Antoine Mouton, <i>Autoportrait parfois</i> Antoine Mouton, Autoportrait parfois © p. de l'artiste
Portraits littérature

M comme…

Auteur à la vie et libraire à la scène, et inversement, Antoine Mouton multiplie les invitations à devenir fou. Mouvement s’aventure dans l’écriture de cet auteur insoupçonnable.

Par Natacha Margotteau publié le 21 août 2017

 

 

Logique de multiplication

Avec Antoine Mouton, les choses sont loin d’être univoques. Libraire au théâtre de la Colline, il occupe un petit espace désigné dans un grand espace identifié, s’adressant le soir venu à des personnes qui ne sont ni que des spectateurs ni que des lecteurs. Avenant, discret, poli et précis... on lui prêterait un peu rapidement de ces expressions qui simplifient la vie : « Il est le type même du gendre idéal, à qui on donnerait le bon dieu sans confession ». Mais Antoine Mouton semble avoir renoncé à la joie d’être contenu. Il vend des livres (dont les siens) non loin d’une scène, en écrit d’autres et les met en jeu sur des scènes (mais pas la "sienne").  Combien peut être une personne ?

« même multiple je ne veux pas l’être seulement

je suis un aussi, et deux, et trois, et trois et demi et infini

je suis tout cela et tout est vrai et rien ne l’est définitivement »

écrit l’auteur de Chômage Monstre.

Ainsi on peut rencontrer Antoine Mouton en lui tendant notre carte bleue, en plongeant dans un de ses six livres ou bien ouvrant ses yeux et ses oreilles. Un corps lisant dont la voix n’est pas une mince affaire. « Avant d’ouvrir, j’ai le trac, surtout les soirs de premières. Cette librairie c’est comme une petite scène. Quand je suis libraire, je bégaie, j’ai beaucoup de mal à parler, à répondre aux questions. Le théâtre c’est quelque chose qui m’apprend à parler. On me dit parfois que je lis trop vite. Mais il y a un piège à éviter : quelque chose de la vitesse qui ne soit pas une course, quelque chose qui se prépare par le corps. Poser son souffle, lire vite pour ne pas tout entendre, aller contre le sens. » C’est en octobre 2015 en ouverture du festival Littérature, etc. que Mouvement croise le chemin d’Antoine Mouton. Sur la scène du Théâtre du Nord, il cisèle le clair-obscur du plateau de son Dire/Entendre/Penser, texte écrit pour l’occasion. Souffle tendu sans jamais perdre haleine.

 

Logique de débordement

La littérature d’Antoine Mouton se tient debout et monte sur scène comme elle se porte à la bouche. Publié pour la première fois en 2004, il a très vite mêlé son écriture aux autres arts. « J’aime la lecture publique, elle marque une différence qui n’est pas une trahison mais un au-delà du livre. La forme livre a quelque chose de sacré, elle est exaltante ; elle ne dit pas le tout de la littérature, sa réalité est un peu plus large. Comment est-ce qu’un corps s’empare du verbe et du silence ? Un corps est situé dans l’espace qui le contient. C’est comme si la littérature trouvait un dépassement dans le théâtre. Ce qui m’intéresse c’est le mouvement du mot vers le corps, le livre vers la scène, le corps vers la phrase, tous ces mouvements qui accompagnent la littérature. »

Premier livre, Au nord tes parents, première collaboration artistique (mise en voix, en musique et en images) avec Sébastien Amblard et Christophe Carassou, rencontré sur les bancs d’un cours de théâtre, complice depuis ce jour.

 

Le recueil inclassable Où vont ceux qui s’en vont ? a fait l’objet d’une lecture performée et dansée avec Carole Bonneau (voir vidéo suivante). Depuis l’automne 2015 (Festival Littérature, etc), une dernière création se produit en différents lieux au gré des rencontres et des envies (en juin dernier au musée Rodin à Calais). Une forme très libre et très travaillée associant son Dire/Entendre/Penser et le déchaînement de ses Chevals morts, mis en voix, en jeu et en musique par le comédien Christophe Carassou et le violoncelliste Matthieu Buchaniek.

« Concert poétique » pour les uns, « littérature-théâtre » pour l’autre, le texte se déploie dans des dimensions improbables sur le plateau. « Ce qui m’intéresse c’est de chercher la forme spectaculaire de ses écrits, transformer la matière, la forme brute. Que le public ait accès à son souffle », explique le comédien Christophe Carassou.

 

Logique d’insubordination

Lire/écouter du Mouton, c’est risquer l’envoûtement, sans ne plus savoir quel pied ni quel mot mettre devant l’autre. « Antoine, il a trouvé un truc. Il dit souvent qu’il croit aux mots, en la structure magique des phrases » (C. Carassou). Cataclop, telle est la formule magique qui lance le sortilège. L’émotion qui vous porte, le corps qui s’affole, l’esprit embarqué – vous suivez en désordre de marche. « J’ai la passion du sens et du non-sens, pas la passion du sens comme but mais comme énergie. Il ne s’agit pas seulement d’aller contre le sens mais aussi de déjouer les sens. La folie est comprise dans la raison ». Dans ses livres, la folie apparaît comme l’une des rares libertés possibles.

 

La littérature d’Antoine Mouton est un OLNI, un organisme littéraire non identifié. Du vivant, impossible à contenir. Aux contours impossibles à fixer. Six fois publié, Antoine Mouton crée des formes dans les formes. Dans Le Metteur en scène polonais, premier roman, l’auteur imagine que les livres changent tandis qu’on ne les lit pas – les situations se modifiant, des personnages apparaissant ou disparaissant. Son roman, distribué comme une pièce de théâtre, raconte l’histoire d’un metteur en scène qui devient fout à porter pour la première fois au plateau un roman instable et piégé. La couverture de Chômage monstre, son dernier recueil, est des plus parlantes : un labyrinthe en guise de carte pour nous guider au milieu des cinq textes hétéroclites. Dont une lettre à laisser au serveur en guise d’addition et une démonstration scientifique sur le problème de la division sachant que « le travail est un cailloux » et qu’il y a « des cailloux coincés dans la bouche de ceux qui ont faim ». Imitation de la vie, deuxième et dernier roman, fait penser à des poupées russes qui se seraient chacune égarées dans un palais des glaces. « Je trouve chez Antoine cet esprit de liberté ; on a tous les deux du mal avec les cases » confie Christophe Carassou.

 

Logique de contamination

Une écriture qui cataclope. « L’écriture d’un poème chez moi est liée à l’existence, elle ne passe pas au même endroit du corps. Quand je cours, je suis sensible à la façon dont les images apparaissent et reviennent. C’est un certain rapport au rythme. Ce qui m’intéresse c’est ce qui relie le corps et l’écriture. » Celle-ci s’échappe et embarque en même temps devant toute tentative de la saisir comme... Elle opère par contamination : un mot dit pour l’autre, quand l’un laisse la place au silence et que l’un l’autre s’oublient devant d’autres qui se remplissent des uns.

Des signifiants accueillant des signifiés inconnus. Des signifiés migrant d’une phrase à l’autre. Des mots qu’aucune lettre n’arrête. Sur le pari de postulats, des univers incongrus se déploient. À voix basse ou à voix haute, par l’engagement du corps, le rythme saisissant et le surgissement des images, l’oralité des textes possède, dévorante et créatrice. D’un texte à l’autre, le lecteur/spectateur savoure des rencontres improbables. Une « tristesse qui se fossilise sous forme d’hippocampe en creux sur les organes », « un avertissement en forme d’armoire », des puces qui se transforment en moustiques, le travail qui est un caillou ou encore des œuvres d’art. Pour Antoine Mouton, « on peut tout aussi bien rencontrer l’autre qu’une œuvre d’art. Avoir une relation intense et suivie avec elle. Certaines œuvres d’art sont plus vivantes que nous car elles ont une vie secrète ». Ainsi dans son dernier roman, où la rencontre avec une œuvre (en l’occurrence celle d’Eric Pauwels) peut en faire naître une autre. L’envoûtement sans fin.

 

> Imitation de la vie, Christian Bourgois, août 2017

> Chômage monstre, La Contre-allée, janvier 2017

> Le Metteur en scène polonais, Christian Bourgois, août 2015

> Les Chevals morts, Les Effarées, mars 2013

> Où vont ceux qui s'en vont, La Dragonne, avril 2011

> Au nord tes parents, La Dragonne, mars 2004