© Erwan Fichou

Radio Vinci Park

Théo Mercier cosigne avec François Chaignaud Radio Vinci Park. Un mythe post-industriel qui sent l’huile de moteur, présenté à la Villette.

Par Théophile Pillault

Petits crânes de félins, fétiches africains et statuettes mexicaines, pipes à eau et magazines d’un autre siècle. Porte de Clignancourt, au milieu de son laboratoire, Théo Mercier nous observe scruter ce qui ressemble plus à un cabinet de curiosités qu’à un atelier.

Depuis ses premiers projets en 2009, armé d’une énergie douce-amère pleine de frissons et de rires, le garçon est devenu une figure sur laquelle on dîne plutôt bien. Excessifs, ses travaux ont été présentés du Palais de Tokyo au musée d’Art moderne de Paris, au Tri postal de Lille ou encore au Lieu unique à Nantes. Célébré autant dans les allées de la Fiac que par la critique, il a belle presse et ses potes musiciens s’appellent Sexy sushi et Flavien Berger. Des jalons prometteurs qui n'ont pas empêché Théo Mercier de s'enfuir au Mexique durant un an et demi : «J'avais besoin d'arpenter une zone libre, vierge. De me retrouver face à des a priori bienveillants, d'aviver à nouveau ma curiosité. Désormais je me sens plus apaisé dans ma création. »

L’approche carnavalesque, colorée, industrielle et plastique de ses débuts a laissé place à une forme de sérénité et à un geste plus calme. On remarque aussi un emploi nouveau de matières naturelles. Du bois, des os, de la pierre, qui proviennent de l’artiste qu’il admire le plus, la nature. « C’est fou de constater à quel point un autre langage est possible si l’on change sa palette de matières. »


Le bruit et l’odeur


Lorsqu’il travaille à la scène, Théo Mercier poursuit pourtant dans la veine qui l’a fait connaître. En 2015, c’est sur la promesse d’une esthétique plus que d’un projet, que la Ménagerie de verre l’invite à participer à l’édition 2016 de son festival Étrange cargo. « J’étais d’abord très flatté. J’aime l’esprit du lieu, depuis trois décennies, tout le monde y est passé. Mais très vite je me suis dit : " Putain, qu’est-ce que je vais faire d’un tel espace ? Avec son gradin austère, la salle ne fait pas rêver." »

Assez naturellement, l’artiste remonte alors aux origines de cette salle de spectacle qui, il y a 35 ans, était encore un parking. Il vire les gradins, remplace l’éclairage par un néon et verse une flaque d’huile. Son premier personnage est né : le parking. Un lieu-acteur avec son odeur reconnaissable entre mille et sa charge symbolique urbaine si forte. « C’est une senteur de ville, magnifique, un paysage olfactif aussi précis que celui de la pluie sur le bitume. Transporter une odeur, un décor, voilà un travail d’abstraction excitant ! » Une excursion du côté du son dessine le deuxième personnage. « J’ai découvert que les morceaux de classique diffusés non-stop dans ces entrailles étaient l’œuvre d’une radio d’entreprise, la première de France d’ailleurs. Radio Vinci Park, c’est son nom, tu peux même l’écouter en ligne. » Élaborée par des musicologues, la programmation a pour vocation – il citede « diffuser une ambiance élégante et rassurante » et le volume sonore est étudié de façon à ce que l’on puisse entendre si l’on est suivi.

 

« Angoisse, fantasme, agression… Le sous-sol d’un parking, c’est l’enfer moderne. »

 

Puisqu’il fallait peupler l’histoire, restait à trouver les vivants. «C’est là que j’ai fait surgir un motard ainsi qu’un autre personnage, assez flou, incarné par François Chaignaud.» Entre eux va se nouer une parade amoureuse décentrée et impossible « aux confins de la tauromachie et de la fable post-industrielle ».
S’il floute la narration, c’est pour ne pas ébruiter l’intrigue d’un spectacle qui partira sur les routes de France à l’occasion d’une tournée des parkings, mais aussi pour respecter l'ambiguïté du lieu. «Ces parkings et leurs musiques guillerettes sont brandis comme des talismans, des bombes à chiottes contre le mal contemporain. En fait, le sous-sol d’un parking, c’est l’enfer moderne. Un lieu d’angoisse, de fantasme, d’agression. Un lieu de viol, de plans cul. Un lieu où tu sais qu’il ne va rien t’arriver de glorieux. »

François Chaignaud complète : «C’est plus une expérience de fête foraine que de théâtre. Il y a quelque chose du ressort de la cascade, du combat de chiens, de la corrida, de l'affrontement clandestin. L'idée était de créer une situation, une tension.» Entre les deux hommes, le travail s’est avéré complémentaire. Théo Mercier, avec ses visions très fortes quant à la lumière, la couleur et les propriétés plastiques du plateau ; le langage corporel et l’appréhension de l’espace du danseur-chorégraphe. « L’expérience nécessite un important investissement physique. Elle est très intense, très fatigante. Le public le ressent. Par empathie. Par  appréhension aussi », poursuit-il. Parqués derrièredes grilles, les spectateurs reçoivent la performance comme une décharge.

 

Théo Mercier artisan

Les travaux plastiques et scéniques de Théo Mercier prennent des chemins séparés mais ils se nourrissent l’un l’autre. « C’est ce théâtre qui me donne envie de sculpter. La mise en scène est contenue dans mon travail de sculpture. Réaliser des natures mortes, c’est savoir agencer. Faire de ces 300 m 2 un véritable objet m’a permis d’expérimenter un rapport nouveau avec le spectateur. » Une relation frontale, où il est le seul à déterminer le point de vue, à la différence d’une exposition où des circonvolutions autour des œuvres sont possibles. « Dans un musée, on peut échapper à l’œuvre, en rythmer sa découverte. Au plateau, le mouvement est donné par le volume qui enveloppe et contient le public. »

Grand spectateur, Théo Mercier n’est pas spécialement féru d’art contemporain et encore moins de ce milieu. « Les seuls vernissages auxquels je me rends, ce sont les miens, et encore, je m’y rends sous la torture. Tu peux refuser un jeu social tout en acceptant la réalité d’un métier, il n’y a là rien de paradoxal ! » Travaillant seul et réalisant exclusivement des pièces uniques, il se sent plus proche de l’artisan que de l’artiste. Un parti pris, alors que la majeure partie des têtes d'affiches comme des grosses côtes du marché produisent dans des ateliers-usines qui pullulent d'assistants. « Passer un an à décliner une œuvre qui a marché ne m’intéresse pas. On me l’a déjà demandé. La répétition m’ennuie, je me sens trop impatient face à la création. J’ai pas envie d’inonder la planète avec une seule pièce que les collectionneurs ont adorée. »

Lisses, poncés, bien peints et parés de finitions impeccables, les travaux de Théo Mercier – même ceux en cours – sont méticuleusement ordonnés. Soignée, sa fabrique semble recevoir des gestes nets et précis. Ce retour à des techniques d’artisanat traditionnelles – parfois ancestrales – s’observe depuis quelques temps au sein de la scène contemporaine. De la Ghetto biennale organisée chaque année avec des artisans de Port-au-Prince, au jeune peintre nantais Thomas Labarthe, actuellement en résidence au Centre national de la céramique de Tunis, à l'Autrichienne Monika Grabuschnigg, de retour d'Ispahan, où elle s'est formée aux techniques de tissage persanes… La matière est de retour et la jeune création parle maîtrise d’ouvrage et expérience. Au cœur de ce paradigme, l’atelier joue un rôle clef : « S’il se doit d’être qu’une seule chose, l’art se doit d’être bien fait. Ce travail artisanal me lie de façon très intense à mon atelier. Oublier, se perdre, accueillir les premières idées et fabriquer… Mon atelier est le lieu du tout. Un espace dynamique, très actif. »

 

« Un autre langage est possible si l'on change sa palette de matières. »

 

Prodigue aux œufs d’or idéalisé par certains, Théo Mercier a les mains dans le charbon. Et les pieds sur terre : « Le réel d’un artiste est terriblement rigide, voire carrément austère. Personne ne lévite dans son atelier, pinceau à la main, touché par la grâce. » Il égrène la liste des tâches ingrates qui constituent de nos jours la condition d’artiste : « Tenir un atelier, une actualité, organiser des déjeuners d’affaires, monter des PDF à l’infini, lutter pour faire exister un peu de temps de travail chimiquement pur… Et tu n’as jamais signé pour ça ! » Pour échapper aux ravages de l’hyperconnectivité, à ce « bruit continu et dégoutant qui parasite la création », il travaille la nuit, aux heures où son téléphone et sa boîte mail cessent de hurler. À jeun ou non, les stores baissés, seul sur une chaise. « Une méthode lente, méditative, presque solennelle. Mais qui fonctionne toujours, si l’onsait attendre. »

> Radio Vinci Park de Théo Mercier & François Chaignaud, du 6 au 8 juin à la Villette, Paris.