Couverture de <i>Cordelia la guerre</i> de Marie Cosnay Couverture de Cordelia la guerre de Marie Cosnay © Éditions de l'Ogre.
Portraits littérature

Oser l’épopée collective

Marie Cosnay

Auteure d'une vingtaine de livres, Marie Cosnay écrit aux prises avec le réel et ses marges. La culture des Anciens en colonne vertébrale, elle fait langue avec les paroles des autres.

 

Par Natacha Margotteau publié le 11 avr. 2016

« Les paroles sont le reflet de ce qui se vit collectivement, elles nous disent quelque chose du monde. Il y a des choses qui se passent, qui remuent quelque part, des choses que je ne sais pas du tout nommer, définir ou imaginer, mais j'y vais. »  Marie Cosnay repart à la source : la présence physique de l'autre. Elle puise au cœur du réel la parole de ceux que l'on n'écoute pas ou peu. Dans la vie de tous les jours, là où ça parle beaucoup : chez les commerçants de son quartier, dans la rue, au collège où elle enseigne, à la télévision, à la radio. Mais aussi dans des lieux où ça parle autrement. Bénévole à la Cimade en 2008, elle assiste pendant cinq mois aux audiences d'étrangers présentés au juge des libertés et de la détention du Tribunal de Grande Instance de Bayonne. Des paroles s'y croisent, se percutent, se mesurent et s'ignorent, celles des étrangers « en situation irrégulière » et celles de tous les « représentants de l'appareil » policier, administratif et judiciaire. Elle note, les phrases, les silences, les gestes, comment les individus se tiennent dans et par la parole. L'impuissance à comprendre, toujours, tenaille.

« Faire, écrire, collecter dans l'attention à la personne qui parle. Avec gentillesse, enfin ce n'est peut-être pas le bon mot... dans une certaine bienveillance. Il y a des paroles dont je me fiche mais qui paraissent à d'autres plus intéressantes. Il y a des paroles qui témoignent. ». Noter, elle le fait partout – sur son blog Mediapart, sur son site d'écriture et de traduction, sur sa page Facebook – des paroles entendues, des situations, des aphorismes, des images, des pensées furtives... À la manière des Grecs qui tenaient des hupomnêmata, ces cahiers, registres ou livres de compte dans lesquels on consignait le déjà-dit comme matériau destiné à la relecture et à la réflexion ultérieure. « Parler avec les flics du TGI de Bayonne ou de la PAF, c'était écouter les mots qu'ils mettaient sur ce qu'ils faisaient. Comment ils peuvent faire avec cela ? Qu'est-ce qu'ils disent de l'aberration qui bloque quelqu'un en centre de rétention administrative parce qu'il n'a pas de papiers ? Les gens et les paroles ne sont jamais tout à fait collés. La personne ne se réduit pas à ce qu'elle dit, un petit quelque chose échappe, des expressions, des silences... À l'intérieur des paroles, le corps contredit, le discours se fissure.  Au moment de la rencontre, la présence physique de l'autre, la situation qui me déborde, c'est tout ce qui compte. Ce que cela me fait par le corps dans l'écriture, je m'autorise à en faire quelque chose. »

 

Des paroles dans l'écart

Marie Cosnay n'est ni scribe, ni journaliste, ni sociologue mais professeur de lettres classiques et traductrice des textes antiques. Ce qu'elle note, elle le rapporte dans l'écart. Son mouvement d'écriture traduit le réel qu'elle « redonne à lire dans une langue à cheval ». On pourrait penser : une expérience, un livre. Ainsi des notes prises sur les bancs du TGI, deux ouvrages voient le jour. Entre chagrin et néant, sorte de journal de séances où se mêlent paroles, attitudes rapportées et commentaires de l'auteure, et Les noces de Mantoue, conte inspiré par les échos de ce qui y a été vu et entendu. De la plongée dans les archives de la Commune, un roman intitulé À notre humanité. Des visites dans les camps de migrants à Corinthe et Amygdaleza en Grèce, une pièce de théâtre, Bouc de là. Mais ce qu'écrit Marie Cosnay n'a rien de linéaire : qu'importe les époques, le temps du récit est traversé par une durée qui révèle notre humanité. 

 

Des paroles en chœur  

Impression des plus saisissantes quand on lit Cordelia la Guerre, le 7ème ogre des éditions du même nom1. Avec la tragédie du Roi Lear en toile de fond, l'auteure trame les voix et chemins de personnages, apparemment étrangers les uns aux autres. L'intrigue est terriblement contemporaine : des nobles mafieux de la finance en lutte pour le pouvoir et le contrôle des territoires, Gabrielle la fille du Grec prenant la tête d'une révolte de nu-pieds, les Falstaff s'abritant devant le Carrefour Market. La densité politique des événements actuels rougeoie à l'horizon. Depuis un « lieu sans lieu où naissent les histoires vraies ou fausses »2 - l'apparente cacophonie du monde – l'écriture de Marie Cosnay opère : elle suture les éléments dissociés en un récit commun et fait surgir une réalité autrement réelle. Le monde dans lequel nous vivons y apparaît plus complexe, c'est-à-dire bien plus tissé ensemble, qu'on ne semble vouloir nous le présenter. Cordelia la Guerre est un chant ; ce livre déploie toute la force de l'œuvre déjà écrite par l'auteur. Car Marie Cosnay écrit de toutes part. Ses textes, quelque soit leur nature, se débordent les uns les autres. Ce sont des textes en chœur : des voix qui courent au fil des narrations qui bifurquent, se télescopent, et des temps qui glissent en écho. « Ce qui me fascine c'est la somme des paroles proférées, la somme des paroles entendues. Même ma simple journée, je la vis au milieu de ce choeur. Le signifiant arrive et tournoie. Les paroles résonnent, elles sont brassées. Je les mets ensemble comme si elles appartenaient à une sorte de collectif. »  

 

Déclencher la berlue  

Le chœur chez Marie Cosnay est celui du dire-vrai (parrhèsia), cet idéal démocratique athénien qui consiste à faire usage de sa liberté pour dire les excès et les dominations, exposant l'interlocuteur au risque. Son chœur porte donc une parole politique : dire la violence du monde. Laquelle se manifeste en premier lieu dans la façon dont on traite les corps. Ainsi Marie Cosnay plante dans nos yeux des images de corps qui trinquent : têtes décapitées, yeux crevés, cheveux en feu, sang entre les cuisses, terre sous les ongles, boue sur la peau. De corps qui se prostituent, qui partent à la guerre, qui se jettent dans le vide... de corps qui se changent en d'autres corps.

Le chœur de Marie Cosnay résiste à l'injonction identitaire. S'il est important de noter consciencieusement « les noms et les manières qu'eurent ceux qui portèrent ces noms de disparaître »3, on croise souvent des personnages sans papiers, des personnages insaisissables dont on ne connaît jamais le nom, des personnages homonymes, doubles ou qui, au cours de l'intrigue, changent de nom, voire même de genre. Rien n'est figé. Les êtres ne coïncident pas : il s'agit de « comprendre qu'on est toujours un peu déjà où on n’est pas encore ou (...) pas tout à fait où on semble vouloir montrer qu’on est absolument » 4.

Dans ces écarts, dans ce trouble, le récit déclenche littéralement la berlue. Par des images fulgurantes, il nous interroge : « On fait tous les jours comme si on ne voyait pas ce qu’on voit (…) Quelqu’un craque (...) Quand on pense. C’est pour ça, on ne pense pas. On n’écoute pas. »5  Marie Cosnay écrit sur ce que l'on ne veut ni voir ni entendre. Parce qu'il est en effet parfois difficile de croire les choses dont on entend parler. Près de 4 000 migrants morts en 2015 en essayant de traverser la Méditerranée, vous avez la berlue ?

 

Interroger la clôture des mondes

L'œuvre de Marie Cosnay ne se satisfait d'aucune frontière. En 2015, l'auteure écrit la mise en voix et en chœur d'une pièce de théâtre, Bouc de là, avec la Compagnie La Baraque Liberté, à partir de paroles collectées auprès de ceux qui habitent une Europe qui s'effraie et des migrants rencontrés en France, en Espagne et en Grèce. La scénographie, écrite pour l'espace public, plonge les spectateurs dans un corps à corps avec la déshumanisation du monde. Ces derniers, emmitouflés dans des couvertures derrière des barrières Vauban, regardent les migrants parcourant la rue en allées-et-venues incessantes avec l'espoir d'entrer dans le centre d'hébergement. À l'image d'Enée, les migrants sont les héros d'une épopée moderne, frappant à la porte d'une Europe qui compte pour savoir combien elle peut en laisser entrer. Cette pièce a été jouée à l'automne dernier à La Cartoucherie. Un lieu avec ses portes qui s'ouvrent mais qui se ferment aussi. Et quoi qu'on en dise, celles-ci sont plus fermées qu'on ne le pense et toujours difficiles à pousser pour qui ne va pas jusqu'au seuil.

« C'est urgent que l'on sorte des lieux, que la scène sorte des espaces consacrés. On est dans des salons avec nos récits, on se parle les uns aux autres, entre nous. Quelque chose manque comme une adresse. Je me demande toujours : quelle scène pour que la littérature s'adresse ?» Marie Cosnay rêve d'un « récit qui nous traverse autrement, pas forcément pour plus de public mais un autre public, pour que les choses soient entendues autrement. » Elle rêve de projets qui débordent : un grand récit écrit anonymement et distribué, un grand roman public écrit à plusieurs, à l'instar des pastorales du pays basque où elle vit. Un poème sans fin.

« Pensez-vous qu'il y ait aujourd'hui un besoin d'épopée ? /  Malgré les analyses, le politique, les efforts pour comprendre, on n'y arrive pas : trop de petites phrases montées en épingle, la mort de la vie politique, le doute généralisé. Il y a un désir d'épopée pour retrouver celui à être ensemble. Et peut-être aussi un devoir d'épopée. Non pas à titre individuel – raconter chacun dans son coin – mais une épopée contemporaine écrite collectivement avec les morceaux de monde que l'on vit ou que l'on sait que d'autres vivent. Une épopée qui fabrique du lien et nous embarque parce qu'elle raconte ce que l'on désire, ce que l'on choisit de fonder ensemble. Ce serait bien d'oser l'épopée collectivement, le réel par l'épopée, pour le voir un peu plus dense qu'il ne nous est montré et ne pas mourir de la clôture de la parole sur elle-même. »

 

1. Lire les articles « Génération d'ogres » et « Entrer dans l'irréalité » publiés sur Mouvement.net, mai 2015.

2. Cordelia la Guerre, éditions de l'Ogre, août 2015. p. 217.

3. « Quand les mots du récit », Publie.net. En commentaire d'un extrait du Livre XII des Métamorphoses d'Ovide.

4. A notre humanité

5. « Ecrire », Mediapart, billet du 24 août 2015

6. Cordiela la Guerre, idem. p. 69.

7. Extraits disparates de la pièce Bouc de là, Cie La Baraque Liberté.