© Basile Mookherjee
Portraits arts visuels

Nicolas Daubanes

Il habite dans sa bagnole mais travaille en prison, dessine à la meuleuse et sculpte du béton. À 35 ans, le plasticien tout juste lauréat du prix des Amis du Palais de Tokyo poursuit son tour des lieux d’incarcération.

Par Stéphanie Vidal

 

Rares sont les moments où l’émotion advient à la lecture des crédits d’une œuvre d’art. Les légendes et protocoles qui explicitent les pièces de Nicolas Daubanes sont pour - tant une initiation à la poétique des matériaux, tangibles ou intellectuels. L’artiste plasticien de 34 ans y égrène son goût de la formule et des ingrédients inattendus, actualisant des recettes collectées auprès de prisonniers ou faisant allusion à leur condition de détention. « Bouteilles en plastique, fruits, sucre, levure, eau, préservatifs » reproduisent le pruno, l’alcool macéré en milieu carcéral. « Béton, sucre » évoquent l’acte désespéré de résistants prisonniers qui, en incorporant l’un à l’autre, cherchaient à ruiner les fortifications du mur de l’Atlantique qu’ils étaient contraints d’ériger.

Nicolas Daubanes, un grand type au corps fragile et au regard déterminé, est pétri d’urgences. Ses pièces transcrivent des états de veille, de vigilance ou d’alerte, et disent quelque chose de l’attaque attendue. Celles-ci s’élèvent comme des phares sur une côte dangereuse, balayant l’horizon vers ceux que la lumière peine à atteindre ou ne touche plus. Cet été, au Château de Servières dans le IVe arrondissement de Marseille, il a présenté une sirène fonctionnelle datant de la Seconde Guerre mondiale dans le cadre de son installation OKLM. Exposé, le SAIP – acronyme de Système d’Alerte et d’Information de la Population – évoquait la rôderie perpétuelle du danger. Mise en action, la sirène fait basculer la proposition dans la per - formance : Nicolas Daubanes l’alluma un instant, prenant ainsi le risque de briser les œuvres en verre qui l’entouraient, balayées par l’intensité des ondes sonores.

 

Cellule Familiale

 À l’entendre, Nicolas Daubanes n’est pas homme à se faire balader : il préfère conduire pour choisir le cap. Il y a fort à parier qu’en cet instant même il est au volant d’une auto ou d’une moto japonaise pour rallier deux villes du sud de la France ; avec pour tiercé dans le désordre : Tarbes où il enseigne, Toulouse où il dispose d’un atelier, Marseille où il expose régulièrement. L’attitude ordalique et le désir de vitesse sont récurrents dans son travail, comme dans la façon dont il mène les choses. Dans les prémices de sa pratique, voitures et vélos ont occupé une place importante. Avec ces engins, il concevait des œuvres d’endurance dans lesquelles l’e fort avait valeur de recueillement et la persévérance le goût du geste vain. C’est ainsi qu’il a pédalé pendant des heures pour laisser progressivement apparaître une photographie de feu son père ou qu’il a passé une journée entière sur un circuit automobile, à ré - péter inlassablement la même boucle, mais en augmentant à chaque tour les kilomètres-heure et les possibles tourments. « Même si l’on subit une forme d’enfermement dans notre existence, et si l’on suit une trajectoire qui se dessine malgré nous, on peut décider de vivre intensément cet itinéraire », expliquait-il dans l’entretien restitué dans son catalogue La Vie de rêve.

La probabilité de le savoir sur les routes est aujourd’hui maximale. Dans un message public posté fin juillet sur sa page Facebook, il annonce : « Je viens de rendre les clefs de ma charmante petite maison. Je n’habite plus à Perpignan, je ne regrette rien. [...] Vit et travaille dans sa bagnole (pour de bon). » Perpignan, c’est la ville où Nicolas Daubanes a suivi ses études d’art. En la quittant, il clôt un chapitre. La maison dont il se sépare appartenait à ses parents, qu’il a tous deux perdus avant d’avoir 20 ans. Nomade pour un moment, la demeure qu’il acquiert – mais qui n’est pas immédiatement évidente – c’est celle qu’il façonne lui-même en reconstituant œuvre après œuvre, pierre après pierre, un bâtiment. « Quand on regarde mon boulot, on trouve une cuisine moulée en silicone, un toit en tuiles cassées, du carrelage sur lequel on a torturé, des colonnes et des escaliers en ruine, rongés par le sucre alors qu’ils sortent de leur coffrage et aussi une clef en plusieurs morceaux. J’ai eu la sensation de reconstruire un bâtiment éclaté et que ce bâtiment était une maison. Il s’agit peut-être de la maison de ma famille disparue que je recompose en créant des éléments architecturaux brisés. Je construis mes projets artistiques comme un ouvrier, en posant les briques, en dessinant sur les murs, et non pas comme un architecte car je n’ai pas de pensées détachées de la matière ou extérieures au bâtiment. »

 

 

Voir toutes les prisons

 Nicolas Daubanes a récemment intitulé une exposition Aucun bâtiment n’est innocent. Et c’est bien sur ceux qui témoignent de la culpabilité qu’il a jeté son dévolu. En 2008, alors en troisième année aux Beaux-Arts, il intervient au sein de l’établissement pénitentiaire pour mineurs de Lavaur, non loin de là où il passa son enfance. Pendant cet atelier, il entrevoit les règles qui régissent la vie des détenus et conditionnent les interactions entre ceux qui habitent, ceux qui travaillent et ceux qui visitent ce système, replié mais non clos. Daubanes délaisse les hôpitaux d’abord investis – trop lourds d’affects personnels –  au profit de cet univers pénitentiaire, suffisamment distancié pour être étudié, mais suffisamment proche pour l’engager dans ce qui deviendra son grand projet : « Je visite et j’interviens dans des prisons car je mène un projet de vie : je veux comprendre ce qu’est l’incarcération dans différentes cultures et déférents pays. Quand on me demande pourquoi une prison plutôt qu’une autre, je réponds qu’il n’y a pas de raisons ni de préférences. Toutes m’importent et je compte toutes les voir. Ce qui m’intéresse dans l’incarcération, c’est comment on y réagit. La réaction de quelqu’un face à cette contrainte peut avoir quelque chose de poétique. »

Ses œuvres aux formats variés cherchent à saisir cette réaction, à révéler les conduites qui se dérobent au regard derrière les jugements, les murs et les années. Nicolas Daubanes, par exemple, fixe son attention sur la façon dont un prisonnier va « cantiner » un carambar, transformant la nourriture en un biscuit artisanal pour le donner à un enfant au parloir. Il nous enjoint à prendre en compte l’absent qui a gravé un nom dans la pierre, qu’il s’agisse du sien, de celui de l’aimé, ou de n’importe quel synonyme de l’ailleurs et du bonheur. Ces graffitis faits pour tromper l’ennui perdurent à leur auteur. Les Romains savaient déjà que l’oubli est pire punition que la mort et avaient dans leur arsenal juridique une condamnation post-mortem, la damnatio memoriae qui, une fois infligée, visait à faire effacer le nom et le visage d’une personnalité politique de l’espace public.

 

photo : Basile Mookherjee, pour Mouvement

 

L’artiste traque ces inscriptions et les restitue en frottant les murs au graphite ou en les soulignant au néon. Des gestes qui rappellent la part active que nécessite la remémoration et la commémoration. Ses installations tendent d’ailleurs vers l’archive sensible. Pour évoquer le grisement des mutins occupant la prison Charles-III à Nancy, en janvier 1972, il propose au visiteur de monter sur un toit ou de briser sous son poids quelques tuiles non fonctionnelles. Ou même d’empoigner quelques briques parfaites pour être lancées. Les dessins de prisons ou de leurs plans, les photographies d’archives ou prises par l’artiste sont restitués à la poudre d’acier aimantée, ces résidus d’évasion qui se détachent du barreau qu’on lime patiemment pour parvenir à le rompre. En transposant les matériaux du bâtiment en matières plastiques, Nicolas Daubanes éprouve les multiples formes que prend l’enfermement et semble traduire sa peine en expérience. « Mes travaux sont des autoportraits en puissance. Quasiment que ça. Plus ou moins cachés, plus ou moins avoués, parfois un peu éloignés. Mais si la question de l’ego tip est permanente, je ne travaille jamais seul. J’embarque systématiquement avec moi des détenus, qui sont des camarades d’expertise de contraintes ; des personnes de ma famille ou des amis. C’est important de passer du temps avec ceux qui m’entourent, de mette en valeur leurs compétences. »

 

 « Même si l'on subit une forme d'enfermement dans notre existece, on peut décider de vivre intensément »

 

Graine d’eucalyptus

Quarter des femmes mineures, Prison des Baumetes, Marseille est une œuvre qui témoigne de ces complicités. En 2017, Nicolas Daubanes anime un atelier à la prison des Baumettes auprès de jeunes filles âgées de 12 à 18 ans. Restreint par le matériel habilité en prison – le carton, l’argile molle, les crayons – il opte pour le dessin. La consigne qu’il adresse aux détenues est de figurer la clef de leur cellule de deux façons ; la première libre et personnelle, la seconde reproduisant de mémoire, le plus fidèlement possible, celle qui pend à la ceinture des surveillantes. Conformément à sa demande, des dragons et autres créatures fantastiques apparaissent pour l’exercice libre. Les formes incongrues qui naissent du second sont en revanche plus surprenantes, très éloignées de la réalité. Une surveillante passant par-là s’en étonne et pose l’une de ses clefs sur la table. La suite, Nicolas Daubanes la raconte : « Par réflexe, j’ai sort un peu d’argile, arguant que ça serait super si elle pouvait l'enfoncer dedans, comme ça on aurait l’empreinte sous les yeux continuellement. Elle accepte et le fait, avant de se rendre compte que c’est une connerie. Je suis part avec l’empreinte rejoindre mon beau-frère, prothésiste dentaire, et je lui ai dit : “Voilà ce que l’on va faire ensemble ! » L’œuvre qui en résulte est une clef brisée, composée de petits tronçons de céramique dentaire évoquant de minuscules ossements. L’objet, bien que non opérationnel, possède des propriétés exceptionnelles : il est indétectable aux portiques de sécurité et sa dureté, ainsi que sa résistance à l’usure, le rendent presque immortel.

Ses projets sont parfois plus organiques encore. Récemment invité en Tasmanie pour produire un dessin dans le cadre du festival Dark Mofo, il découvre « l’île des Morts » au cours d’un trajet en bateau. L’artiste décide de faire escale sur cette petite île-cimetière où l’on trouve les tombes de 1646 personnes – forçats, employées des bagnes ou militaires – toutes décédées dans les colonies pénitentiaires australiennes. Il en a rapporté une graine d’eucalyptus et le germe d’une collaboration. « On part d’une gaine, mais avec ma sœur, c’est un projet qui se dessine pour 20 ans. Elle va la faire grandir comme mon père faisait pousser les arbres : en bonsaï. Le bonsaï est une forme de l’enfermement. Il s’agit de contraindre la plante à ne s’élever que jusqu’à une taille prédéfinie, selon le pot donné, le rempotage et les coupes qui seront effectuées. Ce sera une façon de questionner l’éducation et l’autorisation en transposant ces notons à une plante. »

 

L’incroyable carrière de Booba

Nicolas Daubanes agit aussi en complicité créative avec ceux qui l’inspirent, généralement dans les marges et souvent sujets aux controverses, qu’ils soient artistes du XVIIIe siècle – comme Piranèse gravant des vues de prisons imaginaires – ou musiciens contemporains comme Booba, à peine sorti de détention préventive. Le plasticien lui adresse de nombreuses dédicaces. L’exposition OKLM reprend le titre d’une chanson de l’album D.U.C paru en 2015. Booba frappe si fort les esprits qu’un autre artiste contemporain, Mohamed Bourouissa, a fait marteler par la Monnaie de Paris des pièces à son effigie à l’occasion de la Nuit blanche 2012. La vidéo All-in qui montre la fabrication de ce jeton est supportée par le morceau « Fœtus » dans lequel Booba raconte comment il s’est construit. C’est la force réalisatrice du rappeur qui semble aussi marquer Nicolas Daubanes : « Ce qui m’intéresse chez Booba, c’est sa force tranquille et individuelle, son attitude un peu merdeuse et son écriture imagée. On retrouve dans ses punchlines la mélancolie crue et la question de l’urgence. Son discours “je pars de rien et sans faire de concession, j’arrive exactement où je veux” me donne des frissons. Il n’y a pas beaucoup d’auditeurs de Booba dans les institutions d’art contemporain… Ceux qui ne savent pas bien écrire ou bien parler racontent des tucs aussi intéressants que les intellectuels. Je me suis amusé de cette proximité avec mon exposition Les Mains sales : c’est le titre d’une pièce de Sartre autant que celui d’une chanson de la Fonky Family. » Deux œuvres qui disent sensiblement la même chose.

 

Texte : Stéphanie Vidal

PhotographieBasile Mookherjee, pour Mouvement