Bis.N.S (as usual) de Ioannis Mandafounis et le ballet de l’Opéra de Lyon © Marc Domage

Bis.N.S (as usual)

À la fin d’un concert, qu’est-ce qu’un bis sinon un trop plein de générosité ? Inspirée du légendaire rappel de la papesse de la soul Nina Simone au Montreux Jazz Festival, la création de Ioannis Mandafounis pour le Ballet de l’Opéra de Lyon, Bis.N.S (as usual), déborde d’enthousiasme, jusqu’à nous propulser à la fois dans le mythe et dans les coulisses du théâtre.

Par Léa Poiré publié le 9 sept. 2021

Le rideau du majestueux Opéra de Lyon s’ouvre sur un piano à queue et un micro sur pieds disposés au centre d’une scène entièrement vide, toutes coulisses ouvertes. Avec un effort d’imagination, on pourrait se projeter en 1976 au Montreux Jazz Festival et voir arriver Nina Simone, robe noire, collier d’argent, cheveux coupés courts. L’une des plus grandes voix du XXe siècle, militante antiraciste et pianiste de génie y interprétait cette année-là un concert qui est resté gravé dans les mémoires grâce à un DVD dont l’extrait d’un « bis », parlé et chanté, tutoie les 10 millions de vues sur YouTube. C’est précisément ce « bis » légendaire qui a inspiré Bis.N.S (as usual) au chorégraphe Ioannis Mandafounis, bien déterminé à décortiquer la performance de la prêtresse de la soul décédée en 2003, en plus de lui rendre un hommage chorégraphique.

Tout sourire, costumes colorés, courant dans tous les sens avec une énergie folle, dans le tonnerre de leurs propres applaudissements et acclamations, onze danseurs du Ballet de l’Opéra de Lyon, déboulent sur le plateau. « C’est un plaisir de vous avoir sur scène avec nous » lance, enthousiaste, l’un des interprètes alors que la voix de Nina Simone, sensuelle, grave, envoutante comme jamais, s’élève. Sauts, courses, duos, trios, solos, danses désarticulées, gesticulations, onomatopées, cris d’animaux, claquement de bouche et chants… l’improvisation et le sens de l’instant sont la matière première des danseurs, à l’image de la spontanéité de la musicienne qui ponctue ses morceaux de blagues, anecdotes personnelles ou réflexions philosophiques tout en jouant avec un public pendu à ses lèvres.

Sur une voix qui attrape nos entrailles dès les premières notes de l’iconique chanson Feelings, un mur de projecteurs descend du côté gauche de la scène, des danseurs alignent des panneaux noirs tandis que d’autres reviennent avec bouteilles d’eau, cigarettes, balles de relaxation ou joggings. Sans crier gare, tout a basculé. On comprend vite que le spectacle se regarde à présent depuis la perspective des coulisses : en premier plan les danseurs s’échauffent ou attendent leur passage et au loin des duos ou solos continuent dans la lumière. Dans Bis.N.S (as usual), Ioannis Mandafounis, ancien danseur de William Forsythe - ce chorégraphe qui a poussé la danse classique dans ses retranchements les plus contemporains en cherchant par exemple à l’allier au numérique - transpose à la scène la générosité de Nina Simone, ses aller-retours entre vie publique et vie privée. Dans un décalage jouissif, il offre alors au spectateur transformé en fan un peu de rab : un hors-champ du théâtre, qui a rarement l’occasion de se donner en spectacle.

Bis.N.S (as usual) de Ioannis Mandafounis avec le Ballet de l’Opéra de Lyon a été présenté le 13 avril en représentation professionnelle ; du 25 au 27 mars 2022 au De Singel à Anvers, Belgique