Frères Lumière, © D.R.
Reportages cinéma

L’heure de la sortie

Frères Lumière

Une carte postale du festival de Cannes #1

Avec Lumière !, montage d’une soixantaine de films réalisés par Louis Lumière, on fêtait cette année les 120 ans de l’invention du cinématographe au festival de Cannes. Notre envoyé spécial, Nicolas Villodre nous a adressé une carte postale pour nous raconter cet événement. 

Par Nicolas Villodre publié le 26 mai 2015

Chère A,

Tu m’as demandé comment c’était Cannes cette année, l’ambiance sur place, tout ça, et de te raconter plus particulièrement la séance de films Lumière célébrant les 120 ans de leur invention, le cinématographe, justement.

 

La sortie. Le meilleur moment de la journée, aucun doute là-dessus. C’est d’ailleurs ce qu’écrivait le poète – Jacques Plait, en l’occurrence, et on sait que « ce qui plaît à Plait, plaît au public ». Sorties d’école pour les zéros de conduite, ou d’usine, ce que montre sinon le premier film de l’histoire, du moins le premier dit « de cinéma ». Quatre versions, en fait, de La Sortie de l’usine Lumière (1895) – la plus connue n’étant pas la bonne, autrement dit celle décrite par les journalistes de l’époque, avec voiture à un cheval, voire à deux. Thierry Frémaux, délégué du festival en même temps que directeur de l’Institut Lumière, en tandem avec un autre Lyonnais célèbre, Bertrand Tavernier, cinéaste-amateur de jazz-président de cet auguste (et Louis) établissement, feront la voix off des films autrement muets en jouant les bonimenteurs et en réagissant à leur revoyure, dos au public, sur l’estrade, côté jardin, assis dans de confortables fauteuils en cuir couleur crème.

 

L’entrée. Celle du public, autorisé pour une fois à fouler le tapis rouge en général réservé aux stars, aux starlettes, aux top models et autres vedettes de la politique, locale ou nationale. La démocratie formelle en acte – et non en simple simulacre. La foule comme sujet ou objet d’attention, captée en caméras cachées ou bien à la louma dans son ascension des vingt-quatre marches, marchant en mâchant du chewing gum et/ou en se portraiturant par selfy, sortant de la rue pour entrer sur scène et obtenir à l’insu de son plein gré quelques secondes d’immortalité. Le peuple de Cannes est d’ailleurs projeté en prologue sur le gigantesque écran du théâtre qui porte le nom de l’inventeur du cinématographe. Ainsi, la boucle est-elle bouclée.

 

Les figurants. Les ouvriers et ouvrières, la petite bourgeoisie locale, les festivaliers divers, endimanchés et en tenue estivale, ouvrent donc à leur tour le bal des cent-vingt ans, celui du centenaire ayant en son temps été fêté – certains se souviennent encore d’ailleurs du ballet éponyme de Karine Saporta citant abondamment, avant Benjamin Millepied, le film Sueurs froides (1958) soufflé à Hitch par la lecture d’un polar de Boileau-Narcejac. Le président Lescure cite parmi les pionniers du 6e ou plutôt 7e Art chers à Canudo, bien entendu Méliès mais aussi la première femme-cinéaste, œuvrant pour la Gaumont avant de créer sa propre compagnie aux Etats-Unis, Alice Guy.

 

Les créateurs. Il faut reconnaître que des « films » ont été tournés avant la séance historique du Salon indien de décembre 1895. Par Edweard Muybridge avec son Zoopraxiscope (1880), Etienne-Jules Marey et son fusil chronophotographique (1888), Louis Aimé Le Prince et sa Mk2 (1888), Thomas Edison et son assistant William Dickson, inventeurs du Kinétographe (caméra brevetée en 1891) et du Kinétoscope (meuble-visionneuse individuelle) et utilisateurs de la pellicule 35 mm conçue par John Carbutt et produite par George Eastman, d’autres frères, les Skaladanowsky, avec leur Bioskop (1895) cher à Wim Wenders, etc. Le Cinématographe pouvant faire office de caméra, de projecteur et même de tireuse de films, cet appareil relativement léger pour l’époque, a permis aux opérateurs Lumière de voyager dans le monde entier, d’y prendre des vues et d’en projeter d’autres, ou bien celles captées in situ, dès le lendemain.

 

Un peu de technique. Dans leur Notice sur le cinématographe (1901), éditée en fac-simile pour l’exposition qui se tient actuellement au Grand palais, Lumière ! Le cinéma inventé, les frères Lumière citent eux-mêmes certains de leurs précurseurs : Jules Janssen et son revolver photographique de 1874, Muybridge et Marey, Ottomar Anschütz, Hippolyte Sebert, les Kinétoscopes d’Edison installés en France « vers l’année 1893 ». Le cinématographe utilise la persistance rétinienne, inscrit « 900 photographies successives » sur « une pellicule souple d’environ 17 mètres de longueur et 35mm de largeur », soit environ 50 secondes, et innove avec son système d’« excentrique triangulaire » qui transforme le tour de manivelle en un mouvement alternatif de la bande perforée tirée par des griffes.

 

Du celluloïd au numérique. Partant des 1408 films ou 1422 (d’après le chiffre donné par un cartel de l’expo du Grand Palais) l’Institut Lumière, avec l’aide du CNC et de la Cinémathèque Française (à laquelle Louis Lumière confia ses négatifs en 1946) a supervisé la restauration, par le laboratoire Eclair, en collaboration avec L’Immagine Ritrovata de Bologne, de 114 d’entre eux qui ont fait l’objet d’un scan en 4K, d’opérations de nettoyage et de dérayage, d’un travail de réétalonnage, etc. avant d’être kinescopés, au cas où, et de revenir au support 35mm safety ayant fait ses preuves. Projetés plein cadre (ou en 1,33, pour ne pas dire 4/3), les angles arrondis, sur grand écran en DCP 4K, les films tiennent la route. Techniquement et artistiquement. Les valeurs de gris ont été miraculeusement retrouvées. On a aussi montré certains d’entre eux, gondolés ou physiquement endommagés, pour leur valeur documentaire.

 

Les genres. Ce qui frappa Henri Langlois comme le fils Renoir (cf. Éric Rohmer, Louis Lumière, 1966, 66’), c’est ce constat, réitéré par Frémaux, que Lumière a, d’emblée, tout inventé : la composition picturale (pour Langlois, « l’art cinématographique est un art plastique, pas un art dramatique ») ; le remake (quatre Sorties d’usine assez différentes) ; la mise en scène (Forgerons, vue n° 51, 1895), le gag comique (le même ouvrier traverse le champ visuel en vélo à chaque prise des Sorties ; un pioupiou se substitue à un bébé in Nounou et soldats, n° 675, 1897), l’actualité ou le scoop journalistique (Louis sort le premier de la navette fluviale pour filmer ses pairs, in Le Débarquement du Congrès de Photographie à Lyon, 1895), le film de famille ou home movie (Déjeuner du chat, n° 41, 1897 ; Repas de bébé, n° 88, 1895 ; Pêche aux poissons rouges, n°369, 1895 ; Le Goûter des bébés, n° 654, 1897) ; la comédie avec regard caméra (Arroseur et arrosé, n° 99, 1895 et 1897 ; L’Amoureux dans le sac, n° 885, 1897-1898) ; le film à trucs ou à effet spécial (Démolition d’un mur, n° 40, 1896, projeté à l’envers) ; le film de montagne type Arnold Fanck (Chamonix : la Mer de glace, n° 1207, 1899-1900) ; le film publicitaire (Charcuterie mécanique, n° 107, 1896), le film de danse (Danse au bivouac, n° 266, 1896 ; Danseuse de ballet, n° 648, 1896 ; Danse serpentine, n° 765, 1897)...

 

Le quotidien. Mises en scène ou non – avec le jeu et le sur-jeu de figurants qui font au tout début partie de la famille, de la maisonnée ou des employés de la Sté Lumière –, sciemment ou inconsciemment – on sait que la présence de l’appareil modifie le comportement des sujets filmés –, les vues Lumière nous informent sur les événements de tous les jours (Le Goûter des bébés, n° 654, 1897), sur le travail et ses conditions (Démolition d’un mur, n° 40, 1896), le sport (Saut à la couverte, n° 192, 1897), les loisirs (Partie d’écarté, n° 73, 1896).

 

L’art nouveau. L’esthétique du cinématographe oscille entre l’art 1900 et ceux qui l’ont précédé, comme l’impressionnisme (Bains sur la Saône, n° 562, 1897 ; La Petite fille et son chat, n° 1100, 1900) ou qui allaient suivre, comme le futurisme (l’action et les mouvements de caméra sont des buts en soi : cf. Panorama des quais de la Saône pris d’un bateau, n° 131, 1896). Le progrès y est bien souvent exalté (Puits de pétrole à Bakou, n° 1034, 1897). Les vues transmettent des sensations quasiment météorologiques ou des précisions atmosphériques (Lyon, quai de l’Archevêché, n° 158, 1896). La structure des plans est étagée, parfois sur trois niveaux (Laveuses sur la rivière, n° 626, 1897). Le mouvement profilmique est parfaitement encadré et chronométré à la seconde près (cf. le magnifique plan-séquence avec les chasseurs alpins français, En file indienne dans la montagne, n° 1853, 1899). La diagonale ou plutôt, le triangle, dont parle Langlois à propos du train de La Ciotat mais également de l’art du muet dans en général, le personnage principal n’étant jamais cadré au centre de l’image et l’horizon jamais superposé à la ligne médiane (leçon que retiendra John Ford), restitue l’élan vital qui est l’essence même du cinématographe et qui poussera toujours le mouvement hors du cadre.

 

Voilà, ce qu’on voyait à Cannes un dimanche en matinée. Cet événement unique ne sera malheureusement pas repris mais la sortie d’un Blu-ray et d’un Dvd est prévue pour cet automne.

                                   

                                                                                                                      Nicolas Villodre

 

PS:  Au Grand Palais, on a mis le paquet dans la déco : on a reconstitué le Salon indien et on y projette en boucle et en 35mm les films de la première séance publique payante de cinoche. Les 1400 et quelques autres films Lumière sont présentés en format timbre poste, sous forme de polyptique elliptique. Des lucioles donc et non des Lumière. Le light show est décoratif mais un peu déceptif. Les vues mériteraient, je crois, d'être montrés les unes après les autres. Cela pourrait l’être dans le cadre d’une nuit blanche – suivie ou précédée d'une journée, d’une séance de 24h comme celle augurée en 1930 par Fernand Léger : « J'ai rêvé au film des "24 heures", d'un couple quelconque, métier quelconque... Des appareils mystérieux et nouveaux permettent de les prendre "sans qu'ils le sachent" avec une inquisition visuelle aiguë pendant ces 24 heures ». 

 

Lumière ! Le cinéma inventé, jusqu’au 14 juin au Grand Palais, Paris.