<i>Parler aux oiseaux</i> de Gianni-Grégory Fornet, Parler aux oiseaux de Gianni-Grégory Fornet, © Joao Garcia.
Portraits littérature

Le livre, cet objet à plusieurs sens

éditions Moires

Chez les Moires, maison d'édition bordelaise créée en décembre 2012, tout se croise, surtout les fils, ceux qui tissent les rencontres et lient les créations les unes aux autres. Loin d'être une éditrice fétichiste du livre qui verrait dans celui-ci la consécration de la littérature, Virginie Paultes l'envisage comme un « objet à plusieurs sens ». Signification ou direction ? Peut-être les deux et même davantage. 

Par Natacha Margotteau publié le 11 juil. 2015

Le nom Moires vaut pour la légende qui ne tiendrait qu'à un fil : celui des trois sœurs (filles de Thémis et Zeus ou de Nyx selon les traditions), Clotho qui tire le premier fil, Lachesis qui le déroule et Atropos qui le tranche. Trois collections – respectivement théâtre/poésie, nouvelles/roman et pensées/philosophie – comme autant de champs d'action dans lequel l'artiste désire porter ses mots. Chez les Moires, rien n'est figé, le livre est un passage, et souvent un passage à l'acte.

Virginie Paultes est une rêveuse, de celles qui pensent le rêve comme la possible réalité à venir, là maintenant. Souvent, « tout cela [l]'ennuie profondément, toujours mettre des mots sur les choses, dire ce que l'on fait ». L'enthousiasme aux lèvres, elle parle avec passion de ses auteurs. Des auteurs qui ne font d'ailleurs pas qu'écrire (ils sont comédien, chanteuse, musicien, plasticienne...) et qui publient souvent leur premier livre chez les Moires. Son rôle d'éditrice : donner une visibilité d'auteur à ces artistes dont elle sent dans l'écriture tous les possibles. Avec la légende en écho, les trois sœurs Moires écrivaient sur les murs de leur palais le destin des hommes que personne ne pouvait effacer. Le livre a donc une essence pratique primordiale : donnée matérielle et palpable du travail de l'artiste, il est cet objet qui circule et donne à voir une des dimensions de l'œuvre. « Je publie des écritures émergentes et pas de la littérature contemporaine. » Virginie Paultes ne développe pas davantage. Le sens de son propos se trouve dans ce qu'elle fait. Et à y regarder de plus près, ces écritures apparaissent en affleurements d'un travail artistique souvent protéiforme. Le texte émerge d'un ensemble fondamental tout en demeurant une entité nouvelle et irréductible à celui-ci.

Le livre survient en objet relatif, c'est-à-dire qui existe dans le rapport à autre chose. Depuis 2014, les éditions Moires travaillent en collaboration avec le Glob Théâtre pour éditer les installations-performances de Paysages nomades. Le principe : une commande passée à quatre auteurs de courts dialogues entre un homme et une femme ; sur scène les textes sont mis en voix par deux comédiens et mis en traits par deux dessinateurs dont la réalisation est filmée et projetée. Le livre se fait ici trace textuelle de cette création à seize mains, rassemblant les mots et les arrêts sur image. Chez les Moires, il est un espace-temps singulier.

Ainsi, pour Alice Popieul – plasticienne, membre du collectif Fructôse – le livre est « un moment propice »  qui opère une cristallisation des intuitions et sensations qui la traversent. Dans ses performances et vidéos, elle précise qu' « il n'y a pas de coupure nette entre l'écriture et le discours ; c'est en train de s'écrire en le disant. J'essaie de capter la pensée qui se forme. » Avec Un élastique dans le dos (collection Atropos), sa démarche artistique passe pour la première fois au prisme du livre. Résultat : un objet littéraire qui tout à la fois dévie, décompose et rassemble une langue et des idées en six chapitres, eux-mêmes diffractés en textes bref de pensées illustrées. On y entre « dans le sens contraire de la marche », comme nous y invite sa vidéo de présentation sur le site de la maison.

 

L’au-delà des livres

Assez étonnamment, l'objet-livre est considéré comme nécessaire mais non suffisant. Virginie Paultes est une éditrice qui ne fait pas que des livres, elle fait aussi des livres : il y a un « au-delà du livre » qui est « l'œuvre de l'auteur dans toutes les formes qu'il veut lui donner ». Plus encore que des objets, elle publie de la matière poétique, c'est-à-dire de la matière artistique créatrice : chaque texte est un tissu de signes appelé à déborder d’une forme unique. « Je demande toujours à mes auteurs  une vidéo pour présenter leur livre.»  Le site internet de la maison d'édition est un espace hétéroclite qui nous fait visiter les textes par des court-métrages et des performances. « Ils ont une totale liberté sur ce qu'ils me donnent. Je mets le film en ligne en l'état, sans rien commenter ni retoucher. C'est leur espace, dans les multiples dimensions de leur art ».

 

Vidéo de présentation de L'élastique dans le dos de Alice Popieul : 


 

Matière mouvante qui recèle tous les possibles, pour Gianni-Grégory Fornet, musicien, ancien membre de la Folle Pensée et actuellement metteur en scène dans la compagnie Dromosphère, le livre est devenu « un acte en plus qui vient structurer la démarche », questionnant sans cesse la place des mots entre livre et scène. Sa première publication aux Moires, Et pourtant la mort ne quitte pas la table (2012), est la mise en livre de feuillets intitulés Flûte sur lequel était écrit le texte que le public était en train de voir et d'écouter lors d'une installation sonore et physique dans une galerie d'art contemporain. Pour Parler aux oiseaux, le livre s'est imposé comme la forme première de l'écriture, « l'idée étant d'en faire un texte qui serait pratiquement injouable au théâtre tel quel. » En sont sorties une adaptation de quelques petites dizaines pages, où le livre est un personnage à part entière sur scène, et des lectures transversales cheminant à chaque fois différemment dans le texte pour donner à entendre toutes les histoires possibles. Pour le projet de roman en cours, Gianni-Grégory Fornet dilate encore autrement l'espace d'écriture, du livre à la scène et inversement. Si la sortie du livre, Vigilant animal, n'est prévue qu'en mars 2016 aux Moires, on a pu déjà l'écouter et le voir sous sa forme Oratorio au festival 30'30 de Bordeaux et Didascalies de Périgueux. Ce projet de livre en quatre parties devrait trouver sa résolution à la fin de ce processus d'entre-temps pendant lequel l'artiste s'autorise toutes les formes possibles. L'écriture romanesque est ainsi redécoupée et nourrie par la scène en même temps qu'elle impulse la performance. Accompagné par Virginie Paultes, le livre est à présent pour  Gianni-Grégory Fornet « la scène du texte ».

Cette maison d'édition publie des livres qui rendent aux mots tous leurs sens et offre aux lecteurs une expérience de lecture enrichie des déploiements possibles d'une œuvre. Lire un livre des Moires c'est tirer un fil. Le fil d'une étoffe complexe, une œuvre protéiforme où la trace écrite dialogue dans toutes ses dimensions, orale, scénique, chorégraphique, plastique, picturale...