© Manuel Obadia-Wills, pour Mouvement
Portraits Performance

Piotr Pavlenski

« Je voulais voir si de l’intérieur la justice est aussi ignoble que de l’extérieur », disait Joseph K. dans Le Procès d’Orson Welles. L’artiste russe en exil Piotr Pavlenski, connu pour avoir incendié la Banque de France, pourrait s’approprier cette phrase. Ses performances « d’art politique » visent à intégrer puis à corrompre la mécanique de la répression.

Par Thomas Ancona-Léger & Jean-Roch de Logivière

 

« Nous ne sommes ni dans un salon littéraire, ni dans un salon artistique. Nous sommes dans une salle du tribunal correctionnel de Paris. Artiste, c’est une activité ; pyromane, c’est un trait de personnalité. L’art a une signification, la délinquance aussi. » Ce sont les premiers mots du réquisitoire de la procureure envers Piotr Pavlenski, artiste russe exilé en France, jugé le 10 janvier 2019 avec Oksana Shalygina, son ex-compagne, pour avoir incendié un bâtiment de la Banque de France au nom de l’art. La peine que la République préconise est écrasante : quatre ans d’emprisonnement, alors qu’il termine une détention provisoire de 11 mois. À la fin de la séance, le juge rendra un verdict attendu au-delà̀ de l’Hexagone, qui inscrira cette affaire dans la longue et tumultueuse histoire des artistes avec la justice française.

Sur le parvis de l’imposant bâtiment de Renzo Piano, le nouveau palais de justice monté en trois blocs de verre transparent, les télévisions russes se bousculent, mais pas les journaux français. « Vous venez pour le procès du peintre ? Quatrième étage. » Ce matin-là, pendant que s’achèvent les audiences précédentes – le tabassage d’une femme commandité par un trafiquant de drogue ; une sordide affaire d’attouchement sexuel d’un gynécologue sur sa jeune patiente –, les conversations se chuchotent déjà dans la langue de Tolstoï. La séance s’ouvre enfin, Piotr Pavlenski se rapproche de la barre, échange quelques mots avec l’interprète puis s’énerve, coupe la parole au juge, dédicace le procès au marquis de Sade dans un brouhaha de cour de récréation, exige un autre interprète. La séance est suspendue pendant trois heures avant même que le juge n’ait pu rappeler les faits. « Le 16 octobre 2017, à 4 heures du matin, une patrouille de policiers entend des bruits métalliques et des carreaux brisés, place de la Bastille. Deux silhouettes aspergent les murs et vitres d’un liquide à partir d’un jerrican et, sans hésitation, l’enflamment. Une sorte de napalm dont je m’abstiendrais de partager la recette au public. »

Les flammes grimpent la façade de la Banque de France, jusqu’à lécher les fenêtres du premier étage. Coiffée d’une perruque brune « en hommage à Jacques Mesrine », Oksana Sha- lygina tente de s’enfuir. Le feu dans le dos, impassible, Piotr Pavlenski fait face aux caméras des journalistes convoqués pour l’occasion. Des portières claquent, deux policiers s’approchent, testent timidement sa résistance et plaquent l’homme au sol. Visionnables sur YouTube, ces images sont le point de départ de l’œuvre Éclairage, un processus artistique original qui a vocation à infiltrer les mécaniques du pouvoir.

 

Les juges au service de l’art

Quelques jours après son procès, dans un PMU près de la place Léon-Blum à Paris, Piotr Pavlenski touille son café en homme libre. « Le rituel de la justice diffère peu des sacrifices des premières sociétés humaines. C’est une succession d’actions réglées comme du papier à musique dont le dénouement est écrit d’avance : il y aura sacrifice quoi qu’il arrive, commence-t-il. Moi, je cherche par tous les moyens à m’extraire de ce statut de victime sur l’autel du pouvoir. C’est l’une des caractéristiques du processus d’art politique. » Si l’on jette un coup d’œil à son CV, on a pourtant tendance à accoler l’étiquette « sacrificielles » à ses performances, tant celles-ci malmènent son corps. Ou alors à rapprocher l’artiste du mouvement des actionistes viennois, référence qu’il balaie respectueusement : « Ils étaient beaucoup plus radicaux et travaillaient sur un thème que je n’aborde pas, le tabou... Mes actions sont violentes car celles du pouvoir sont violentes. Je dois imiter leur code visuel pour les dénoncer. » Ces cinq dernières années, Piotr Pavlenski s’est cousu la bouche en soutien aux Pussy Riot (Suture, 2012), a manifesté contre la léthargie de la société́ russe en se clouant les testicules sur le parvis du mausolée de Lénine (Fixation, 2013) ou s’est coupé le lobe de l’oreille droite au nom des opposants internés en hôpital psychiatrique par le régime (Séparation, 2014).

Chacune de ses performances s’ensuit d’une forme de répression, ce qui l’a conduit plu- sieurs fois à l’internement et en prison. Cela fait partie de l’œuvre. « Vu de l’extérieur, on peut penser que je me place en objet, mais ce sont les représentants du pouvoir que j’oblige à se positionner en fonction de mes actions. Ils se mettent alors à travailler pour le processus d’art politique. En dissimulant ou en punissant, ce sont eux qui fabriquent la narration. » L’art politique de Piotr Pavlenski, processus aux contours flous, est en perpétuel mouvement. En engageant sa propre personne au sein des mécaniques de pouvoir, il coopte les institutions qui de- viennent, à leurs corps défendant, complices de l’œuvre en cours. « L’art politique commence dès l’instant où l’on m’arrête après un “événement” comme Éclairage. Ensuite, les réactions du pouvoir lui-même créent des “précédents” imprévisibles qui dessinent les frontières du processus. » Cette démarche le pousse par exemple à enregistrer clandestinement ses entretiens avec un juge d’instruction, pour les diffuser sous la forme d’un texte, qui pourra être repris par un metteur en scène. L’art politique ayant besoin de représentation pour exister, Piotr Pavlenski utilise les images véhiculées par les médias lors de ses performances et ses procès pour faire passer une idée simple, accessible : « La présence de la Banque de France sur la place de la Bastille est une humiliation pour le peuple français. En 1871, celle-ci a financé la répression de la Commune de Paris, responsable de la mort de 30 000 personnes. Je voulais que mon feu illumine cette idée », détaille-t-il à propos de cette dernière, qu’il conçoit comme un diptyque avec Menace (2015) durant laquelle il incendiait la porte d’entrée du FSB, l’héritier du KGB.

 

 

Photographie : Manuel Obadia-Wills, pour Mouvement

 

Pour le petit milieu de l’art contemporain – parmi lequel (quasiment) personne n’a levé un doigt pour le soutenir – cette forme artistique est trop littérale. À croire que peu d’entre eux n’ont daigné gratter plus loin que les vidéos d’Euronews diffusées sur leurs réseaux sociaux, ou simplement envisagé que cet homme au visage émacié de boxeur, qui ne maîtrise ni l’anglais ni le français, puisse sérieusement faire partie des leurs. « En arrivant à Paris, j’aurais pu faire des expositions, des conférences en tant qu’exilé, me conformer aux conventions qui existent en France sur ce que l’on doit dire de la Russie. Ça aurait été de l’art décoratif, construit par le pouvoir et autour du pouvoir, analyse-t-il. Mais un artiste n’a rien à faire au milieu d’autres artistes. » Quelques-uns de ses contemporains l’intéressent tout de même : le Polonais Artur Żmijewski, la plasticienne mexicaine Teresa Margolles, l’altermondialiste Santiago Sierra, ou la performeuse Tania Bruguera – « pas toute son œuvre, mais lorsqu’elle lit un texte sur l’art politique en jouant à la roulette russe ». Du côté de la gauche « radicale », certains font maladroitement de Piotr Pavlenski le premier gilet jaune...

 

La fuite vers la France

Si la dernière performance de Piotr Pavlenski a eu lieu en France et non en Russie, c’est parce qu’il s’y est réfugié après sa fuite de Moscou avec Oksana Shalygina et leurs deux filles, une nuit de décembre 2016. Cet hiver-là̀, une affaire ébranle le petit cercle des dissidents moscovites. Anastasia Slonina, une comédienne de Teatr.doc, un lieu d’art vivant connu pour ses prises de position contestataires, accuse le couple d’agression sexuelle. « Cette histoire est un coup monté pour nous coincer, se défend-il auprès du quotidien Libération. Elle nous appelle, débarque éméchée chez nous. Nous passons la soirée ensemble. Nous avons des rapports intimes, puis nous nous quittons bons amis. » Piotr Pavlenski, en revanche, reconnaît avoir passé́ à tabac son petit ami, qui la maltraitait. À la descente d’un avion qui les ramenait de Varsovie, le 14 décembre, Oksana et Piotr sont arrêtés. Mais après sept heures d’interrogatoire, étonnamment, le couple est libéré. Minuit vient de sonner ; il leur est demandé de revenir le lendemain. « Nous quittons le poste avec notre avocate. Très clairement, l’enquêteur nous donne la possibilité de fuir, c’est la seule interprétation possible. » Quelques semaines plus tard, ils réapparaissent à Paris.

Aujourd’hui, Piotr Pavlenski conteste encore les accusations qui pèsent contre lui. « En Russie, de nombreuses personnes se retrouvent en prison sur la base de dénonciations sans fonde- ment et de faux témoignages. Je ne veux pas passer ma vie à porter une croix victimaire. » Derrière leur exil imposé, il soupçonne une manœuvre du Kremlin pour se débarrasser d’un dissident encombrant, dont l’aura n’aurait fait que grandir en prison, et compliquer sa demande d’asile en faisant de lui un criminel sexuel. « Techniquement, le truc était vraiment bien fait. Ils ont gagné cette manche dans le sens où ils m’ont éloigné : je ne peux plus retourner en Russie. »

 

Tests de personnalité

« Incendier la Banque de France, c’est une drôle de manière d’exprimer sa reconnaissance envers le pays qui vous accueille », reprend froidement la procureure, en référence à l’asile politique obtenu par le couple à son arrivée à Paris. Dans la salle d’audience, le moment est venu de passer en revue les différentes « personnalités » du prévenu, établies pendant sa longue incarcération. Selon le psychiatre qui l’examina pendant la garde à vue, l’homme « présente des troubles du comportement soutenu par des idées fixes délirantes et est dangereux sur le plan psychiatrique ». Ce diagnostic est contredit par celui d’un autre expert, un semblant plus fouillé, qui le considère préservé de toute maladie mentale... mais convoque au tribunal la « théorie de libido et le narcissisme » de Freud : « Ses traits de personnalité borderline, à la recherche d’une complétude narcissique, sont étroitement liés avec ses passages à l’acte. Le mode opératoire spectaculaire est parfaitement prémédité et comporte une connotation d’autodestruction théâtrale », avant d’évoquer une « relation difficile avec votre maman et le rejet de la mère patrie. » Fou irresponsable ou délinquant œdipien : les représentants du pouvoir, dans les deux cas, lui collent leur propre étiquette. « Et moi, j’affirme que je suis un artiste. La définition des frontières de l’art politique, c’est cette lutte permanente pour la dénomination des choses », analyse quant à lui l’intéressé.

Dans sa partie d’échecs sémantique avec les institutions, Pavlenski avance ses pions à couvert, l’un après l’autre. « Le témoin Gilles Lebreton, né le 4 août 1961, est appelé à la barre. » Un homme traverse la salle de tribunal soutenu par une canne d’aveugle et « jure de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ». Un aveugle comme témoin de la défense, à propos d’une œuvre intitulée Éclairage ? « Souvent, l’opposition entre ombre et lumière est pertinente. Dans l’œuvre de monsieur Pavlenski, la quête de lumière est explicite, je pense que sa démarche est d’essence poétique. » Et de citer dans un long monologue Rilke, les Correspondances de Baudelaire, Poe ou la poétesse russe Marina Tsvetaïeva. « La poésie est partout, jusqu’à un millimètre du sol. Je ne la mets pas non plus en dehors de cette salle d’audience », termine-t-il. Ce dernier pion avancé consistait, pour Pavlenski, à utiliser le temps de parole incompressible de son témoin pour tester la porosité du rituel judi- ciaire français à la poésie. L’intervention se termine sous les applaudissements.

« Le tribunal n’est pas choqué qu’on parle d’art et de poésie dans une salle d’audience », amorce le président avant son verdict. Après avoir savamment rappelé « l’attachement et le respect qu’il faut avoir envers les libertés artistiques », le juge invoque Cocteau qui met en scène dans Le Testament d’Orphée, le procès du poète. « À la fin, le poète est condamné à vivre et le juge à la plus sévère des peines : celle de juger. » Une dernière fois, l’artiste tente d’inter- rompre le magistrat qui l’ignore et annonce la sentence : trois ans de prison ferme dont deux avec sursis. Oksana Shalygina, elle, écope de deux ans de prison ferme dont seize mois avec sursis. Des peines aménageables qui ne les reconduiront pas derrière les barreaux, auxquelles s’ajoutent 21 000 euros à verser à la Banque de France. « Une peine harmonieuse, digne du XXIe siècle », se félicite l’avocate de la défense devant les caméras russes. « Ce procès, nous l’avons perdu, tranche pourtant Piotr. C’était artificiel, tout le monde a fait en sorte de garder la face. Mais j’ai dit ce que j’avais à dire, j’ai fait ce que je voulais faire. » La déesse de la Justice, elle, a savouré sa proie.

 

Texte : Thomas Ancona-Léger & Jean-Roch de Logivière 

Photographie : Manuel Obadia-Wills, pour Mouvement