Stanza, The Nemesis Machine, © p. Quentin Chevrier
Critiques arts visuels

Au-delà du réel ?

Que reste-t-il à imaginer pour l’artiste qui interroge les nouvelles technologies à l’heure où la science a déjà réalisé les inventions les plus folles ? Dans le cadre de la quatrième édition de la Biennale Nemo, le Centquatre-Paris présente Au-delà du réel ?, une exposition collective où les fantasmes technologiques sont indissociables de leur envers carcéral, concrètement à l’œuvre. 

Par Alexandre Parodi publié le 18 oct. 2021

Prise de pouvoir de la machine sur l’homme, disparition définitive de la nature, surveillance et contrôle des populations, ce qui appartenait il y a encore peu aux fantasmes des récits d’anticipation a désormais tendance à devenir réalité. Aujourd’hui que ces dystopies ont rejoint notre présent, le rôle de l’artiste semble s’être déplacé. Ce dernier a moins vocation à imaginer et à anticiper l’avenir qu’à révéler le tissu de technologies invisible dans lequel nous sommes déjà pris, à en croire l’exposition consacrée aux arts numériques Au-delà du réel ? organisée au Centquatre-Paris pour cette quatrième Biennale Nemo. Ainsi, le dispositif de Richard Vijgen, Hertzian Landscape (2019), détecte les satellites qui flottent dans le ciel parisien grâce à une tablette tactile équipée d’une application prévue à cet effet. Imperceptibles à l’œil nu et pourtant bel et bien présents, en permanence au-dessus de nos têtes, ces objets volants semblent nous épier dès lors que leur présence est soulignée. « Big Brother is watching you », la célèbre formule de 1984 de George Orwell est plus que jamais d’actualité, comme le montre la sculpture de l’artiste Stanza, The Nemesis Machine, une maquette de ville fabriquée à partir de tours d’ordinateurs et de circuits imprimés. Dans cet univers miniature de diodes et des fils électriques, l’interconnexion atteint son paroxysme : l’interdépendance de tous les composants électriques évoque en miroir les habitants des grandes villes, tous reliés et potentiellement localisables. Des caméras captant la présence des spectateurs achèvent de faire de ce microcosme une société de surveillance où tout se sait. 

 

 

Stanza, The Nemesis Machine, 2021, p. Quentin Chevrier

 

Syndrome Frankenstein

Comme exutoire à cette réalité citadine anxiogène, la nature pourrait servir d’utopie privilégiée : encore faudrait-il qu’elle ne soit pas détruite. L’artiste et chercheur Donatien Aubert place dans une vitrine un bouquet constitué de reconstitutions de plusieurs espèces végétales disparues et réalisé à l’imprimante 3D. Les dates de disparition des plantes sont gravées sur le présentoir en plexiglas ; pour remodéliser celle qui s'est éteinte le plus tôt (dès le début du XIXe siècle), l'artiste s'appuie sur des estampes d'archive. Ainsi la pâle reproduction en polyamide blanc – cynisme de l’artiste employant une matière chimique et pétrolière pour commémorer un végétal – peine à redonner vie à ce qui a été définitivement perdu. Avec cette installation mélancolique, le visiteur prend conscience que le présent possède déjà ses dépôts archéologiques. Dans son dispositif Jardins Cybernétiques, Donatien Aubert met aussi en scène dans un court-métrage d’animation les discours de géo-ingénieries prétendant « sauvegarder la nature par les nouvelles technologies ». Outre l’évidence de l’intégration de technologies avancées dans la création, l’art dit numérique s’avère d’abord un regard critique sur le concept de « progrès », de plus en plus confondu avec celui d’innovation.  Loin d’être vectrices d’espoir, les œuvres de l’exposition Au-delà du réel décrivent un monde menacé par les innovations technologiques, y compris lorsque celles-ci sont destinées à réparer ce qui a été détruit.

 

 

Donatien Aubert, Disparues - bouquet (détail), 2020, de la série Les Jardins cybernétiques

 

 

 Au-delà du réel, jusqu’au 9 janvier 2022 au Centquatre-Paris