Notre foyer de Florian Pautasso © Photo : Ane Lopez
Portraits Théâtre

Le parcours n'est pas tracé

Florian Pautasso

Courant 2013/2014 on a pu voir Quatuor violence de la compagnie des Divins animaux. Ils étaient quatre acteurs dans un espace fait de presque rien – des chaises, un clavier, un petit four... Quatre concertistes qui jouaient avec, par, contre la violence. On sortait de là survolé d’une joie pure, sans avoir subi un seul dommage, présumé pourtant par le titre du spectacle. Talent rare que de faire régner le cruel feutré, d’aligner la violence avec l’infinie douceur, Florian Pautasso, metteur en scène du spectacle, a l’air de détenir un secret, déjà, à vingt-quatre ans.

 
Par Elie Salleron publié le 21 mai 2015

Les facettes d’un artiste

Artiste précoce, Florian Pautasso écrit et met en scène sa première pièce à 16 ans. Il s’agissait du Corps de Marie ; ça parlait du désir, du rapport intime à soi et aux autres, de la brutale séparation entre le rêve et la réalité ; des thèmes conducteurs pour la suite. Entre ça et Quatuor violence (avec lequel il gagne le premier prix de Paris jeune talent 2014), Florian Pautasso fait son chemin avec une appétence singulière : Il écrit et met en scène ses pièces, en écrit certaines pour les confier à d’autres, il joue aussi, on l’a vu récemment dans Jeunesse sans Dieu, mis en scène par François Orsoni. Ajoutons à cela une pièce radiophonique et des écrits en prose, non pour montrer qu’il produit à tout rompre, mais plutôt qu’il s’échine à multiplier les points de vue, les expériences, comme pour toujours s’accorder un écart, une distance : En allant de l’un à l’autre endroit, on peut s’en extraire, réinventer,  surtout ne pas figer sa création. Trivialement, il résume : « J’ai vingt quatre ans, je fais des tests. » On y verrait à tort une constellation de singeries, ou l’ardeur à faire de l’art de surface : Quoiqu’il fasse dans son jardin, quelques soient les manières qu’il a d’aborder le désir, la sexualité, les blessures intimes, il y a cette exigence de puiser la sève jusqu’au bout.

 

« Il faut rester humain ; ambigu »

Le théâtre est souvent la caserne des velléités, des intentions, des discours, de la parole qui tombe, verticale, comme le cul d’un marteau. Avec l’humilité de son âge et de ses expériences, Florian Pautasso se méfie du sens unique, maladie bénigne de l’art, réflexe de l’artiste quand il a quelque chose à dire. Avec Quatuor violence il fait de la parole, prise à son minimum vital – c’est à dire non écrite mais tirée d’improvisations ou de textes issus du bouillon populaire : Chansons, vidéos internet, témoignages etc. – un point de retrouvailles entre acteurs et spectateurs… Une respiration commune, un temps cadencé par la parole et sa suspension, grâce auquel chacun demeure libre de voir, libre de penser.  Quand bien même on parle d’Al-Qaeda et des attentats du 11 septembre, il réside toujours ce rapport intime, ce charme secret qui fait de son théâtre un espace clair mais insituable, une sensation vraie mais jamais trop palpable. Florian Pautasso le dit : « Il faut rester humain ; ambigu. »

Il a toujours une parole simple pour réunir les éléments du mystère ; son travail, il le raconte en quelques mots : une « démarche » qu’il faut mener à son point extrême, sans tricher ; un soin particulier à ne pas « perdre les spectateurs en route » ; le « charme », cet instant où l’acteur dévoile une beauté secrète qu’on décèle à mi-chemin entre le corps et l’intériorité.

Comment dire la parole au théâtre ? Cette question, centrale dans son travail, découle autant de ce qu’il fait que d’une certaine réserve qu’il porte sur le théâtre contemporain : Trop de pièces où l’on ne comprend pas, « des spectateurs aux metteurs en scène eux-mêmes », trop de pièces où la parole et la présence des acteurs sont imposées au public. Pour éviter ces travers, il se retranche, à la frontière entre le visible et l’invisible : préconise à l’acteur de ne pas tout dévoiler, de ne livrer que son rapport au texte, de laisser la parole ouverte à ce qu’elle recèle. Proférer une parole dans la simplicité du souffle, c’est substituer au sens un champ de promesses, et dire au spectateur : C’est entre nous.

 

Pas d’étiquette !

Quand on lui demande s’il se sent appartenir à un théâtre en particulier, il répond assurément : non. Peut-être une coquetterie d’artiste... à coup sûr un moyen de garder son identité de dramaturge, continuer à créer sans être envahi par les autres, dans un Paris où tant de choses se font que l’on peut craindre d’être avalé à chaque réplique, au moindre choix de mise en scène. Plus qu’une posture, ne pas ressembler aux autres est une exigence qui porte la création. Tout de même il glisse « Pommerat », dont il cite l’ouvrage Théâtre en présence qui, dit-il, se rapproche de ses préoccupations de dramaturge.

Florian Pautasso aime travailler en dehors de toute ligne tracée à l’avance, il répète souvent que pour Quatuor violence, ils sont partis de rien. Les balises ont l’air pour lui de grands écueils ; il refuse les étiquettes, les grandes intentions, la nomination facile, les « Moi je fais ça ». (Et surtout, il ne fait pas la même chose que les Chien de Navarre ; ça il y tient, le répète, trépigne qu’on ait pu y penser). Les thèmes qu’il traite, ses axes de créations, ses cadres esthétiques, bref, ses idées, il les fait exister en même temps qu’il les presse de monter à l’échafaud : « Je te dis tout ça, dit-il lors d’un entretien, mais peut-être que dans un an je penserai le contraire» La volonté de ne pas rester enfermé dans quelque lieu, qu’il soit celui des autres ou de soi, est peut-être une clef de l’audace.

 

L’intime, l’humain

La terre primordiale de Florian Pautasso, c’est l’intime : le sujet, ce qu’il vit, ce qu’il pense, ce qu’il sent. L’intime n’a pas de message, ni de parole universelle. Et ça fait fuir les systèmes, c’est presque corrosif pour les « Idées » ; car le vivant a ses lois, échappe sans cesse à l’œil froid. Quand des idées objectives – le social, la politique, l’histoire – pointent le bout de leur géométrie dans son travail, elles émergent d’un homme ou d’une femme, au détour d’une humeur, au recoin d’un sentiment profond ; le jeune metteur en scène les accueille volontiers, mais au travers des faiblesses de l’humain, il les prend encore humides de la vie, écartant l’exposé. Difficile de lui extirper une parole ferme, une sentence, où tout qui puisse être définitif : « Ce que je dis dépend du contexte, dit-il, c’est à dire d’un temps présent qui a vécu, et qui est désormais fini : le temps de l’écriture, le temps de la vie, le temps d’un être humain qui ressent, agit, parle. On pourrait presque dire qu’en dehors de l’Humain, Florian Pautasso ne pense rien. C’est ce qui nous fait dire qu’il est déjà à l’orée de quelque chose.

 


Notre foyer de Florian Pautasso, le 30 mai au Carreau du Temple (dans le cadre du festival Préliminaires #2)