Jean-François Auguste. © Photo : D. R.
Portraits Théâtre

Plaisir des marges

Jean-François Auguste

Jeans et basket. Il a la décontraction de son ambiance de travail. Appareils électroménagers clinquants, citrons alignés, lettres peintes en cours de séchage... Son plateau a la fantaisie et la rigueur de son imagination. C'est sous les toits du petit théâtre de la Ferme du buisson, où il s’est implanté depuis 2007, que Jean-François Auguste nous accueille, en pleine création de Tendres fragments de Cornelia Sno. Retour sur l'itinéraire d'un artiste qui met la marge au centre.

 
Par Annabelle Hanesse publié le 9 mars 2016

 

Lucky Luke, plus vite que son ombre

S’il affiche une carrière en apparence assez classique, (option théâtre au lycée de Caen, Conservatoire national de Paris, comédien puis metteur en scène), la simplicité avec laquelle l’homme a enchainé les étapes révèle tout son tempérament. Formé au métier de comédien, si Jean-François Auguste est devenu metteur en scène puis collaborateur artistique, c'est avant tout une question de hasard, de rencontres et de propositions.

Le théâtre, il commence à 4 ans dans la troupe amateur de son père. À 12 ans, il se dirige vers le sport, avec en tête une carrière d'athlète professionnel, mais stoppe net. Son expérience de haut niveau (deux championnats de France en athlétisme) lui laisse la discipline et l'endurance nécessaires aux métiers de la création. Hésitant avec les langues, il revient au théâtre au moment du lycée et le jour du bac. « J'étais le seul garçon à bien vouloir être la réplique des 16 filles de la classe ; les jurés m'ont supporté pendant deux jours sur scène ! » Il se fait remarquer par Roland Fichet de la cie Folle pensée, membre de son jury, qui lui propose des rôles dans sa création Récits de naissance.

S'en suit une tournée au festival d'Avignon et à travers la France, qui lui permet d’empocher, très jeune, le graal de l'intermittence. Quand on lui conseille de faire le conservatoire, il se laisse tenter, sans crainte de perdre le confort de son statut et ressort diplômé du CNSAD de Paris en 2000. Là bas, il rencontre notamment Marcial Di Fonzo Bo, qui l'intègre au théâtre des Lucioles et avec qui il tournera de 2001 à 2008. Quand il propose à Jean François Auguste de passer à la mise en scène à l’occasion du Festival de poche à Hédé que le théâtre des Lucioles organise : « J'ai accepté parce que la mise en scène me tentait, mais je ne savais pas quoi faire... Je me suis souvenu de cette phrase de Marc Sussi directeur du JTN : « Les metteurs en scènes qui viennent chercher de jeunes acteurs se plaignent du niveau de culture générale. Je m'en fous que vous n'ayez pas lu Balzac ou Voltaire. Par contre ce qui me fait suer c'est que vous n'arrivez pas à revendiquer votre culture ! Il y a forcément des choses que vous connaissez et que ces gens là, qui ne sont pas de votre génération, ne connaissent pas ! À vous de dire, je connais les mangas et la mythologie japonaise, je peux t'en parler. » Il suit le précepte et en interrogeant la culture de sa génération, naît sa première mise en scène, Happy People.

 

Monstre, enthousiasme et compagnie

La pièce s’écrit collectivement à partir d'improvisations et de récits de vie, et inspire à Jean-François Auguste le nom de sa compagnie For Happy People créée en 2007. Sorte de kaléidoscope humain sans fil narratif explicatif, construit sur une esthétique pluridisciplinaire et prenant appui sur des personnalités hors normes, dites marginales – telles la photographe Nan Goldin exposant des clichés d'elle battue – cette première création signe déjà son expression et l'engagement artistique.

Que cela soit dans Alice ou le monde des merveilles (joué par des comédiens handicapés mentaux), La théorie du vengeur de Thomas Middelton (distribution des rôles féminins et masculins pour 8 hommes), Norman Bates est-il de Marc Lainé (sur la figure schizophrénique du personnage d'Hitchcock dans Psychose) ou enfin Tendres fragments de Cornelia Sno de Loo Hui Phang (sur l'amour adolescent d'un autiste asperger), l'artiste voue son imagination à ses personnages qu'il nomme figures du possible. « Les gens hors-norme sont confrontés à des parcours difficiles car marginalisés. Ce qui m'intéresse dans ces vies-là, c'est comment ils trouvent des réponses lumineuses à la dureté du monde. Comme Jean-Michel dans Happy People. C'est un homme qui s'habille en femme chez lui car il se sent bien comme ça. Il n'y a rien de glauque dans sa sexualité, ni de vulgaire. Il aime juste être habillé en femme. Ça peut paraître naïf. J'aime justement proposer une vision simple et légère. Car y en a marre de cette vision pesante et désastreuse du monde. On le sait que ça pue ! Je pense que l'art sert à dépasser ça. »

 

Mettre la marge au centre, promouvoir la beauté, c'est une manière de protester, à l'image de cette pancarte dans Happy People « Interdit de toucher aux amoureux ». En guerrier de la tolérance, Jean-François Auguste préfère proposer de la pensée plutôt que de donner des leçons. « Ce qui m'intéresse ce n'est pas la certitude. Je ne suis pas un génie, je fais juste du théâtre. On peut être dans un travail de la pensée sans que cela soit pénible. Au contraire il y a un vrai plaisir à penser. Leslie Kaplan, par exemple, quand elle commente Kafka qui dit qu'écrire c'est sauter en dehors de la rangée des assassins, elle explique que sauter ne veut pas dire fuir le monde, être chez les bisounours, mais que c'est prendre la réalité au sérieux, sans pour autant s'aplatir devant elle. »

 

Saute qui peut

Héritier d'une grande famille d'artistes pour qui l'art cherche à créer un monde plutôt qu'à en reproduire les mêmes imperfections, Jean-François Auguste s'attache à créer et à penser des figures controversées (handicapé, travesti, schizophrène, sadique) en dehors des clichés. « Quand je crée, je veux que quelqu’un comme ma grand-mère puisse apprécier le spectacle, qu'il se passe des choses pour elle. À travers mes choix artistiques, j'essaie de donner une réponse au monde qui relève d'une certaine qualité poétique et qui soit accessible. J'essaie d'être ni austère ni ras les pâquerettes. Cela me demande beaucoup d'exigence mais c'est très agréable, ça m'oblige à être créatif. »

Et ce plaisir transparaît dans la diversité de ses esthétiques, qu'on lui reprochera souvent. C'est que le cow-boy se refuse de nous servir la soupe. « Je n'ai pas de système dans mon rapport au texte, au jeu ou à l'esthétique. C'est la thématique de la pièce qui amène la forme. » Création filmique avec Enjoy the silence de Marc Lainé, adaptation scénique et musicale de BD comme La fille de Christophe Blain et Barbara Carlotti ou Panier de singe de Ruppert et Mulot. Tel un Picasso, l'univers dramaturgique et esthétique de Jean François est parcellaire, fragmenté. Son humour aurait les couleurs Monroe d'un Wahrol, son expression, la simplicité enfantine d'un Miro, son engagement, la franchise d'un Bacon et son exigence, les contours géométriques d'un Kandinsky.

 

Tendres fragments de Cornelia Sno, du 9 au 11 mars à la Comédie de Caen. Dates de tournée à suivre.