Dans le mille de Kevin Jean, Bo © Teodora Simova

Dans le mille

Qu’est-ce qu’un homme ? La question est dans le viseur de la nouvelle création de Kevin Jean : Dans le mille. Avec les interprètes Calixto Neto et Soa de Muse, le trio chorégraphique explore avec érotisme et sensualité les identités qu’il reste à créer en dehors d’une masculinité de domination. Une expérience collective bienvenue qui rappelle que renverser le patriarcat n’est pas qu’une affaire de femmes.

Par Léna Hervé publié le 20 oct. 2021

Vaste programme que de tenter d’en finir avec la virilité. C’est pourtant ce que propose de faire Kevin Jean, qui adopte aussi le prénom de Bo, avec Dans le mille : un trio intime et tout en douceur qui bouscule nos perceptions du genre et la manière dont nous projetons nos fantasmes sur les corps.

Le ton est donné avant même que le spectacle ne commence : à peine entré, le public est invité à s’assoir sur de petits gradins disposés en demi-cercle à même la scène. Trois podiums se dressent sur le plateau, quelques néons pendent au plafond ou s’éparpillent sur le sol : la scénographie dépouillée rappelle bien sûr les clubs de striptease, mais surtout un espace intime qui appelle à une grande proximité entre public et interprètes. Puis, une voix s’élève, égrenant les habituelles recommandations préalables à tout spectacle avant de continuer sur un autre registre. Elle invite les spectateurs et spectatrices à ne rien accepter qui les mette mal à l’aise mais aussi à prendre soin des artistes. Dans ce premier contact qui laisse un sourire sur plusieurs lèvres, transparait déjà l’envie de sortir des rapports habituels : la danse commence comme débuterai un cercle de parole, dans un consentement mutuel et une réflexion sur nos manières de poser nos yeux sur les corps.

 

 

Alors que la musique s’installe – beats électros et organiques – Calixto Neto, Soa de Muse et Bo se hissent sur la scène à quatre pattes. Trio androgyne et hypnotique, les formes sensuelles des corps masculins sont mises en valeurs par des vêtements moulants et suggestifs qui montrent autant qu’ils cachent. Pendant une heure, les interprètes se produisent sur scène dans une parade érotique et sexuelle reprenant les codes de danses dites féminines : gestes sexy et lascifs, mouvements concentrés sur le bassin, les fesses, les sexes. Leurs corps s’offrent aux regards, séduisent et s’objectifient, en prenant le risque de se montrer fragiles. Jamais pourtant, la danse ne tombe dans le vulgaire ou le parodique.

Si le public a pu être déstabilisé par ce nouvel érotisme masculin, par la sensation inhabituelle de porter un regard désirant sur un corps d’homme qui se met en scène, cette gêne initiale fait rapidement place au sourire, à l’amusement, à la connivence. Et c’est là sans doute que réside le plus fort de la pièce : à travers le soin de soi et du public, leur manière de s’observer bouger, de s’encourager, les trois artistes créent une complicité communicative, qui nous fait nous sentir dans l’intimité d’une chambre d’adolescent. Un espace où on joue à séduire et on s’entraîne à bouger, où on interroge et dédramatise le pouvoir érotique, où les corps reprennent possession de leur capacité à susciter le désir, loin des fantasmes qui leur collent à la peau. Dans le mille pourrait alors être cette cabane magique où s’imagine, le temps du spectacle, un monde dans lequel les hommes ne souffriraient plus d’être trop « hommes » et où personne n’aurait à avoir honte d’être femme.

 

> Dans le mille de Kevin Jean, Bo a été présenté les 7 et 8 octobre au Carreau du Temple à Paris avec l'Étoile du Nord dans le cadre du festival Avis de Turbulences ; le 20 novembre au Manège scène nationale de Reims dans le cadre du festival Born to be alive