Thomas Fougeirol, <i>Collapsing Field</i>, vue de l'exposition à la Galerie Praz-Delavallade Thomas Fougeirol, Collapsing Field, vue de l'exposition à la Galerie Praz-Delavallade © D. R.
Portraits arts visuels

Thomas Fougeirol

Depuis 20 ans, entre Paris et New York, le peintre Thomas Fougeirol poursuit ses expérimentations aux harmonies vénéneuses et au minimalisme enflammé avec un pragatisme assumé. 

Par Alain Berland publié le 1 mars 2019

Thomas Fougeirol accroche ses toiles particulièrement bas ; plus leur format est important et plus elles se rapprochent de la plinthe. Si, dans l'espace de la galerie Praz-Delavallade, les deux grandes peintures exposées sont très proches du sol, les 24 autres de format 30 x 40, séparées par un écart d'une vingtaine de centimètres, forment une longue et splendide ligne colorée inhabituellement disposée à hauteur d'intestin ; un organe extrêmement complexe que les scientifiques qualifient aujourd'hui de second cerveau. Ce pragmatisme revendiqué permet à l'artiste de s'éloigner des questions spirituelles que l'on relie trop souvent à l'abstraction pour mettre en avant la matérialité et l'expérimentation d'un travail pictural peu commun.

La première, la matérialité, se devine immédiatement lorsqu'on visite le vaste atelier de l'artiste où on observe une somme très organisée de châssis, de contenants et de documents. L'espace principal y a été divisé et contient une sorte de cabine précaire. Sa porte constituée d'un rideau plastique transparent vous mène à une caverne d'Ali Baba abritant plus de 30 énormes boites de pigments toxiques aux couleurs merveilleuses que l'artiste ne se privent jamais de mélanger à l'infini. À l'occasion de l'exposition parisienne, ces pigments ont été projetés sur le haut des toiles maintenues à la verticale et, au préalable, enduit d'une peinture monochrome, granuleuse et épaisse, faite d'un mélange de résine et de peinture liquide. Aux endroits où la couleur s'est fixée, elle a donné aux surfaces un aspect spectral en révélant les aspérités et les accidents de la couche supérieure. Chaque bord prenant une teinte différente et l'écart coloré créant une étrange sensation d'espace. « Je travaille avec la liquidité, un mélange de peinture et de résine depuis si longtemps que je suis devenu expert. Je suis tout prêt d'être aussi précis qu'un céramiste japonais », confie-t-il en riant et, après un silence d'ajouter : « J'aime fabriquer ma peinture, je possède des pigments que je saupoudre sur mes monochromes. J'obtiens ainsi des tonalités de peinture que je ne pourrais pas imaginer. Comme je travaille en ce moment en petits formats, c'est plus simple pour expérimenter. Depuis longtemps je fabrique des quantités de monochromes avec une sorte de matière crémeuse dans lesquelles j'insère toutes sortes d'actions. C'est comme si j'avais une plaque sensible qui montre ses moindres variations, un peu comme des brulures. Cela me permet d'être toujours entre la liquidité et la sécheresse. » 

Thomas Fougeirol, Untitled, vue de l'exposition à la Galerie Praz-Delavallade. p. D.R. 

 

Expérimentations sulfureuses

La seconde, l'expérimentation, est la passion absolue de l'artiste qui, à la manière de Robert Ryman, insère des protocoles dans ses propres protocoles. Une sorte de désossement qui le mène derrière l'image, de plus en plus loin, comme pour voir ce qu’il s'y passe, dans une forme de primitivisme. « J'ai un intérêt profond pour la photographie floue, ratée, lorsque les choses prennent mal et qu'elles témoignent du plaisir de chercher toujours et encore, entre la mécanique et l'humain, entre l'objectivité et la subjectivité. Je me suis retiré de la figuration dans les années 1990 car il y avait toujours ce problème du prochain motif comme un romancier qui doit trouver son prochain scénario. Pour en sortir, je suis entré dans les processus qui pénètrent à l'intérieur du médium. D'où la volonté de me rendre plusieurs mois chaque année à New York pour comprendre d'autres manières de faire. En ce moment, après une longue période de noirs et de blancs, je teste les couleurs. »

À la galerie Praz-Delavallade, chacun des 24 tableaux présente un état particulier de la matière mais aussi une singularité colorée au minimalisme enflammé qui par leur modeste format deviennent les pages d'un carnet intime sulfureux. Il sont en vis à vis de deux incroyables monochromes blancs maculés de poussières. Pour les créer, Thomas Fougeirol a posé à plat les toiles sur châssis puis les a recouvertes, encore une fois, de peinture épaisse, avant d'y secouer des draps chargés de débris. La gravité y a déposé de façon aléatoire les matières et construit, paradoxalement, une harmonie vénéneuse où tout coexiste en équilibre pour, selon les mots de l'artiste, mettre le pire sur une surface vierge et comprendre la normalité par la pathologie.

 

> Thomas Fougeirol, Collapsing Fields, jusqu’au 23 mars à la Galerie Praz-Delavallade, Paris