Violaine Lochu, BATTLE, Procession, vidéo-performance réalisée au musée national Pablo Picasso, La Guerre et la Paix, à Vallauris. © Rachael Woodson ©ADAGP, Paris, 2021.
Critiques arts visuels

BATTLE

Certaines guerres n’ont pas d’histoire et leurs conflits ont laissé des blessures qui n’ont jamais été reconnues et encore moins soignées. Avec BATTLE, Violaine Lochu organise un rituel de guérison retro-futuriste à partir des témoignages bruts de personnes ayant, chacune à leur manière, vécu des violences que l’on préfère ne pas ébruiter.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 21 oct. 2021

« La nation algérienne post-1962 s’est construite sur une rente mémorielle », « un discours qui, il faut bien le dire, repose sur une haine de la France ». La phrase d’Emmanuel Macron, à la veille de la commémoration du massacre des Algériens par la police à Paris le 17 octobre 1961, ne passe pas. Et pour cause, si la guerre d’indépendance a ses dates, ses personnages et ses martyrs officiels, les disparitions, les tortures et les crimes perpétrés par l’armée française sur la population algérienne restent tabous de ce côté-ci de la Méditerranée. Les demandes de reconnaissance, lettres mortes. Ces récits, classifiés ou enfouis dans la mémoire de ceux qui les ont vécus, n’ont pas leur place sur la scène publique et dans les programmes d’histoire de l’Éducation nationale.

Sur la scène de l’art contemporain, on en perçoit parfois quelques bribes. Les paroles de certains vétérans, aujourd’hui habitants des quartiers populaires de Vallauris dans le sud de la France, percent discrètement dans l’exposition de Violaine Lochu au Musée Pablo Picasso – La Guerre et la Paix. Des souvenirs d’attente dans la nuit, d’ombres armées et de gégène – cette dynamo électrique détournée en instrument de torture par les soldats français –, remontent à la surface, parmi d’autres paroles que l’artiste a récoltées sur place via des associations de retraités, d’anciens combattants ou encore au sein d’établissements scolaires. Toutes expriment une expérience de guerre, qu’elle se déroule sur le terrain militaire ou dans le secret des logis et des chambres d’hôpital : une maladie, des violences conjugales, un deuil impossible.

 

 

Digérer, est-ce guérir ?

Ces brutalités extraordinaires nichées dans la banalité du quotidien sont-elles audibles sans filtre ? Faut-il les délivrer telles quelles à la face du public et à quelles fins ? Violaine Lochu prend le parti de les dérober en partie au cours d’une performance filmée. Les paroles recueillies, retranscrites à la main sur des bandes de papier, s’avèrent quasi illisibles. Ces rouleaux ornent des colonnes que transportent religieusement quatre performeurs, vêtus de toges blanches et coiffés d’une tiare aux allures de bonnet d’âne, jusque dans le cœur de l’ancienne chapelle du musée. Ces étranges personnages les réduisent ensuite en petites boules en les mélangeant à du sucre et à un colorant bleu, couleur du divin à la Renaissance, du rêve et du lointain au XIXe siècle et enfin de la nation française et de la paix internationale. Ils les avalent puis les recrachent en même temps qu’ils énoncent des extraits des textes ingurgités. Les traumatismes se découpent par éclairs – l’évocation d’un corps défenestré ou sautant d’un bus en marche –, et se rassemblent au détour d’un propos : « On vivait avec la violence. Ce sont des scènes qu’on ne peut pas oublier. » À en croire la teinte bleutée de leur peau, on imagine que ces prêtres et prêtresses retro-futuristes ont l’habitude de ce processus : digérer littéralement les maux. Dans l’espace d’exposition trônent les éléments matériels du rituel, façon cérémonie du thé japonaise, nettoyés et prêts à l’emploi, comme pour inviter les visiteurs à accomplir leur propre exorcisme.

Au-delà des manichéismes qui opposent guerre et paix, bien et mal, BATTLE parie sur le pouvoir cathartique de la représentation et l’aura chamanique de l’artiste, non plus créateur mais interface entre les mondes visibles et invisibles, traducteur de ce qui se dérobe à la conscience. En dépersonnalisant les témoignages, les performeurs se font les hérauts d’une société qui souffre en silence face aux défaillances des institutions. Ce qui laisse songeur quant à la responsabilité qui pèse sur les arts quand l’État refuse de reconnaître la sienne. Nul n’est prophète en son pays.

 

> Violaine Lochu, BATTLE, jusqu’au 8 novembre au Musée Pablo Picasso – La Guerre et la Paix, Vallauris