© Benjamin Schmuck pour Mouvement
Portraits arts visuels

Neïl Beloufa

 

À 32 ans, le plasticien a conquis les mondes de l’art avec des œuvres qui mettent en scène la Sainte-Trinité du capitalisme : argent, guerre et surveillance. Neïl Beloufa, un chien de garde cynique ? Plutôt l’observateur sceptique d’un système dont il révèle l’envers du décor.

Par Orianne Hidalgo-Laurier

 

 

Le soleil d’automne s’écrase sur les fenêtres de l’entrepôt où Neïl Beloufa a déménagé son atelier. Novembre s’achève en douceur à Montreuil, et la matinée se dissout dans l’odeur de café et de tabac qui embaume la cuisine collective à l’étage. « Ils nous mentent en nous faisant croire qu’il fait beau alors que c’est faux. Faut pas oublier qu’on est en région parisienne…  » Ils ? Probablement le « système » : un mot qui hantera toute la conversation. L’humour conspirationniste du plasticien fait office de bienvenue, alors que les geignements d’une scie électrique s’échappent de l’entrée. Ils sont une dizaine – tous à la fois amis, artistes et assistants – à s’affairer pour concrétiser l’univers de l’ancien étudiant des Beaux-arts de Paris et du Fresnoy. « J’ai choisi d’être dans la machine, d’accepter un grand nombre de compromis tant que cela me permet de faire des choses plus vertueuses, de produire d’une manière qui s’accorde à peu près avec la façon dont j’aimerais que le monde fonctionne », confesse cette jeune étoile de l’art contemporain.

 

L'implacable croix

Dans les ateliers encombrés d’outils et de chutes de matériaux, les squelettes des vitraux en plexiglas de Neïl Beloufa se décrochent de l’obscurité. Quelques spécimens étaient récemment exposés dans sa monographie intitulée Développement durable au Mrac de Sérignan. Comme à son habitude, l’artiste a conçu cette exposition comme un ensemble régi par ses propres règles, presque à la manière d’un studio de cinéma, où l’œuvre est à la fois objet d’art, décor, mobilier et outil fonctionnel. Cet univers autonome exhibe ses circuits électriques, ses organes de déchets et ses caméras : le pouvoir de séduction de l’art révèle ses ficelles de production. Lorsqu’il s’exprime sur son travail, Neïl Beloufa ne l’explique pas, il balance une chaîne d’antithèses. « C’est joli mais ce n’est pas joli, ça a l’air d’être bienpensant mais c’est mal-pensant, tu ne sais pas si tu dois rire ou pleurer… Il y a toujours un malaise et une connivence en même temps, quelque chose qui contredit la puissance de l’objet. On ne piège pas le spectateur, on n’essaie pas de lui faire croire que ce qu’il voit est vrai.  »  Ce rapport démystifié à l’œuvre d’art lui viendrait des cartoons qu’il regardait enfant : « Avec le système de calques qui montrait comment l’animation était faite, tu voyais tout ce qui allait bouger dans le dessin avant que la séquence n’advienne. Tu savais à l’avance que Sam le Pirate allait exploser la porte, comme si tu étais médium. » Les années ont passé et ce fils de cinéaste, marqué par des films qui «  cassent les systèmes de représentation  » tels que Muriel de Resnais ou Some Came Running de Minnelli, s’est intéressé à un autre système, plus global, plus réel, plus complexe : celui dans lequel il vit. Ses installations intègrent des rebuts de la société de consommation, tandis que ses vidéos prennent la forme de jeux de rôle dans des pastiches de western, sitcom ou science-fiction. Dans les deux cas, il s’agit de mettre en scène la Sainte-Trinité du capitalisme : l’argent, la guerre et la surveillance. Le schéma cruciforme revient comme un leitmotiv implacable dans le discours et surtout dans les gestes de l’artiste, qui dessine une croix invisible entre le sucre et le cendrier. « C’est le XXe siècle qui a fait cette croix avec d’un côté l’engagement et de l’autre le marchand. Or, cette opposition signifie que la seule personne qui peut être engagée, c’est une personne qui n’a pas besoin d’argent pour vivre ou qui est issue d’une classe dominante. Notre société distribue du manichéisme et de la dialectique à la pelle. »

 

« Un artiste joue toute sa vie pour faire un objet. Il y a une beauté dans cette violence »

 

Pour Neïl Beloufa, mettre à nu les logiques néolibérales en exposant sur le même plan le décor et son envers n’empêche pas l’adhésion. Le trentenaire à l’allure nonchalante et à la répartie aiguisée assume avec beaucoup de dérision le statut de patron converti aux idées de gauche. Ce paradoxe se décline depuis la sphère sociale jusqu’à la scène artistique. Les artistes n’obéissent pas à la volonté d’un seul commanditaire et leurs images peuvent critiquer ouvertement le pouvoir. « Avant le rapport était clair et simple, même si certainement plus violent au quotidien : l’artiste était dépendant, il répondait à la commande, produisait les images de la société et essayait éventuellement de la critiquer. Aujourd’hui, le rapport est devenu ultrapervers. Faire la critique du pouvoir, c’est en faire le portrait. Plus celui-ci est attaqué, plus il prouve qu’il est démocratique et ouvert. On est coincé dans un système bouclé », observe, catégorique, le plasticien. En sortir relèverait de l’utopie et prétendre s’en extirper de la naïveté. Au mieux.

 

L'atelier de Neïl Beloufa à Montreuil. Photo : Benjamin Schmuck pour Mouvement 

 

L’expérience américaine

Existe-t-il un « art politique » ? Le suggérer tient de l’absurdité, à en juger par la réaction consternée du jeune homme. Ce qui peut être politique, en revanche, c’est le système de production et de diffusion d’une œuvre. « Dans nos sociétés capitalistes, ça passe notamment par se poser la question : “Comment utiliser son argent ?” » L’artiste a donc expérimenté des systèmes, en particulier dans son ancien atelier de Villejuif – baptisé Occidental Temporary – que Le Monde a qualifié de « phalanstère », en référence à l’utopie socialiste de Charles Fourier. En quelques mois, le 20 m2 que Neïl Beloufa sous-louait s’est transformé en un espace partagé et autogéré de 600 m2 par lequel est passée une trentaine d’artistes de différentes générations. « On redistribuait l’argent de la vente des œuvres en salaires égaux. Si un artiste ou un ami avait besoin de travailler, on lui donnait un job. Du coup on acceptait tous les projets, et cette main-d’œuvre nous donnait les moyens de faire n’importe quoi. En contrepartie de ma compromission économique, on ne devait pas capitaliser mais tout dépenser, donc quand on pouvait on aidait la production des autres ou on finançait le centre d’art. » Une grande exposition collective à l’automne 2015 fêtait in situ la fin du tournage d’Occidental, premier long-métrage autoproduit de l’artiste. Un polar tourné en huis clos dans l’atelier – transformé en hôtel pseudo chic – où gonfle la paranoïa d’une société médiatique obsédée par le terrorisme, le racisme et l’homophobie. Cette exposition signait également la fin de l’aventure collective. Conformément à la mathématique beloufienne, selon laquelle tout positif révèle simultanément son négatif, le camarade virerait implacablement au despote, l’autogestion au népotisme ou en argument marketing. Et la boucle infernale se poursuit : financer un propriétaire, gentrifier un quartier… « On a tous en tête des utopies, de potentielles transformations de la société, mais, pour être franc, j’ai l’impression que celui qui fait de l’art “professionnellement” sert autant le système qu’il pense desservir que l’inverse  »,  conclut le plasticien. Quand son assistant souligne que « Neïl n’aime pas gaspiller » en parlant des cartons de bières, mégots et autres pots de yaourt convertis en matériaux artistiques, libre à qui veut d’y lire un credo politique. En intègre saboteur de croyance, l’intéressé se contente d’un : « J’aime bien me dire que quand je fume une clope, je travaille. Un jour on a même fait acheter une cartouche de cigarettes à une institution. »

 

Autogestion, autonomie, redistribution… Autant de concepts lovés dans la pensée anarcho-communiste que le plasticien pense avoir plutôt hérité de ses parents algériens, éduqués dans un régime socialiste, et de ses grands-parents qui ont participé à la guerre pour l’indépendance. Il ajoute à ses influences, en rougissant presque, le Wu-Tang Clan. Ce groupe de rap new-yorkais a élaboré dans les années 1990 une dynastie du hip-hop et fomenté un système pour court-circuiter l’emprise économique des maisons de disque. « Ils ont réussi à dominer le marché indépendamment et sans se faire concurrence ! s’exclame Neïl Beloufa. À 20 ans, ils ont inventé un vrai système politique enveloppé dans un imaginaire kung-fu. » Succès commercial à l’américaine plutôt que révolution prolétarienne, cet exemple souffle l’idée qu’un système peut toujours se faire prendre à son propre jeu.

 

Photo : Benjamin Schmuck pour Mouvement 

 

De ses études à la Cooper Union à New York et à CalArts à Los Angeles, Neïl Beloufa garde le goût de mêler culture « noble » et populaire ainsi que le souvenir d’un rapport à la fois « sain et vulgaire » à l’argent mais aussi à la création artistique. « En Europe, beaucoup d’écoles sont gratuites donc le problème se pose différemment. Aux États-Unis, j’ai eu l’impression qu’on trouvait dans ces écoles d’art des gens issus de milieux modestes qui s’endettent pour y être, et qui du coup sont “contraints” d’essayer de gagner de l’argent en faisant de l’art. Ceux qui font des films indépendants mettent leur maison en hypothèque pour pouvoir le réaliser. Un artiste joue toute sa vie pour faire un objet. Il y a une beauté dans cette violence. » Le plasticien se plaît à opposer aux grands discours humanistes une situation socio-économique concrète et brutale, replaçant au passage la figure du créateur dans les rangs du commun des mortels. Accepter d’être l’outil d’un système néolibéral passe encore, mais pas question de se rendre complice du mythe de l’artiste libre, tel que l’a récemment exalté – sans la moindre ironie – Emmanuel Macron lors de l’inauguration du Louvre Abou Dhabi. « Si l’artiste accepte la croix [qui oppose l’engagement et le marchand – Nda], c’est de la stérilisation parce qu’il reproduit les systèmes de pouvoir qu’il critique. Et c’est là qu’il fait vraiment du mal à la société », continue de conceptualiser Neïl Beloufa avant de jeter un pavé dans la mare : « Il ne faut pas en vouloir aux gens quand ils ne voient dans une œuvre d’art contemporain qu’un simple cube. C’est parfois vrai. L’art peut être un outil de séparation sociale. »

 

 

« Faire la critique du pouvoir, c’est en faire le portrait. Plus celui-ci est attaqué, plus il prouve qu’il est démocratique »

 

 

Imposture généralisée

Revenu des États-Unis et de son fantasme d’autonomie, le jeune homme va plus loin dans le dépeçage des représentations : l’artiste utiliserait les mêmes outils que le pouvoir pour contrôler les masses, en jouant sur la crédulité, l’empathie et les croyances des spectateurs. « Je ne fais pas de la publicité. Ma responsabilité vis-à-vis de la société, c’est  de créer une distance, d’avoir un pied dedans, un pied dehors  et de parler des choses sans en parler », rebondit-il avant d’entamer une démonstration sociologisante sur la réception des œuvres. « L’artiste se déracine en faisant un objet à partir d’une communauté moins élevée que lui sur le plan économique et social – dans la structure officielle. L’œuvre n’intéressera ni cette communauté, plus prompte à voir autre chose qu’elle même représentée par un autre ou le dernier blockbuster ; ni les classes dominantes qui la regarderont quand même parce qu’elle les critique. Seuls les gens issus du même milieu socio-culturel que l’artiste – donc notre milieu – y trouveront un intérêt », explique-t-il à grands renforts de gestes dessinant dans l’air un plan orthogonal. « Pourtant le rôle d’un artiste c’est de transcender les structures de classes et de pouvoir. » Cette logique – « consommer des problèmes de société mis en image ou en en volume » – s’avère effective dans nombre d’institutions, publiques et privées. Dans ce jeu de dupes, reste à Neïl Beloufa d’entretenir la connivence avec le spectateur, que ce soit prochainement au Palais de Tokyo ou à Dubaï pour le prix d’art contemporain d’Abraaj, un grand groupe d’investisseurs privés.

 

Texte : Orianne Hidalgo-Laurier

Photographies : Benjamin Schmuck pour Mouvement

 

> Neïl Beloufa, L’Ennemi de mon ennemi, jusqu'au 13 mai au Palais de Tokyo, Paris

« L'histoire est écrite par les vainqueurs ». Ces mots de l’écrivain d’extrême droite Robert Brasillach – devenus adage – pourraient tout aussi bien titrer l’exposition L'Ennemi de mon ennemi. Et le Jeu de la Guerre  de Guy Debord la sous-tendre. Neïl Beloufa y agence les archives de différentes institutions militaires afin de mettre le spectateur aux prises avec les systèmes de propagande. Ou comment le sensationnalisme relève de stratégies politiques et médiatiques mais aussi artistiques. « L'histoire de l'art se construit à travers des représentations de guerre, de grosses voitures et de sexe, stipule le plasticien. Mais nous, en tant que "progressistes", avons décidé que ces images étaient rétrogrades. Le jeu de cette exposition, c'est de travailler avec ce que l'on n'est pas censés travailler.» 

> En fuyant, ils cherchent une arme, exposition collectivejusqu'au au 31 mars à la Maison populaire, Montreuil

> Occidental de Neïl Beloufa, sortie en salle le 14 mars