels à l’appui, des pas de jumpstyle aux élèves de l’École contemporaine de danse de Montréal. À leur retour, ils ne peuvent réfréner un sentiment de culpabilité. « Même si ça n’était pas pour nous les approprier mais pour les apprendre à des danseurs, on avait utilisé des gestes qui ne nous appartenaient pas, et ça craignait un peu. » Ils décident alors de « remonter la chaîne », creusent l’histoire des danses hardstyle à travers le monde, et partent à la rencontre de ceux qui les pratiquent. « Le jumpstyle est une danse éponge qui est pratiquée différemment d’un bout à l’autre de la planète. En Espagne, en France et en Italie par exemple, les kicks, les coups de pied vont être plus ancrés dans le sol. Aux États-Unis, il va y avoir plus de pointes et de slides. En Europe de l’Est, des spins hyperaériens orientés ballet russe avec des tenues de corps quasi militaires. »

Pour préparer leur installation-performance programmée à la Biennale de design de Saint-Étienne (2015), les trois amis passent de longues heures à traquer sur le Web les danseurs de la région Rhône-Alpes. « Dans tout ce matériel chorégraphique », leur choix se fixe sur deux danseurs, Kevin Martinelli (aka Mr. Covin) et Edgar Scassa (aka EDX, spécialité hakken), qui leur ouvrent les portes de la communauté. La première rencontre IRL à peine consommée, ces derniers deviennent les acteurs principaux de Novacéries, vidéo réalisée dans une usine désaffectée en plein mois de février. « Au début du tournage, ils ne comprenaient pas où l’on voulait en venir. Mais ils étaient contents :
on les avait repérés pour leurs capacités et leur potentiel hallucinant. On n’était pas venu dans une démarche misérabiliste de type : je m’intéresse à ta personne, d’où tu viens, de ce milieu postindustriel qui t’a permis de faire du jumpstyle. »
Dans ces images évanescentes, les travellings millimétrés capturent un ballet de Fenwicks et des danseurs cagoulés, mauvaise conscience fantomatique de la désindustrialisation. 

Pour Kevin et Edgar, ce film est un premier pas vers la reconnaissance de leur talent. « Leurs potes, leur famille, tous leur disent que c’est une danse de loser total. C’est un style qui est vieux maintenant, c’est presque ringard. » Les deux danseurs font aussi partie de la distribution du premier long format chorégraphique de (LA)HORDE, To Da Bone. Cette pièce, prochainement créée au festival TransAmériques, tournera sur les scènes de France la saison prochaine, notamment dans les régions d’origine de certains interprètes. « Pour la première fois, ils vont être reconnus en tant que danseurs par leurs proches, c’est hyperimportant. » Pour le concours Danse élargie, une version courte de cette création a été présentée au Théâtre de la Ville. Lorsque la hardtek résonne enfin, après dix minutes de chorégraphie sans autre musique que le martellement des sauts et le crissement des baskets sur le plateau, il fallait voir cet air de défi que les interprètes adressaient aux spectateurs. 

 

L’insurrection viendra du corps 

Un peu malgré elle, (LA)HORDE est devenue le porte-parole des diverses communautés hardstyle. On pourrait lui reprocher ses punchlines faciles à imprimer si celles-ci ne trahissaient pas une volonté de ne jamais faire défaut aux danseurs. « On transmet une culture qui n’est pas la nôtre, alors forcément on fait attention. On a construit notre vocabulaire comme le reflet de ce qu’ils ont envie de transmettre. » L’exercice de communication n’est pas toujours évident pour ces jeunes créateurs qui ont aussi leur propre projet artistique à défendre. Un projet qui dépasse la simple transposition de pas, aussi virtuoses soient-ils, d’un espace intime à la grande scène d’une institution théâtrale. Nourrie de Michel Foucault ou de la pensée du Comité invisible, (LA)HORDE a une lecture politique de ces danses et de leurs réseaux. Avec le théoricien du biopouvoir, ils réfléchissent à ces « états de corps » proches de la transe, défouloir contre le confinement étriqué des autoroutes corporelles du quotidien. Et même si le jumpstyle n’est qu’une « cousinade kikou-love et apolitique du gabber », qui a fricoté en son temps avec les mouvements néofascistes et les skinheads, ils se demandent si une insurrection de la jeunesse mondiale par le corps ne s’y joue pas malgré tout. Pour que ces différents niveaux de lecture se dessinent dans leur prochaine création, sans basculer dans un didactisme bas du front, (LA)HORDE travaille à mettre en trouble la perception des spectateurs. À ses heures perdues, elle ne peut s’empêcher de rêver d’un long week-end pour « aller kiffer au premier degré » une soirée hardstyle dans le Nord. 

 

> To Da Bone, création les 31 mai et 1er juin au Festival TransAmériques, Montréal. En tournée 17-18 partout en France