© Paul Lehr, pour Mouvement
Reportages politique

Des atomes, des hommes

Des centaines de migrants sont parqués dans des camps à la frontière entre la Lituanie et la Biélorussie. En bon gardien de la démocratie, le gouvernement de Vilnius accorde des visas à ceux qui fuient le régime de Loukachenko et repousse ceux venus d’Irak et d’Afrique. Cette guerre des masses en exil a été rejointe par un nouveau soldat : l’instable centrale nucléaire d’Astravets, à 50 km de Vilnius, fraîchement mise en service par le dictateur. À ces confins de l’Europe, Tchernobyl n’est jamais loin. Reportage dans la capitale lituanienne où les murs ont des oreilles.

Par Émile Poivet publié le 12 nov. 2021

 

« J’ai chanté pour Loukachenko, plusieurs fois. Nous avons bu ensemble. À une fête, j’ai dansé avec son fils sans même savoir qui c’était. La musique était toute ma vie. Je vous l’ai dit ! Politiquement, j’étais un légume. » Margarita Levchuk est lovée sur le canapé gris de son petit deux-pièces meublé, au neuvième étage d’une tour, à Vilnius. Le frigo est vide. La salle de bains est pleine de crèmes et de lotions. Un drapeau blanc-rouge-blanc cohabite avec une plante d’intérieur si ennuyeuse qu’on la devine fournie avec l’appartement. Il y a un an à peine, Margarita Levchuk, 31 ans, était soliste d’opéra au Bolchoï de Minsk. Elle chantait dans les plus belles salles du monde. Par défaut, elle y représentait son pays, et son dictateur, au pouvoir depuis 27 ans. C’est quand la Biélorussie s’embrase, à l’été 2020, après les élections truquées, qu’elle prend publiquement position contre Loukachenko. Au mois d’octobre, alors qu’elle s’apprête à rentrer chez elle après une série de concerts à l’opéra de Vilnius, un texto lui intime : ne rentre pas. « So… I am here », répète-t-elle plusieurs fois avec sidération. Margarita fait partie des 4 000 Biélorusses à avoir bénéficié du corridor humanitaire instauré par la Lituanie. Le gouvernement en exil de Svetlana Tikhanovskaïa a également pris ses quartiers à Vilnius. La Lituanie, petit pays de 2,7 millions d’habitants qui partage 700 kilomètres de frontière avec la Biélorussie, s’est illustrée par son volontarisme prodémocratie. L’Union Européenne a suivi son exemple.

Mais les évènements du 23 mai 2021 ont ouvert une nouvelle séquence. Un vol Ryanair Athènes-Vilnius est détourné par deux avions militaires. Le journaliste Roman Protassevitch et sa compagne Sofia Sapega sont débarqués à Minsk. Loukachenko argumente : l’avion, supposément piégé, s’apprêtait à survoler la centrale nucléaire d’Astravets, située à 20 kilomètres de la frontière lituanienne, 50 de Vilnius, et mise en service dans la foulée des premières manifestations. Il n’y avait pas de bombe dans l’avion, mais Loukachenko venait d’adouber son nouveau soldat ; la centrale nucléaire d’Astravets est désormais une catastrophe en puissance, à déclenchement géopolitique. Il suffirait que le régime y déclare un incident, réel ou non, pour que Vilnius soit évacuée dans l’instant. C’est une ville qui prend ses aises ; les arbres sont grands et touffus, les trottoirs plus amples que strictement nécessaire, les rues non contrites dans un quadrillage circulatoire. On s’y voit bien promener une poussette, ou déjeuner à 16 h. Mais tous les habitants ont des comprimés d’iode dans leur trousse à pharmacie. Les autorités organisent régulièrement des simulations d’accident nucléaire. Les journaux le répètent : c’est une « guerre hybride ». Le soldat Astravets plonge la capitale médiévale, avec ses pavés et ses tons pastel, dans un état permanent de risque, où se croisent des Biélorusses traumatisés, des espions du KGB (les services secrets biélorusses), des lobbyistes européens, et, depuis la mi-juin, plusieurs milliers de demandeurs d’asile irakiens et africains, dont le passage en Europe est organisé de bout en bout par le régime de Loukachenko. Une histoire de frontières, entre tradition et modernité.

 

Vilnius, nid d’espions

« Bonjour, Andrei. Quelqu’un qui vous ressemble beaucoup a insulté notre président. Ce n’est probablement pas vous, mais pourriez-vous venir dans les bureaux du KGB ? » On estime qu’entre 14 000 et 50 000 Biélorusses ont quitté le pays depuis l’été 2020. Certains sont allés en Ukraine parce qu’aucun visa n’y est requis. D’autres ont fui vers la Pologne où le coût de la vie est comparativement moins élevé. Svetlana et Andrei, la trentaine, ont fini à Vilnius à cause de leur très vieille voiture. Ils tenaient un atelier d’impression à Minsk et étaient ouvertement anti-régime. Quand ils reçoivent l’appel du KGB, les services secrets biélorusses, ils se donnent 48 h pour déguerpir. « On avait peur que notre voiture nous lâche. La frontière lituanienne est la plus proche », nous confient-ils dans le préau de Likiskiu, l’ancienne prison de Vilnius où Svetlana expose une série de toiles qui retrace la contestation. « Des amis possédaient une petite maison dans le nord de la Lituanie. Ils n’y étaient pas allés depuis deux ans, mais ils nous ont donné les clés, et on s’est mis en route. C’était l’hiver. Le nord de la Lituanie est un endroit sauvage, plein de bandits. Quand on est arrivés là-bas… la maison était détruite. Enfin, elle était debout, mais elle était vide. Les fenêtres étaient cassées, les radiateurs arrachés. À l’intérieur, il ne restait qu’un gros chauffe-eau blanc. On était là, de nuit, dans la forêt, dans la neige, devant une maison vide. C’était un mélange entre Silent Hill, Tchernobyl et une apocalypse zombie. » Un fond de solidarité biélorusse leur trouve une chambre d’hôtel à Vilnius afin qu’ils purgent leur quatorzaine sanitaire. Dans les récits d’exil que nous avons recueillis, il y a un signal d’alerte et puis une courte fenêtre : la police biélorusse n’a pas les moyens de ses ambitions répressives. C’est aussi ce que raconte Alexey Saprykin. Il a des airs goguenards qui virent à la grimace. Alexey est comédien dans la troupe du Théâtre Libre de Minsk dont la moitié des membres est en exil. Au mois d’octobre, il fait 15 jours de prison à la suite d’une manifestation. À Minsk, il passe l’hiver en travaillant très peu, en dépression, dans une ville triplement bouclée par la police politique, le froid et le Covid. « Le 26 avril, jour de l’anniversaire de Tchernobyl, des types en costume noir se sont pointés au théâtre. “Ce soir, pas de spectacle.” » Le 1er mai, il est dans un avion pour Vilnius.

 

 

Andrei et Svetlana ont fui deux jours avant la fermeture des frontières terrestres ; Alexey quelques semaines avant que ne cesse toute liaison aérienne. La Biélorussie est un point gris sur la carte qui se noircit rapidement. Journalistes et militants associatifs sont quotidiennement arrêtés. Il reste Telegram, les VPN, quelques vidéos postées sur Internet. À Vilnius, Svetlana et Andrei sont embauchés par une chaîne YouTube biélorusse qui documente les violences policières. Svetlana est chargée du montage. « Les gens que je voyais se faire tabasser, à Minsk, étaient mes amis. C’était trop dur. J’ai démissionné. » Svetlana a des tics de nervosité au bout des doigts et le regard derrière l’épaule. Elle, comme les autres, se démène avec son sentiment d’impuissance. La communauté biélorusse de Vilnius, si tant est qu’elle existe, est disparate, éreintée, quarantainisée, conflictuelle. Elle a toutes les raisons de l’être. « Certains ont fait de la prison, ont été torturés, ont dû fuir le pays à travers la forêt, rappelle Svetlana. Quand on discute entre nous, nos traumatismes ressortent toujours en premier. Ça rend la communication très difficile. » Ils ont par ailleurs des désaccords politiques. La chute annoncée du régime a réveillé les ambitions de la petite chefferie. Les opposants historiques, exilés pour certains depuis des décennies, ont senti le vent tourner. Le mouvement de 2020 a aussi livré son lot de leaders autoproclamés et de candidats au trône. « Tous les opposants veulent se faire passer pour le Jésus Christ du peuple biélorusse, explique Alexey. Si n’importe lequel d’entre eux est élu, dans 5 ans, c’est un nouveau Loukachenko. » Au milieu de cette guerre de succession, Svetlana Tikhanovskaïa, à la tête du gouvernement d’opposition, apparait comme un petit miracle. Elle n’a jamais voulu gouverner : c’est bien pour ça qu’elle fut élue.

La plupart de nos rendez-vous se tiennent dans des enseignes de la chaîne Caffeine, à l’angle de grandes places balayées par le vent, débits de lattes sans exigence pour businessmen pressés et adolescents cagnards. Alexey s’excuse : sa copine travaille dans la petite chambre d’hôtel qu’ils partagent. La veille, un voisin de palier s’est fait piquer 500 euros. Les réfugiés biélorusses n’invitent pas les gens chez eux. D’abord parce qu’ils n’ont jamais vraiment défait leurs valises : le gouvernement lituanien a distribué des visas à la pelle – qui n’excèdent pas 6 à 12 mois. Pour certains, il faudra continuer la route vers la Pologne ou l’Ukraine. La géographie intime des réfugiés de Vilnius est une géographie spectrale de la débrouille et de la discrétion. Ils y circulent comme à l’aéroport : le sac bouclé, le passeport à la main. Depuis les événements du 23 mai, les réfugiés biélorusses sont sommés de montrer patte blanche. La ville est pleine de gens pas nets, et c’est un nid d’espions. « Depuis novembre, nous constatons qu’il y a de plus en plus de personnages douteux, soutient Vytis Jurgonis, professeur en sciences politiques et directeur de l’ONG Freedom House, très impliquée dans la question biélorusse. Certains sont simplement instables parce qu’ils ont été traumatisés. D’autres sont plus certainement des infiltrés du régime ou du Kremlin. » Tout le monde garde à l’esprit que la frontière n’est qu’à une demi-heure en voiture du centre-ville. « Deux types que je ne connaissais pas m’ont abordée dans la rue et ont essayé de me suivre chez moi, raconte Margarita. J’ai envoyé leur photo à la police lituanienne : c’étaient les hommes de Loukachenko. » Alexey renchérit : « Les forces spéciales lituaniennes nous ont enjoint à faire plus attention – avec nos téléphones, nos conversations, les gens que l’on rencontre. Nous n’avons pas le droit de nous approcher des côtes russes, sur la mer Baltique. » Ils n’ont pas non plus le droit de monter dans une des dizaines de montgolfières qui flottent en continu dans le ciel de Vilnius, de peur que le vent ne les pousse au-delà de la frontière. « Les réfugiés reçoivent des messages sur leurs téléphones des services secrets russes ou biélorusses qui leur disent : “On t’aura.” Quand tu essaies de t’endormir la nuit, tu ressasses, analyse Vytis Jurgonis. C’est pour ça que nous avons besoin de psychologues et d’une communauté solide. Et nous avons besoin de savoir qui rentre et qui sort par cette frontière. »

 

 « Le 26 avril, jour de l'anniversaire de Tchernobyl, des types en costume noir se sont pointés au théâtre : ce soir pas de spectacle »

 

 

Les dédoublements de Tchernobyl

La centrale nucléaire d’Astravets est le baromètre de l’escalade des tensions diplomatiques entre la Lituanie et la Biélorussie. Le premier réacteur a été allumé au mois d’août 2020, et raccordé au réseau à la mi-juin 2021. Le gouvernement biélorusse a déjà rapporté plusieurs incidents, sans pour autant autoriser la visite des instances indépendantes de sûreté nucléaire. Cela lui confère le monopole de la panique. « Astravets est construite sur les bords de la rivière Neris, qui coule ensuite à Vilnius, détaille Vytis Jurgonis. Si un accident, même mineur, se produisait, la principale ressource en eau potable du pays serait polluée très rapidement. Et qui nous préviendra ? » Astravets danse très explicitement avec le cadavre de Tchernobyl : 70% des retombées radioactives de l’accident sont en Biélorussie. Dans la région, tout soupçon atomique a le goût et la couleur du 26 avril 1986. La psychose Astravets est alimentée par la mémoire de ce traumatisme. À l’époque déjà, Tchernobyl avait vitriolé la cohésion du bloc ouest-soviétique et semé les graines de l’indépendance en Lituanie, dernière arrivée et première partie de l’URSS, qui fut toujours une enclave polychrome et mal-assimilée. « Le mouvement d’indépendance lituanien était un mouvement anti-nucléaire, conduit par des scientifiques et des écologistes. L’opposition au nucléaire est constitutive du sentiment national », rappelle Linara Dovydaityte, chercheuse et historienne de l’art que nous rencontrons à Kaunas, deuxième ville du pays. En mars 1990, tout le monde s’attendait à voir les chars de l’Armée Rouge débarquer. Quand ils ne sont pas venus, la voie post-soviétique était tracée. Si Tchernobyl est le détonateur de l’Union Soviétique, la Lituanie est son opérateur fou, son « erreur humaine ».

Les infrastructures nucléaires sont par définition transfrontalières et coloniales. Pour comprendre les spécificités de l’héritage nucléaire lituanien, nous nous rendons à Visaginas, à l’extrême-est du pays. La ville a été construite en 1975 sur les rives du lac Drūkšiai, partagé avec la Biélorussie, pour héberger 25 000 prolétaires venus des quatre coins de l’URSS. Ils venaient faire tourner la centrale nucléaire d’Ignalina, à l’époque la plus puissante du monde, surnommée « la jumelle de Tchernobyl ». Visaginas est ce que la chercheuse américaine Kate Brown, auteure du très remarqué Tchernobyl par la preuve, appelle une « plutopie », une utopie atomique. Il fait parfaitement bleu. Des enfants s’élancent tête devant sur le grand toboggan bleu qui plonge dans le lac bleu bordé de sapins. Une grande promenade piétonne et ombragée, se permettant quelques coquetteries ornementales en béton armé, attend chaque petit immeuble texturé de brique rouge devant chez lui, comme la trame d’une communauté de destin. Des haut-parleurs, installés à hauteur de tête, devaient jadis donner l’alerte en termes égalitaires et socialistes. Il y a une fausse fleur et un voilage en dentelle blanche à chaque fenêtre. « Cette ville incarne la vision communiste de la cité idéale, précise Linara Dovydaityte. Le travail et le loisir coexistent harmonieusement. Aujourd’hui, la population est toujours à dominante russophone, mais elle a perdu son principal gagne-pain. Certains y voient une sorte de zoo soviétique. » La centrale nucléaire d’Ignalina a fermé le 31 décembre 2009. C’était une condition imposée par Bruxelles pour que la Lituanie puisse intégrer l’Union Européenne. Non pas qu’elle soit plus dangereuse qu’une centrale française ou finlandaise ; Ignalina était trop soviétique – et, partant, trop tchernobylienne. La série HBO Tchernobyl y a d’ailleurs été tournée. Au parlement européen, le Premier ministre lituanien distribue des copies du DVD de la série pour alerter sur les dangers d’Astravets.

La superproduction, relais du soft power hollywoodien, tend à soviétiser le problème nucléaire. Il y a les bonnes centrales et les mauvaises centrales. Les habitants de Visaginas, anciens colons aujourd’hui désœuvrés, souffrent de ce stigmate depuis l’indépendance. Nous rencontrons Alex Urazov, fils d’un ouvrier de l’atome, qui gère un lieu de création en centre-ville. Alex parle un anglais merveilleux, comme tous les jeunes que nous rencontrons à Visaginas, pour avoir vécu au Royaume-Uni pendant des années. « Visaginas est vue comme une ville bâtarde, construite par des Russes, habitée par des Russes. “Un Vatican russe !” disent ces imbéciles de politiciens. Certes, nous avons fourni le pays en électricité pendant des décennies, mais maintenant c’est un grand trou et il faut le remplir avec de l’argent. » Il y a encore peu de temps, la jeunesse allait faire ses classes à Minsk, en russe, plutôt qu’à Vilnius en lituanien. Une cabale politico-médiatique accuse régulièrement les habitants d’être pro-Poutine, pro-annexion de la Crimée, volontiers pronucléaires, et pourquoi pas pro-Loukachenko.

 

« Si un accident se produisait à la centrale, la principale ressource en eau potable de Lituanie serait polluée très rapidement. Et qui nous préviendra ? »

 

 

La démocratie dure trois semaines

« Nous stoppions les migrants et la drogue. Attrapez-les vous-mêmes, désormais », avait lancé Alexander Loukachenko dans la foulée des événements du 23 mai. Il y a une quarantaine de tentes militaires ceinturées par des barbelés à l’entrée de Pabradė, un village sans histoires à 50 km de Vilnius et 10 de la frontière biélorusse, traversé par la route nationale. Des maisons en lambris coloré trompent l’invariable vert de cette campagne sans bêtes et sans cultures. Les champs ont pour unique relief des bottes de foin enrubannées. Un groupe d’adolescents en trottinette électrique roule vers la Biélorussie. Une cigogne, son nid comme une nacelle, coiffe l’ultime poteau électrique de ces confins-ci de l’Union Européenne. Au moment où nous y sommes, le camp de Pabradė héberge une grosse centaine de demandeurs d’asile venus pour la plupart d’Irak et d’Afrique subsaharienne. Depuis la mi-juin, 80 à 100 d’entre eux franchissent quotidiennement la frontière. Ils étaient 81 sur toute l’année 2020. Ils disent avoir lu sur des groupes Facebook qu’une nouvelle route migratoire était ouverte, et qu’on les aiderait. Les autorités lituaniennes accusent Loukachenko de s’être mué en tour-opérateur : depuis l’annonce du boycott de l’espace aérien biélorusse, consécutif au déroutage de l’avion Ryanair, le nombre de liaisons Minsk-Bagdad et Minsk-Istanbul a drastiquement augmenté. À Minsk, les demandeurs d’asile sont mis à l’hôtel et acheminés en petits groupes, par la police biélorusse, jusqu’à des portions non-surveillées de la frontière. Ils seraient plusieurs milliers à attendre leur tour à l’hôtel. Côté lituanien, au moins un autre camp a été construit depuis. Avec le renfort de l’agence européenne Frontex, la police déploie des barbelés sur la frontière.

C’est le dernier épisode en date de cette guerre hybride qui se mène avec des espions, des centrales nucléaires et des masses trafiquées. La Lituanie, qui s’était montrée si moralement tatillonne sur la question biélorusse, s’est noyée dans la rhétorique fascisante en quelques semaines. Mi-juillet, le parlement a voté deux lois : la première restreint le délai maximal de traitement d’une demande d’asile à dix jours – il faut habituellement plusieurs mois pour établir la chronologie et les motivations d’un parcours migratoire –, autorisant la police, passé ce délai, à entasser les déboutés dans un avion. La seconde légalise l’encampement, sans mandat d’un juge, sur une durée de six mois. En juin, le président du Comité sur la sécurité nationale au parlement lituanien s’est rendu dans la Hongrie de Viktor Orbán pour apprendre de ses méthodes et de sa clôture militarisée à la frontière croate. Nous sommes bien loin du corridor humanitaire. « Si tout le monde comprend qu’il est inhumain d’entasser les Biélorusses dans des camps, ils doivent comprendre aussi qu’il est inhumain de mettre quiconque dans un camp. Au lieu d’avoir une politique migratoire à deux vitesses, nous devons comprendre ce qui ne marche pas avec le droit d’asile tel qu’il existe en Europe », argumente Augustė Dudutytė dans les bureaux de la Fondation Caritas, en charge de l’accueil des demandeurs d’asile. En Lituanie comme dans le reste de l’Europe, il y a des bons et des mauvais migrants. De retour à Vilnius, Margarita Levchuk vient d’avoir la nouvelle : le régime biélorusse l’a inscrite au registre des criminels. « Tout le monde m’écrit des messages pour me féliciter. C’est comme si c’était mon anniversaire ! »

 

Texte : Émile Poivet, à Vilnius

Photographie : Paul Lehr, pour Mouvement