« ... et ce sera un endroit où les refuges ne sont pas nécessaires et tu te rendras compte que tu y étais depuis le début. » de Emma Bigé et Antonija Livingstone
Critiques Performance

« ... et ce sera un endroit […]

« ... et ce sera un endroit où les refuges ne sont pas nécessaires et tu te rendras compte que tu y étais depuis le début. ». Comme ce titre qui est tellement long qu’il ne rentre pas dans les cases, la performance de Emma Bigé et Antonija Livingstone se site à l’intersection de la conférence et de… la sieste. Entre les murs de Lafayette Anticipations, la fondation des Galeries Lafayette, la voix de la philosophe et la présence de chorégraphe, redéfinissent les contours de l’apprentissage en l’alliant au sommeil profond.

Par Léa Poiré publié le 27 sept. 2021

Peut-être que les élèves fatigués au fond de la salle de classe l’ont compris avant nous : il n’est pas toujours nécessaire d’être pleinement éveillé pour assimiler ce qu’on entend. Il est possible de recevoir et même de retenir des savoirs alors lorsqu’on est plongés dans un épais sommeil. En alliant conférence et sieste, apprentissage et repos, c’est cette certitude que nous offre, comme un cadeau, la philosophe Emma Bigé et la chorégraphe Antonija Livingstone dans leur performance donnée ce week-end au festival Échelle Humaine.

Tout a déjà commencé avec le titre qu’elles ont choisi, long comme une citation : « ... et ce sera un endroit où les refuges ne sont pas nécessaires et tu te rendras compte que tu y étais depuis le début ». Avant même de pénétrer dans l’espace plongé dans une semi-obscurité, les deux performeuses nous annoncent qu’elles ont construit à l’étage de la fondation Lafayette Anticipations, plutôt qu’un refuge qui nous protégerait, un nid délicat où on se sent en parfaite sécurité.

Puis, il y a cette voix, magnétique, douce et grave à la fois. Celle d’Emma Bigé qui nous invite à nous lover confortablement dans les coussins noirs qui bordent les murs. Antonija Livingstone, vêtue d’une grande robe qui se froisse dans un léger bruissement est occupée à tirer une corde qui serpente dans l’espace. Elle complète ainsi cette mélodie qui déjà nous attire vers le sommeil. La présence d’Antonija nous apaise et la voix d’Emma nous guide, pas à pas, en nous demandant de faire attention à ce sol qui nous accueille ou bien à notre humanité en passe de redevenir de l’humus. La philosophe et professeure d’épistémologie – étude de la connaissance – à l’école supérieure d’art d’Aix-en-Provence convoque-là des techniques de corps issues de la méditation ou de la danse. Notamment celles venues du contact-improvisation, une pratique née dans les années 70 aux États-Unis sous la houlette du chorégraphe Steve Paxton, à laquelle Emma Bigé a consacré une thèse, deux expositions et deux livres. Autant dire que c’est entre des mains expertes en cette danse qui appelle à faire confiance à nos capacités de contact physique qu’on remet notre corps tout entier. Sans qu’on s’en soit rendus compte, nous sommes déjà complètement endormis.

Au réveil, quelques quarante minutes ont filé et avec les paupières encore fermées, l’impression délicieuse que quelque chose s’est passé flotte dans l’atmosphère. Aussi fou que cela puisse paraître, de cette conférence, on gardera des bribes un peu éparpillées mais plutôt limpides : la digestion de la pensée touffue de la philosophe californienne Donna Haraway, la sieste comme rouage du capitalisme qui cherche à restaurer les corps seulement pour mieux les remettre au travail, ou cette histoire d’espaces de rencontres. Là où, à l’orée du bois se croisent les animaux des forêts et de la prairie, ou sur le littoral, ceux de la mer et de la terre. Un parallèle se trace alors entre ces lieux qui permettent le mélange et cette conférence croisée avec une sieste. On se demande alors dans quel interstice nos hôtes ont bien pu nous promener, pour que nos corps soient devenus des éponges de savoirs.

 

> « ... et ce sera un endroit où les refuges ne sont pas nécessaires et tu te rendras compte que tu y étais depuis le début. » de Emma Bigé et Antonija Livingstone a été présenté les 25 et 26 septembre à Lafayette Anticipations - Fondation des Galeries Lafayette, dans le cadre du festival Échelle Humaine et du Festival d'Automne à Paris.

> Gestes du contact improvisation, Romain Bigé, Musée de la danse, 2018