Meriem Bennani avec sa cousine Ghita © Meriem Bennani
Portraits arts visuels

Meriem Bennani

Détournement de clips célèbres, bruitages comiques ou incrustations d’animations, mouches ou papillons : à 31 ans, la plasticienne marocaine puise dans la culture YouTube pour déformer le genre documentaire.

Par Julie Ackermann

Un hijab faisant office de panier à balles de tennis, un autre en forme de gâteau de mariage ou encore un « funjab Metallica ». Dans une vidéo-trailer, Fardaous – la styliste fantoche inventée par Meriem Bennani en 2014 – fait défiler sur sa tablette les voiles islamiques, tous plus extravagants les uns que les autres, qu’elle a créés pour les « hijabistas », ces bloggeuses branchées qui en font un objet de mode. Trois ans plus tard, alors qu’un maire français lance un arrêté « anti-burkini », Meriem projette ces hijabs de fiction à la place de la publicité sur les contreforts du Barclays Center à New York. Armée d’un sens de l’humour absurde et transgressif, la jeune artiste n’a pas peur de prendre à revers les sujets sensibles. « L’humour est mon premier moyen d’expression, acquiesce-t-elle. C’est une stratégie inconsciente pour créer des images. » YouTube est sa principale source d’inspiration. En détournant des cultures populaires commercialisées et globalisées, la plasticienne marocaine de 31 ans, basée à New York, élabore un « cinéma adapté à aujourd’hui » : un cinéma pluri-écrans qui embrasse les possibilités offertes par le smartphone et l’animation 3D.

 

 

En anthropologue amatrice et geek, Meriem Bennani collectionne les pépites du web, en étudie les mécanismes et les réseaux de diffusion. Des codes du lol et de la télé- réalité aux secrets d’une vidéo virale, elle connaît toutes les ficelles et voit dans ces pratiques qui relient les individus d’un bout à l’autre de la planète les embryons d’un langage universel. Dans une installation d’écrans, imbriqués et déformés, présentée à la dernière Biennale de Rennes, elle filmait le décalage générationnel entre deux chanteuses traditionnelles marocaines, s’amusant à incruster des papillons de manière à ce qu’ils semblent s’échapper de leurs bouches. À celle de Genève, elle dévoilait un documentaire science- fictionnel sur les enjeux de la téléportation, présenté par un crocodile fluo planté au milieu d’un camp de réfugiés futuriste. Sa prochaine installation au lycée français de Rabat examinera les enjeux néocoloniaux à travers une télé-réalité adolescente.

Pour autant, son travail est bien plus complexe qu’une simple caricature du langage télévisuel : « C’est paresseux d’être ironique », dit Meriem Bennani. Jalonnant ses œuvres, les scènes de fête et de réunions d’amis, où se rencontrent des individus d’âges, d’origines et de milieux différents, sur fond de danse et de musique, sont bien plus qu’un leitmotiv. Dans ce contexte de débats identitaires et de militarisation des frontières, ces instants de communion sociale incarnent des poches de résistance. En choisissant ses interprètes parmi ses proches, dont elle force les traits avec autant de dérision que de bienveillance, les maquillant d’éclats de lumière ou les parant de masques plastiques, Meriem Bennani donne une aura digitale flamboyante à ses personnages. Ils deviennent les incarnations joyeuses d’un spectacle autrement plus émancipateur qu’un divertissement marchand.

 

> Miriem Bennani du 5 octobre au 27 janvier à la Fondation Louis Vuitton, dans le cadre du programme Open Space