© Johan Poezevara & Fabien Silvestre Suzor, pour Mouvement

Mette Ingvartsen

Pouvoirs du plaisir et plaisirs du pouvoir : la chorégraphe Mette Ingvartsen poursuit son exploration des corps et dynamite les limites sournoises de nos carcans contemporains.

Par Salomé Kiner De Dominicis

 

« Solo Show ». Les néons verts clignotent sous la vitrine et pourraient annoncer la première imminente de 21 Pornographies. Mais la Volksbühne de Berlin, où la chorégraphe Mette Ingvartsen présente sa dernière création, est encore à quelques mètres de là. Les néons sont ceux du sex-shop Erotica et éclairent la peinture d’une femme nue, en cuissardes et levrette, tendant sa croupe offerte au regard des passants de la Rosa-Luxemburg-Strasse. Cette rue pimpante du centre historique donne d’un côté sur la Fernsehturm, l’ithyphallique tour de la télévision ; de l’autre, elle débouche sur la Volksbühne, dont les colonnes éclairent la Rosa-Luxemburg-Platz, cernée ce soir-là de fourgons de police : ils encadrent un rassemblement de militants antimilitaristes.

Démonstrations de force, pornographie mainstream, domination masculine : pouvait-on imaginer un cadre plus à propos pour introduire The Red Pieces, cycle de spectacles entamé en 2014 ? D’ailleurs, seuls trois néons blancs crèvent l’obscurité du plateau lorsque s’ouvre 21 Pornographies, un ambitieux solo de 70 minutes pour explorer les liens tordus entre l’exercice du pouvoir et la recherche de plaisir. C’est le premier volet d’une soirée en quatre actes qui comprend aussi la représentation de to come (extended) et la continuation d’un dispositif critique au long cours, The Permeable Stage.

 

Cérémonie de la décadence

« Si vous pouviez éviter de placer le mot “sexe” dans le titre de votre article… » Elle l’a lâché comme une formalité, à la toute fin de l’interview, déjà perchée sur son vélo. La nudité ou la question de la pornographie à l’œuvre dans le travail de Mette Ingvartsen font souvent scandale, et donc écran au vrai sujet de ses spectacles. Or, ce n’est pas tant les corps que la chorégraphe déshabille mais les nombreux empires – moral, politique, économique – qui les confisquent. La nudité de Mette Ingvartsen n’a pas de finalité esthétique ; elle est anecdotique. Sa force, c’est d’être là pour proposer d’autres usages possibles de notre intégrité physique. C’est un moyen pour elle de générer des images différentes de celles du langage publicitaire et des standards du désir.

21 Pornographies commence par une voix. Celle de Mette Ingvartsen guidant les spectateurs dans le vestibule imaginaire de l’enfer au fond duquel se tient une cérémonie décadente. Y prennent part le président, le duc, le magistrat, des adolescents aux airs tristes, le jeune Sergio, la femme en noir et la prostituée qu’on humilie. On reconnaît le théâtre de l’excès absolu des Cent Vingt Journées de Sodome du marquis de Sade, pour qui la nature des passions humaines justifiait le crime. Page androgyne en chemise blanche et pantalon noir, la chorégraphe descend du public pour mimer des scènes d’humiliation. Après plusieurs interactions individuelles auprès des premiers rangs, elle invite bientôt toute la salle à se joindre au festin scatophile. Les soirées de l’ambassadeur n’ont jamais été aussi savoureuses.

Dans les deux premiers spectacles de son cycle, 69 Positions et 7 Pleasures, la chorégraphe troublait déjà la relation au spectateur. Elle n’est pas la première à franchir la distance sacrée qui sépare habituellement la scène du public, ni la première à s’inquiéter des risques d’une contemplation passive. Mais chez Mette Ingvartsen, cette réflexion se prolonge au-delà de la salle de théâtre. Elle est indissociable de son travail. En quatre conférences et 21 films expérimentaux, The Permeable Stage permet d’intégrer la performance dans un champ théorique élargi : « Il y a parfois un fossé entre ce que nous pensons faire et ce que voit le spectateur, la manière dont il interprète ces images, qu’elles lui plaisent ou non. C’est particulièrement vrai pour les pièces non verbales : nous ne sommes pas entraînés à interpréter le discours physique, bien qu’il soit notre principal outil de communication. Dans cette série, par exemple, je m’intéresse à nos comportements érotiques et à la façon dont ils déterminent nos manières d’être ensemble. J’essaie d’identifier puis de repousser les limites. En ce sens, The Permeable Stage est là pour proposer un temps de réflexion et de discussion collective que nous ne prenons pas nécessairement dans la vie quotidienne. »

 

 

Agonie et jouissance

De fait, l’intervention de la philosophe Petra Vanbrabant sur l’esthétique des fluides propulse la portée du moment où, dans 21 Pornographies, Mette Ingvartsen urine sur scène. Les fables erotico-sadiques des débuts ont laissé place au récit des tortures de guerre à caractère sexuel, filmées puis détaillées dans des salles de montage où la fascination opère comme dans une cabine érotique. Allongée à plat ventre en position de tir ou errant dans un voile de fumée opaque, la danseuse raconte l’attaque d’un village au Proche-Orient et décrit les exactions commises par les soldats américains. Viol de cadavre, visite d’un charnier, acharnement morbide : le malaise culmine lorsque le souffle de Mette Ingvartsen, amplifié et haletant, confond dans un même râle l’agonie des victimes et la jouissance des bourreaux. Entre les deux, l’intermède dans les coulisses d’un tournage de film pornographique orgiaque des années 1970 capture ce moment charnière où les acquis de la libération sexuelle ont été récupérés par une industrie florissante pour devenir des produits de consommation de masse, transformant bientôt nos désirs en diktats.

Car la pornographie mainstream, usant pour sa majorité des codes de la domination, ne procure-t-elle pas un plaisir comparable aux images de violence qui circulent aujourd’hui sur Internet ? « Dans l’histoire de la guerre, on peut voir que les tortures sexuelles font partie des formes ultimes de violence et d’humiliation. Mais on peut aussi voir l’image des tortionnaires posant avec un grand sourire devant les corps mutilés de leurs victimes. Pour moi, il y a donc une connexion très forte et perturbante entre la démonstration de pouvoir par l’humiliation sexuelle et le plaisir que cette puissance abusive procure. Cette jouissance entretient la violence. Or, je crois que ces mécanismes de pouvoir et de guerre, a priori exceptionnels, se retrouvent aujourd’hui dans le fonctionnement de la société au sens large : les liens entre l’exercice du pouvoir appliqué à la recherche de plaisir sont omniprésents. C’est très clair avec le mouvement #Metoo où l’abus de pouvoir est directement lié au désir sexuel. C’est cette structure sociétale que j’aborde dans mon travail, c’est elle qui doit changer. »

Après les néons glacés, les tirs de mitraillette et le final hardcore de 21 Pornographies, to come (extended) est un baume immédiat. Intégralement recouverts d’une combinaison en élasthanne bleu Avatar, les corps s’assemblent et se repoussent, s’interchangent et se figent dans toutes les variations possibles de l’orgie. Pourtant, aucune volupté n’émane de ces corps anonymes, privés d’âge et d’identité. On pense à une version ouatée des Temps modernes de Chaplin, aux mouvements moléculaires, à la loupe de l’entomologiste. Le caractère explicite de la chorégraphie passe vite au second plan. Comme si le geste sexuel, privé de ses stimulations affectives et sensorielles, n’était rien d’autre qu’une gymnastique froide. Le mimétisme pornographique ne fait pas acte d’érotisme.

Créée une première fois en 2005, to come tentait de redistribuer la sexualité en dehors des rôles traditionnels. Dans ces sculptures mouvantes, chacun reçoit autant qu’il donne sans distinction de genre : les dominants sont à leur tour dominés, les plus forts se soumettent aux plus frêles, les mêmes mains fessent et caressent. « Le but n’est pas d’annuler le genre mais de réfléchir aux pratiques qui lui sont liées. Que se passe-t-il si nous cessons de nous identifier à des réflexes strictement hétérosexuels ? »

 

Consommer la perfection

La reprise de cette pièce 12 ans plus tard intègre une réflexion sur l’avènement des médias sociaux. Internet aurait pu réinventer notre rapport au corpset la manière dont les identités s’exposent. Mais le culte de la perfection prend le dessus sur la diversité. Les femmes sont hypersexualisées, les hommes jugés sur des critères de virilité. Il faut être mince, sportif, épilé, jeune : autant d’injonctions qui font vendre. Pour Mette Ingvartsen, il est urgent de proposer des alternatives à ces représentations univoques et totalitaires : « Il y a quelque chose de très intéressant dans la manière dont on se met en scène, dans le grand déballage de notre intimité. Ces plateformes, par ce qu’elles rendent visibles et ce qu’elles autorisent, poussent les utilisateurs à consommer et à produire les mêmes formes d’images. À partir de ce constat, les combinaisons bleues sont devenues une manière de se demander : “Ok, que se passerait-il si nous cessions d’exposer nos désirs privés, si nous déconnections les sphères personnelles et publiques ? Est-ce une manière possible de résister à la confiscation de notre intimité ?” »

Mais l’acte de résistance le plus manifeste et le plus limpide de to come (extended) est encore à venir. Les danseurs tombent finalement les combinaisons pour se lancer dans un lindy hop furieux. Nus, suants et hilares, leurs corps de chair sublimés dans cette longue démonstration d’allégresse disent le contraire des plaisirs abusifs présentés jusqu’ici. Pour ne pas se contenter d’une dénonciation stérile, la conclusion de to come (extended) apporte une forme d’issue possible à la noirceur des précédents tableaux. « Les relations sexuelles ou sociales ne sont pas forcément basées sur l’oppression. D’autres modes d’existence sont possibles, simplement le marché ne nous les propose pas. Il faut les créer soi-même. La joie n’est pas un état qui s’achète. C’est à chacun de travailler pour en trouver la formule. L’oppression, dans ses applications politiques directes ou dans les manifestations plus insidieuses qu’elle peut prendre au sein même d’une démocratie, est paralysante. Elle nous épuise et nous surmène, elle nous vide. Mais la joie nous redonne la force d’agir. En provoquant cet état sur scène, j’espère qu’elle agisse sur le public par un effet de débordement ou par kinesthésie. » Mette Ingvartsen vit en Belgique. Elle était à Paris le 13 novembre 2015, puis à Bruxelles le 26 mars 2016. Elle a vu la peur se loger dans tous les recoins de la vie, les treillis militaires envahir le décor – elle a senti l’affect l’emporter sur l’agir. Présenter to come (extended) en diptyque avec 21 Pornographies était aussi pour elle une manière de répondre à l’état d’urgence, au risque de paralysie. D’abord théâtre de l’horreur, la scène devient lieu des possibles.

 

Texte : Salomé Kiner De Dominicis, à Berlin

Photographies : Johan Poezevara & Fabien Silvestre Suzor, pour Mouvement

 

21 pornographies, le 16 janvier au festival Écoute/Voir, Tours 

> Moving in concert, le 18 février à La Garance, Cavaillon ; les 29 et 30 avril au TNB, Rennes