Bros de Romeo Castellucci © Sthepan Glagla
Critiques Théâtre

Bros

Derrière la critique apparemment limpide de l’État policier et de la fascisation de l’Europe, la nouvelle création de Romeo Castellucci nous met à l’épreuve de notre sidération. Et de la facilité avec laquelle nous nous laissons hypnotiser par le sens faussement univoque des images. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 18 oct. 2021

Dans une interview accordée à Mouvement en 2019, Romeo Castellucci racontait préférer les artistes capables de s’effacer derrière leurs œuvres. Mieux encore, ceux qui boudent le besoin d’être du « bon côté de l’histoire » et sont en mesure d’affirmer : « Je suis le méchant. Regardez-moi, je suis le méchant. » Lorsqu’on lit le simili-contrat qu’il a passé avec les 23 interprètes amateurs qui deviendront policier ce soir-là, distribué comme un programme de salle, on se dit qu’il a fini par assumer frontalement ce rôle. Le commandement « J’exécuterais les ordres » y est scandé blanc sur noir en multiples variations : « jusqu’au bout, mêmes s’ils m’exposent à la honte » / « même dans l’obscurité la plus sombre » / « contre moi-même, même si je ne comprends pas cette phrase ». Pour les hommes sur scène, qui doivent suivre en direct les consignes qu’ils reçoivent dans une oreillette, après n’avoir que peu ou pas répété, Bros est « une expérience d’aliénation », selon les dires du metteur en scène. Pour le spectateur, une expérience physique qui irrite les nerfs et fatigue les muscles.

Dès l’entrée en salle, le bruit sourd et les lumières des miradors vrillent les entrailles. Après l’apparition d’un prophète, identifié comme étant Jérémie, se déploie un long ballet de policiers occupés à l’absurdité des gestes du maintien de l’ordre à tout prix – matraques, coup de feu, tortures, exposé de preuves en tout genre. À mesure que les références au fascisme se clarifient, l’effet de masse se fait de plus en plus pesant, les surgissements de silhouettes de plus en plus inquiétant : la création lumière est si précise qu’on ne sait jamais très bien ce que l’ombre cache de terreur encore à venir. 

Un instant, on se demande s’il n’y a pas quelque chose d’un peu facile. Que dissimule cette juxtaposition entre le temps de la bible et la tentation totalitaire ? En France, en 2021, ne serait-il pas plus urgent de voir la question policière traitée depuis ses racines politiques et sociales, plutôt que de façon éthérée et quasi conceptuelle, à l’aune théorique de la « banalité du mal » ? Et le sens des tableaux qui se succèdent n’est-il pas trop littéral, trop frontal ? Oui, ces hommes sont couverts de sang. Les mains sont sales mais on s’en les lave.

Et puis sans prévenir, un court-circuit s’opère dans la réception. Sans savoir très bien pourquoi, deux images – pourtant éloignées dans la séquence – viennent s’imprimer simultanément sur la rétine. À gauche du plateau : les grands tirages photographiques apportés cérémonieusement comme des éléments à charge d’une enquête, quoi qu’ils représentent (un singe, un vestige archéologique, un homme ressemblant étrangement à Samuel Beckett). Puis les petits plots jaunes numérotés qui, sur une scène de crime, indiquent la présence d’un indice à la police scientifique. À droite : jusqu’alors invisible sur le plateau noir, le sang versé se révèle soudain, justement parce que l’on tente à moitié de l’effacer avec des mouchoirs blancs, vite imbés de rouge. 

Et ça fait tilt. Nous nous sommes faits dupés : le sens n’était pas à chercher dans les métaphores, mais dans leurs correspondances et les interstices qui les séparent*. Bros interpelle alors bien au-delà de la fascisation rampante de l’Europe : la pièce touche au mystère persistant qui fait que la culpabilité précède toujours le crime. « Au détour d’une ballade sur le trottoir se cache toujours un morceau de l’ancien testament » disait encore Romeo Castellucci au moment de la création à l’Opéra de Paris d’Il primo omicidio. Le temps n’est pas linéaire ; la période biblique n’a pas laissé place à nos sociétés contemporaines, elles cohabitent. Protéiforme, la même tragédie se rejoue, du péché originel au sacrifice d’Abraham, en passant par l’exclusion de Jérémie annonçant le sac de Jérusalem, Socrate condamné à boire la cigüe ou le régime scientifique de la preuve qui nomme l’ennemi dès sa naissance. Avertissement utile pour les temps à venir, Bros nous fait expérimenter dans nos chairs la facilité avec laquelle, sidérés par l’image, nous rendons les armes de la réflexion.

 

* À cause d’un problème technique, une séquence de la pièce n’a pas pu être montrée lors de la représentation. Nous n’aurions pas vu – selon Romeo Castellucci – Bros, mais une version incomplète. Il est donc possible que cette critique soit caduque, auquel cas elle sera réécrite à la suite d’une prochaine représentation.

 

> Bros de Romeo Castellucci, a été créée les 14 et 15 octobre au Manège, Maubeuge ; du 19 au 22 octobre au Maillon, Strasbourg ; du 11 au 19 février à la MC93, Bobigny

 

Crédits photo : Francesco Raffaelli