© Yusuke Miyagawa
Portraits Musique

Laraaji

Depuis les années 1970, Laraaji fusionne musique et spiritualité dans des « sound paintings » et a multiplié les collaborations, notamment avec Brian Eno. Rencontre avec un homme en quête de création cosmique depuis plus de 40 ans.

Par Jérôme Provençal

 

 

On a beau le savoir et s’y attendre, difficile de n’être pas étonné lorsqu’on rencontre Laraaji, entièrement vêtu en orange – couleur symbole à ses yeux « de la transformation, de la célébration et de la joie ». Évoquant une sorte de pèlerin-baladin lunaire, il arpente la planète pour diffuser les vibrations de sa musique avec une détermination sur laquelle le temps ne semble avoir aucune prise. Cela fait plus de 40 ans qu’il mène une recherche musicale, intrinsèquement liée à une quête spirituelle. Révélé en 1980 avec le scintillant album Day Of Radiance, troisième volet de la série ambient initiée par Brian Eno et son Music For Airports, Laraaji cultive avec la musique un rapport qui relève du sacerdoce. « Elle est pareille à un temple sacré et fait naître un environnement hautement vibratoire qui se substitue à l’environnement ordinaire, linéaire, en ouvrant sur une dimension plus cosmique. »

Né à Philadelphie en 1943, Edward Larry Gordon apprend à jouer de plusieurs instruments, en particulier du piano, durant sa jeunesse, avant d’étudier la théorie musicale et la composition à l’Université Howard de Washington. Dans les années 1960, il s’installe à New York. Rêvant de devenir aussi célèbre que Bing Crosby ou Richard Pryor, il se lance dans la comédie stand-up et s’essaie au métier d’acteur. Pour autant, il continue à jouer de la musique et intègre Winds of Change, un groupe de jazz-funk basé à Brooklyn, où il fait crépiter un piano électrique Fender Rhodes. « Une époque magique, se souvient-il, Brooklyn était un endroit extrêmement stimulant et travailler avec ces musiciens représentait une vraie élévation. »

 

États altérés de conscience

Son existence bifurque de manière décisive au début des années 1970, lorsqu’il s’initie aux mystiques orientales, suite à la lecture d’un ouvrage de Richard Hittleman, principal apôtre du mouvement yoga aux États-Unis. Entre deux séances de méditations, il déniche chez un prêteur sur gages une cithare, l’électrifie et l’utilise comme percussion. Par l’impact des vibrations, l’instrument lui apparaît comme le moyen idéal pour connecter musique et spiritualité. Bientôt, il commence à en jouer dans les rues et les parcs de New York. « Il s’agissait avant tout d’expérimenter des états altérés de conscience, d’atteindre une forme de transe et d’observer l’impact de cette musique sur les passants, explique Laraaji. Certains s’arrêtaient seulement un moment pour écouter, d’autres entraient lentement en transe avec moi, s’asseyaient sur le trottoir ou dansaient. » Un jour de 1979, tandis qu’il joue dans un coin du Washington Square Park, un parc de Greenwich Village, un homme dépose un mot près de lui. « Le message disait quelque chose comme : « Cher Monsieur, seriez-vous intéressé pour travailler avec moi sur un projet ? Signé : Brian Eno. » J’avais entendu son nom pour la première fois un mois avant, associé à celui de Robert Fripp, mais je n’avais pas encore pris le temps d’écouter sa musique. Je l’ai rencontré le lendemain et nous avons décidé d’aller le plus tôt possible en studio pour enregistrer ensemble. »

 

 p. Yusuke Miyagawa

Quelques mois après, l’album Ambient 3 : Day of Radiance voit le jour et le propulse sur le devant de la scène. Laraaji, pourtant, n’en est pas à son coup d’essai. Il a déjà réalisé Celestial Vibration, paru en 1978 sur un label new-yorkais confidentiel, et réédité fin 2016 par Soul Jazz. Ce disque, irradiant une grâce et une luminosité presque irréelles, a été enregistré avec une cithare électrique et un kalimba en totale improvisation. « L’improvisation est tout dans ma musique, souligne-t-il. Elle induit à la fois confiance et spontanéité. Tout ce qui en survient répond à mon désir d’embrasser, d’honorer et de saluer la présence de l’esprit éternel, la force derrière la création. » Sa musique est ainsi mue par une fervente dynamique mystique. D’abord affilié à l’ambient, il gravite au moins autant dans la sphère du spiritual jazz, à proximité immédiate d’Alice Coltrane. S’inscrivant dans le courant du minimalisme et du drone, par son usage récurrent de motifs répétitifs lancinants, sa musique évoque parfois une forme de soul ou de blues ascétique. Une musique prospective aux mille et une nuances chromatiques – Laraaji parle fréquemment de « sound painting ».

Il a publié une quarantaine d’albums officiels, auxquels s’ajoutent des cassettes autoproduites à tirage très limité. Outre Brian Eno, il collabore avec Bill Laswell, Harold Budd, Naná Vasconcelos, Jon Hassell, Ela Orleans, Sun Araw ou encore le détonant duo Blues Control, avec lequel il enregistre l’excellent album FRKWYS Vol. 8, paru en 2011 sur le label new-yorkais RVNG Intl. Pour un premier abord, l’impeccable compilation rétrospective Celestial Music 1978-2011 (All Saints, 2013), riche de vingt morceaux est recommandable. Autres jalons marquants de sa discographie : Vision Songs – vol.1 (1984), Flow Goes The Universe (1992), dont la longue et ondoyante plage introductive (25 minutes) constitue un fascinant monde en soi, et My Orangeness (2001). Laraaji ne donne aucun signe de fléchissement, comme en témoignent Bring On The Sun et Sun Gong, ses deux derniers disques, réalisés avec le concours du musicien californien Carlos Niño. Déployant une large palette d’instruments (cithare, kalimba, orgue, synthés, tablas, guitare, harmonica…), le premier fait jaillir des paysages sonores rayonnants, agrémentés de parties vocales, et offre avec la ballade minimaliste « Change » l’une des plus belles chansons de 2017. Quant à Sun Gong, c’est une ode à la puissance expressive du gong, déclinée en deux longues plages d’environ 12 minutes chacune.

En résonance intime avec sa musique, le rire est un autre composant de la vie de Laraaji. Depuis 1984, il anime régulièrement des workshops de méditation et de rire (laughter meditation workshops) aux États-Unis et à l’étranger. Des ateliers qu’il complète parfois de séance d’écoute profonde, scandées par sa musique. « Mes workshops ont pour objectif d’aider les gens à trouver et pratiquer un rire expansif, qui ouvre le souffle, qui dynamise le système immunitaire, qui libère de l’endorphine. Il est très important pour moi de pouvoir utiliser le rire ainsi, comme un outil de pratique du yoga – c’est-à-dire un biais pour tendre vers l’harmonie, le bien-être et la joie. »