© Melchior Tersen pour Mouvement
Portraits Théâtre

Markus Öhrn

Sonata Widm, la dernière création de Markus Örhn, est à l’affiche du théâtre Nanterre Amandiers. Portrait d’un metteur en scène qui ne cesse de saccager le cadre théâtral et notre sens de la morale. 

Par Thomas Corlin

2012, Festival d’Avignon. Un coup de foudre et de massue comme on aimerait en vivre encore là-bas. Ce cadeau empoisonné, c’est Conte d’amour. Trois heures durant, nos idées sur l’amour familial, le désir, le pouvoir, le corps, le passé colonial ainsi que nos pulsions les plus inavouables, se voient malmenées avec une violence poignante. Sur papier, le pitch évoque le cas sordide de Josef Fritz – qui a séquestré et violé sa fille pendant 24 ans – mais sur scène se déroule en fait une allégorie extrême des forces qui animent amour et sexualité. Le dispositif scénique nie presque toute théâtralité et ajoute à la sensation d’oppression : l’action a lieu dans une boîte, elle-même retransmise sur écrans, nous posant en voyeurs face à l’antichambre des mœurs occidentales. Les comportements et le langage des acteurs sont ceux d’enfants hystériques s’adonnant à des jeux malsains, jusqu’à un geste final d’une tendresse libératrice. Devant les spectateurs les plus tenaces, les protagonistes s’extirpent alors de leur cave pour interpréter un salutaire « Wicked Game » de Chris Isaak. 

 

Les boyaux de la famille nucléaire

Conte d’amour était la première expérience scénique du plasticien et vidéaste Markus Öhrn. « La scène m’a permis de ventiler pas mal de pensées que j’avais sur la sexualité, d’une manière très crue » explique, débonnaire, ce Suédois de 43 ans aux allures de Renaud néo-punk. Le refoulé, individuel ou collectif, est pour lui une mine d’or. Une de ses vidéos les plus remarquées, Magic Bullet (2009), est un collage – d’une durée totale de 49 heures – de toutes les scènes de films coupées par la censure suédoise depuis les débuts du cinéma. Comble de l’ironie, elle subit une seconde censure en 2013 lorsque sa projection en plein air, prévue à Göteborg, est annulée. « D’une certaine manière, ce film est le subconscient de la Suède. Montrer ce que l’on ne fait pas ou ce que l’on ne veut pas voir est le meilleur moyen de savoir qui nous sommes. » C’est à travers son travail vidéo qu’Öhrn se connecte avec les troupes scandinaves Nya Rampen et Institutet, qui le convainquent de s’essayer au théâtre. Il se constitue avec eux une petite famille d’acteurs fétiches qui donnent corps, sur scène, à ses visions transgressives mais toujours terriblement humaines.

La famille, c’est justement le nerf de la guerre artistique que mène Markus Öhrn, et l’objet à déconstruire de la trilogie composée par Conte d’amourWe Love Africa and Africa Loves Us et Bis Zum Tod. Fruit d’une éducation plutôt chrétienne, il sait qu’en exposant les boyaux du modèle nucléaire occidental, c’est aussi lui qu’il exorcise. « J’ai 43 ans, j’ai choisi de ne pas avoir d’enfant. Cela me donne une perspective différente sur le monde. Aujourd’hui, la famille est comme une entreprise, on s’en rend compte rien que dans l’éducation. Dans la Suède socialiste de ma jeunesse, on t’inscrivait d’office dans l’école du quartier et il y avait une certaine égalité des chances. Désormais c’est privatisé et les parents se battent pour mettre leurs enfants dans les meilleures écoles, forcément blanches. Même mes amis le font. Je ne dis pas qu’il faut utiliser son enfant comme une batte de baseball sociale en le mettant dans les pires écoles, mais la logique derrière tout ça est déprimante. La famille hétérosexuelle de classe moyenne vit dans une liberté illusoire. » 

 

« Si le nu a une conséquence physique, visuelle, douloureuse,

alors il peut avoir une fonction sur scène » 

 

À une époque où la question du modèle familial n’a jamais autant déchiré la société, les tableaux trash qui se succèdent dans les pièces d’Öhrn peuvent se lire comme une réaction radicale aux débats sur les réformes qui ont eu cours en Europe. Plus queer que les queers, Öhrn voit par-delà la matrice hétérosexuelle du mariage et se rappelle un moment de grâce pendant une réunion LGBT. « Tous les intervenants revendiquaient leur droit à avoir des enfants, au mariage, etc., ce qui est normal. Puis, une femme lesbienne plus âgée a pris la parole : "Comment se fait-il que ni moi, ni de nombreuses lesbiennes de ma génération, n'ayons jamais ressenti ce besoin urgent d’intégrer le modèle hétérosexuel dominant et que nous ayons tout de même vécues heureuses ?" »

 

Les prédateurs que nous sommes

On trouve beaucoup d’amour dans le travail de Markus Öhrn, mais un amour vache, cochon, voire cannibale. Celui qui peut muter en quelque chose de beaucoup plus sombre. « Aimer est un acte performatif. Dans l’amour on veut avant tout que l’autre nous donne quelque chose qui nous permette de nous sentir plus complet. Si tu dis "je t’aime", tu veux qu’on te réponde la même chose. C’est le geste vide d’une société narcissique. »

Cet amour prend aussi le visage de la pédophilie. En accolant à son obsession de la famille de nombreux symboles sexuels, il met le doigt sur la proximité gênante entre famille et sexualité, ultime tabou de toutes les civilisations et source de mille non-dits. Pour Markus Öhrn, la pédophilie n’est rien d’autre qu’une protubérance de l’affection familiale. Et dans toutes ses pièces, une zone rouge autour de laquelle dansent les performeurs. « Bien sûr, on ne cherche pas à l’excuser, mais juste à comprendre ce symptôme, à découvrir ce qu’il a à nous dire. Même sans être pédophile, nous passons notre vie à refouler des désirs. »

Ce qui distingue Öhrn de certains artistes dits sulfureux, c’est qu’il vise au-delà et autre chose, quand il aborde des sujets délicats. S’il bouscule la famille nucléaire, il l’utilise avant tout comme un support de discours. Et lorsqu’il ose une critique de l’aide humanitaire en toile de fond de sa trilogie, c’est pour nous pousser « à nous demander quels prédateurs nous sommes, au lieu de nous faire croire que l’on aide l’Afrique ». Pareillement, lorsqu’en réponse à une commande du T2G de Gennevilliers, il reprend Étant donné, le solo de Jan Fabre, il le tire vers le re-enactment d’un casting porno, accusant par là et le plus frontalement possible, l’objectification des corps – « C’était une pièce horrible, mais c’était l’intention. »

 

« Montrer ce que l’on ne fait pas ou ce que l’on ne veut pas voir

est le meilleur moyen de savoir qui nous sommes. »

 

Dans sa trilogie, la question du nu total s’est souvent posée, dans le souci de fuir toute esthétisation. Après avoir évité d’en déclencher les symboles dans Conte d’amour, il l’a largement utilisé dans les deux autres volets : « J’ai fini par décider d’explorer cette zone. Si le nu a une conséquence physique, visuelle, douloureuse, alors il peut avoir une fonction sur scène. » Même si elles s’autorisent ça et là une bonne dose de potache (une scène de fist père-fils dans le second volet, par exemple), ses provocations ne visent pas le malaise gratuit et possèdent toujours une trace d’humour et d’empathie qui les rend soutenables. À tel point qu’à l’exception de quelques salles vidées de moitié en cours de route, ses pièces n’ont généré de réactions ouvertement hostiles qu’une seule fois, à Berlin, où il vit, ville pourtant considérée comme la capitale de la décadence.

 

Trop d’amour

Markus Öhrn aurait-il récolté trop d’amour, lui qui cherche au contraire la discorde ? Conte d’amour a tourné intensément sur toute la planète et rencontré l’engouement prononcé d’un certain public. Là n’est pas le moindre des paradoxes pour cet artiste qui se méfie des consensus, y compris politiques. « Je ne pense pas que faire du théâtre change quoi que ce soit dans le monde, regrette-t-il. Certains se contentent d’esthétiser des conflits pour se sentir engagés, mais ça ne va pas plus loin. »

Par peur que sa recette ne se soit déjà banalisée, Markus Öhrn entend maintenant défier les formats et les directeurs de théâtre. Jusque-là jouée séparément, il souhaite que sa trilogie ne soit plus vécue qu’en un seul bloc de 11 heures, comme cela sera le cas le 28 mai prochain. De même, il rejoint la tradition de la performance en proposant des séries d’actions uniques, comme son interprétation du calendrier de l’avent qu’il présentera à la Volksbühne ou celle du Nouveau Testament qui aura lieu à hTh (Montpellier) en octobre prochain. « Avec Conte d’amour, nous avons introduit quelque chose qui semblait nouveau dans le monde du théâtre, et cela nous a donné une sensation de liberté. Puis cette liberté est devenue une marque de fabrique. Nous avions créé un objet qui correspondait aux attentes de certains lieux, certains publics, certains pays. Désormais je veux une forme plus flottante et productrice d’erreurs – sur 11 heures, avec l’épuisement, il est difficile de prédire ce qui peut se passer. Ça devient alors une proposition imprévisible, qui défie les lois du marché et demande un engagement de la part d’un directeur de théâtre comme du public. En musique, on accepte qu’un groupe ne fasse pas la même chose à chaque concert. Je veux qu’il en soit de même pour nous. » C’est dire quelque chose de la part d’un fan de black metal.

 

Texte : Thomas Corlin 

Photos : Melchior Tersen pour Mouvement 

 

> Sonata Widm de Markus Öhrn, du 19 au 22 janvier au Théâtre Naterre Amandiers