© Louis Canadas pour Mouvement

Maud Le Pladec

Elle faisait dialoguer les danseurs avec les sons labyrinthiques de Fausto Romitelli, et ravivait sur scène ses souvenirs de moto-cross en Bretagne. Au Théâtre national de Chaillot, Maud Le Pladec poursuit sa partition pour les corps et s’attaque à une œuvre monumentale : la Symphonie inachevée de Schubert.

Par Wilson Le Personnic

« Base 1, Base 2, A, A’, B, B’, Triangle, Almost Unisson 1, Almost Unisson 2 … » À la première écoute, les indications de Maud Le Pladec ressemblent à s’y méprendre à celles d’un professeur de mathématiques appliquées. Il est 11 heures du matin, les dix interprètes de Twenty-seven perspectives s’activent sans ménagement au rythme d’une version retravaillée de la Symphonie inachevée de Schubert. Munis d’oreillettes qui leur transmettent des instructions inaudibles aux spectateurs, les danseurs commencent à s’activer en silence, évoluent tels des électrons libres, puis forment des unissons sur la mélodie qui porte le collectif avec ferveur. Progressivement, une structure s’échafaude pour donner à voir la musique. « C’est une écriture musicale transposée à la danse, expliquera plus tard la chorégraphe. Il y a des canons, des variations, des insertions qui s’accumulent… ABC, AABC, AAABC, ABC, ABBC, ABBBC, puis j’insère un nouvel élément, ABCD… Ce principe de composition peut paraître complexe, mais lorsque j’en parle à un musicien, il comprend en deux secondes », sourit-elle. Comme dans un dialogue avec Schubert à travers les siècles, le compositeur et bidouilleur de génie Pete Harden s’est approprié la partition, notamment en la « stretchant », ce qui lui donne une allure électro et une texture hybride. « La boucle musicale est répétée tellement de fois qu’elle se fatigue. L’écouter d’une autre manière permet de la percevoir autrement… C’est également pour ça que nous avons choisi un air connu : pour le rendre subjectif. »

 

Discographie hétéroclite

À la tête du CCN d’Orléans depuis 2017, Maud Le Pladec continue de surprendre et d’esquisser une œuvre composite intimement articulée autour des liens entre danse et musique. Avec Twenty-seven perspectives, elle passe un cap et se frotte au classique. « Je voulais m’attaquer à une œuvre-monument, travailler à un édifice où j’allais pouvoir lier le passé au présent, la tradition à la création », déclare-t-elle, non sans ambition, avant d’ajouter : « Il y avait aussi le pari de travailler sur une œuvre non achevée. C’est une pièce qui appelle et alimente un fantasme. »

En quelques années, la chorégraphe d’origine bretonne s’est taillée une réputation de mélomane allègre au caractère bien trempé... à l’image de son travail. Son écriture pointilleuse s’est d’abord emparé des sons forgés par l’Italien Fausto Romitelli, à partir desquels elle élabore un premier diptyque : Professor en 2010 et Poetry en 2011. Elle collabore ensuite avec le collectif de musique contemporaine new-yorkais Bang on a Can sur une trilogie : Ominous Funk en 2012, Democracy en 2013 et Concrete en 2015. La musique live s’invite sur le plateau – au point que le nombre de musiciens dépasse celui des danseurs – pour créer des performances scéniques en forme de grands concerts chorégraphiques à l’énergie débordante. « De pièce en pièce, je n’ai fait qu’amplifier l’importance de la lumière, de la musique et fait en sorte que la danse laisse la place à l’interaction de tous les médiums en présence, de manière à former des pièces de plus en plus totales. »

 

Photo : Louis Canadas, pour Mouvement

 

En 2017, exit les musiciens, les danseurs et la musique savante. Dans Moto-Cross, la chorégraphe se met pour la première fois seule en scène, accompagnée d’un Dj. Parée d’un casque de moto et d’une tenue cuirassée, juchée sur un podium au milieu d’un dispositif quadri-frontal, elle propose un voyage rétrospectif, des années 1980 à nos jours. Entre autofiction et hommage à son père, président du club de moto-cross de Saint-Brieuc, la pièce s’éloigne des formes qui caractérisaient son travail, mais la musique continue d’en tisser le fil rouge. Jukebox de tubes entêtants, la BO de cette traversée pop en solitaire compile les hits de Cassius, Max Berlin, Sébastien Tellier ou Daft Punk. Sur un dancefloor lumineux et sous les flashs colorés des stroboscopes, Maud Le Pladec s’abandonne au waacking ou au locking, des danses urbaines exutoires qui renvoient à l’univers de certains clubs de l’époque.

 

Écrire et dessiner la danse

Boulimique de travail, Maud Le Pladec continue à danser pour Boris Charmatz. Un fait assez exceptionnel pour le souligner : rares sont les chorégraphes qui gardent la casquette d’interprète pour d’autres, les directeurs d’institution encore plus. Un profond désir de rester polyvalente, mais aussi une question de fidélité à sa famille artistique. « Boris continue d’être fédérateur pour de nombreux danseurs. Nous avons beaucoup voyagé ensemble, nous avons tous habité à Rennes, nous avons vu des enfants grandir. Ça me semble évident de continuer cette aventure avec eux aujourd’hui. » Pour la conception de son CCN, Maud Le Pladec ne cache pas s’être inspirée du Musée de la danse de Charmatz et du travail de la chorégraphe Mathilde Monnier, qu’elle a pu observer de près lorsqu’elle suivait la formation Ex.e.r.ce au CCN de Montpellier. « L’articulation la plus dure est de continuer à créer. Je déteste être assignée à une seule tâche ou à une seule catégorie… Ce n’est pas toujours facile à défendre auprès du ministère et des tutelles, mais j’ai besoin de continuer à danser, à collaborer avec d’autres artistes… »

Quand elle crée, en revanche, Maud Le Pladec « ne bouge pas de [sa] chaise ». Si de nombreux artistes développent une écriture de plateau empirique, elle chorégraphie au sens étymologique du terme : khoreia, « danser » et graphein, « écrire ». Derrière une table bricolée en bord de scène, elle s’affaire à décrypter des partitions, assistée de Julien Gallée-Ferré, compagnon de la première heure et fidèle interprète de toutes ses pièces. « Je n’ai rien besoin de montrer : toute la danse est déjà écrite. Avec Twenty-seven perspectives, j’avais envie de revenir aux fondamentaux. Au départ, la pièce s’appelait The White Piece, en référence à la page blanche. C’est de cette manière que j’ai commencé à travailler : j’ai dessiné, écrit des principes, imaginé des modalités d’écriture kinesthésiques, spatiales, et déterminé un vocabulaire, une syntaxe. »

Sur son bureau improvisé, une multitude de documents sont disposés à portée de main : des feuilles volantes, des notes consignées dans une dizaine de cahiers, des ouvrages disposés les uns sur les autres dans un équilibre précaire. Un volume des carnets d’Anne Teresa de Keersmaeker, duquel dépassent de multiples post-it, tutoie le livre de Rémy Zaugg, bible de la création en cours. Dans cet essai, l’artiste et théoricien suisse décompose en 27 esquisses descriptives La Maison du pendu, tableau de l’impressionniste Paul Cézanne. Entre mots et dessins, il trace des schémas pour comprendre le peintre qui ne peignait pas les choses, mais la perception des choses. Maud Le Pladec lui a emprunté son titre – Twenty-seven perspectives – comme son procédé. Elle a ainsi élaboré une partition qui se présente comme 27 variations sur un même thème. « Ce qui m’a fascinée, c’est que Rémy Zaugg a passé sa vie à travailler à partir de cette thématique de l’absence. Ce projet sur le tableau de Cézanne s’articule autour de la perception et du souvenir. J’aime l’idée qu’il y ait une partition fantôme dans la pièce, une architecture qu’on ne voit pas, qui se révélera peu à peu. »

Aussi précise que complexe, l’écriture de cette nouvelle création est un intense jeu de superposition d’informations qui régit intégralement les déplacements des danseurs, sans amputer leur liberté d’interprétation des mouvements. Ce jour-là, ils prennent pour la première fois leurs marques dans un décor minimaliste : un grand tapis blanc dont les bords se recourbent légèrement vers le haut. C’est dans ce périmètre qu’ils complèteront cette symphonie chorégraphique inachevée.

 

Texte : Wilson Le Personnic

Photographie : Louis Canadas, pour Mouvement

 

> Twenty-seven perpectives de Maud Le Pladec, du 28 mars au 3 avril au Théâtre national de Chaillot.