<i>Horion</i> de Malika Djardi Horion de Malika Djardi © Loic Benoit

Malika Djardi

La chorégraphe au regard droit, coupe au bol et corps peint d’une bande bleue verticale présente Horion au festival Artdanthé : un univers percutant où se révèle toute une constellation mythologique. Mouvement l’avait rencontrée lorsqu’elle dévoilait cette création en 2016.

Par Jean-Marc Adolphe publié le 30 mars 2018

 


La première fois qu’on s’est rencontré, Malika Djardi déchirait les billets, à l’entrée du spectacle Turba de Maguy Marin et Denis Mariotte (Biennale de Lyon, septembre 2008). Voyant en quelque sorte qui j’étais (ou plutôt, quelle fonction était la mienne), en plus de déchirer mon billet, elle déchira le silence, juste le temps de dire qu’elle adorait Mouvement.

Ça n’a l’air de rien, mais quand on écrit, la plupart du temps, on ne sait pas qui nous lit. Ni même si quelqu’un, quelque part, nous lit. Ce jour-là, de septembre 2008, bravant la petite foule qui poussait pour entrer dans la salle et s’inquiétait de perdre le début du spectacle, j’entrepris d’en savoir un peu plus et lui proposai de poursuivre la conversation à peine entamée, après le spectacle.

 

Horion de Malika Djardi. p. Loic Benoit

 

Vider la question des origines

Avec Malika Djardi, nous sommes alors allés nous attabler en terrasse, histoire de connaître un peu son parcours. Car je l’avoue, si les chemins du devenir sont bien plus essentiels que toutes les sornettes identitaires, je suis souvent curieux des origines.

Elle se mit, très vite, à parler de l’Algérie, où elle n’avait jamais vécu, mais dont elle revenait tout juste, pour la première fois, histoire d’aller voir la tombe de son père. C’était troublant, alors que nous faisions tout juste connaissance, ce besoin d’évoquer, à travers la figure du père, la part d’étrangère qui pouvait encore la constituer, elle, Malika Djardi, même pas binationale, née et ayant grandi dans la banlieue lyonnaise. Sentiment qu’il lui fallait, sinon régler des comptes, du moins vider le sac de la question des origines : entre autres, pour ne pas s’y laisser enfermer.

Ce travail autobiographique a donné, une dizaine d’années plus tard, un solo tout en justesse, Sa prière (2014)1, qu’elle a élaboré à partir d’entretiens enregistrés avec sa mère, qu’elle interroge notamment sur son rapport à la croyance religieuse. Comme l’écrivait fort à propos Gérard Mayen, après une représentation au festival Zoa, dans ce solo « à rebours des clichés mortifères », Malika Djardi « ne communiquait rien d’autre que la pleine exactitude épanouie de sa danse, éminemment singulière, non sans donner à entendre – par l'oreille – que sa personne est aussi construite, évidemment et peut-être en partie contradictoirement, du lien d'héritage affectif, sensoriel, culturel, avec cette mère.»2

 

 

Les fils qui constituent une identité sont multiples ; certains sont là dès le départ, d’autres se découvrent en chemin, et ce chemin n’en finit jamais, work in progress. D’une façon encore décousue, mais néanmoins pertinente, Malika Djardi le montrait dans son tout premier solo, Replay (2008)3. Au risque de l’encombrement et du surplus, elle s’y débattait avec toutes sortes d’accessoires. « Femme, fillette, mère, pute, nonne [...] Contraire et paradoxe, éducation et mémoire. Un champ de bataille du soi, pour ou contre soi-même. [...] Re-play, c'est la répétition, l'entraînement ou la redite, pour prendre conscience des cadres, définitions de l'origine. C'est le recommencement pour garder la mémoire. Mémoire éduquée par une langue, habitudes, les gouffres de nos besoins [occidentaux], les mots », écrivait-elle alors. La danse elle-même, n’y était pas encore suffisamment formée : poussée hors des jardins à la française.

Malika voulait faire de l’équitation, mais le cheval, ça coûte cher. Alors, à Villeurbanne : bande de copines, premiers cours de danse et de claquettes. Déjà, une fibre artistique : lycée dans une section arts appliqués, un peu de fac en arts du spectacle, avant d’aller suivre à Montréal le cursus danse de l’Uqam (université du Québec). Et puis, il y a ce que les CV ne disent pas. Encore ado, pour se faire un peu d’argent de poche, Malika aura eu une carrière de pom-pom girl pendant les matches de basket de l’ASVEL Lyon-Villeurbanne.

 

 

Œil pour œil, dent pour dent

Rien d’indigne à cela. Il y a des contextes (familiaux, sociaux, etc.) où l’on est bien obligé de se battre un peu. Et si l’on veut surfer nouvelle vague, et se donner la liberté de faire les quatre cent coups, il faut bien apprendre l’art de recevoir quelques coups, et d’en donner aussi, parfois. Comme l’écrivait, en son temps, George Sand, « Je ne passai guère de jour sans recevoir, à l'improviste, quelque horion qui ne me faisait pas toujours grand mal. » Horion (coup rudement asséné sur la tête ou sur les épaules, selon le Dictionnaire de l’Académie française), voilà donc le titre et le sujet du prochain spectacle de Malika Djardi. En Amazone bleuie, peinte et photographiée par Manon Werten- broek, elle fait l’affiche de l’édition 2016 des Rencontres chorégraphiques. Sa directrice, Anita Mathieu, explique ce choix : « Malika n’est pas dans le camouflage, elle a trouvé sa voie et dégage un sentiment de liberté. Elle a un regard qui interpelle, un regard aigu et sensible. »

 

 

 

Le temps d’une journée de répétition au Manège de Reims, à un mois de la création, l’occasion fut saisie d’aller voir à quoi allait bien ressembler Horion. Et là, ça ne ressemble à rien de déjà vu, répertorié, indexé. Au début, on ne voit rien, plateau et fond de scène tendus d’un large lai blanc. Mais on entend, coulisse rendue présente, les traces d’un affrontement : gnons et gémissements, râles et chocs. Un viol, peut-être ? Ou, tout simplement, une étreinte amoureuse mi-fraternelle, mi-sauvage ? Et puis, ils surgissent, sortes d’Adam et Ève fraîchement chassés du paradis (les premiers réfugiés de l’ère chrétienne), soudain livrés à eux-mêmes, histoire à s’inventer. Un duo, donc : Malika Djardi et Néstor García Diaz, danseur espagnol d’origine valencienne.

Œil pour œil, dent pour dent, et coup pour coup. Ce pourrait n’être qu’un pas de deux vaguement théâtralisé, comme on en a vu tant et tant. Mais ici, le rythme change la donne. Percussivement. À la console, Benoît Pelé balance un drum saccadé qui donne le tempo. Et à la toute fin, sous un tipi métallique de fortune, Malika Djardi et Néstor García Diaz feront eux-mêmes gicler tambours et cymbales. L’une des origines de Horion est d’ailleurs dans le goût de la chorégraphe pour la batterie, qu’elle a affiné en fréquentant le groupe lyonnais Deux boules vanille. Elle avait même imaginé, un temps, faire un duo avec le batteur électro Andrew Dymond alias Duracell, figure de la scène noise. Mais la batterie (comme le reste, d’ailleurs), ça ne s’improvise pas. Pour Horion, Malika Djardi a pris des cours avec Nicolas Taite. C’est, toutes proportions gardées, son côté Robert de Niro / Raging Bull (encore une histoire de coups !). Restait à faire aller le geste avec le rythme. Elles deviennent tour à tour griffes, couteau, épée ou fusil, et aussi signes magiques qui font du visage un masque sauvage. Dans le feu d’un rythme tellurique prennent ainsi forme des réminiscences quasi mythologiques. Se souvenir alors que, sans « h », Orion fut pour les anciens Grecs un chasseur géant, réputé pour sa beauté et sa violence. Transformé par Zeus en un amas d’étoiles, il donna son nom à une constellation. Les lucioles du genre de Malika Djardi en sont aujourd’hui les héritières, ayant charge de redonner à ce legs un goût contemporain.

  

1. Sa prière a été créée en avril 2014 dans le cadre du festival Danseur à Bruxelles.

2. Gérard Mayen, « Subversion par la modestie », Mouvement.net, 3 novembre 2014.

3. Replay a été créé en mai 2008, dans le cadre du festival Coups de théâtre à l'université Lumière Lyon 2.

 

> Horion de Malika Djardi, le 5 avril au Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé ; le 5 juin à la Friche l'Antre-Peaux, Bourges