Upload a New Mind to the Body de Mirai Moriyama © extrait de la vidéo de Yuichi Kodama.
Critiques Danse Performance

Mutant

Mirai Moriyama

Mirai Moriyama, vedette en Nipponie des grand et petit écrans, a repris à la Maison de la Culture du Japon à Paris la variation intitulée en novlangue Upload a New Mind to the Body – on est loin du temps où il était de bon ton à Tokyo de donner des titres ou des noms de marques français –, créée en mars dernier au ZKM de Peter Weibel.

Par Nicolas Villodre publié le 3 mai 2016

Ce solo rebaptisé « performance » a été la seule danse vivante qu’ait programmée la commissaire Yuko Hasegawa à Karlsruhe dans le cadre de la manifestation NewSensorium - Exiting from Failures of Modernization regroupant 16 artistes extra-européens, asiatiques et/ou « orientaux », au sens large du terme : plasticiens, vidéastes et sculpteurs, pour ne pas dire « installateurs ». Après avoir biberonné à plusieurs sources – danse « jazz », claquettes, ballet classique, hip hop et contemporain – le comédien-danseur Mirai Moriyama, aidé, il est vrai, de la co-chorégraphe Ruri Mito, a imaginé un opus d’une vingtaine de minutes qui a voulu, littéralement, « coller » à une thématique universaliste, un peu « New Age » sur les bords. Il faut souligner que la figure imposée par la manifestation – le rapport de l’homme à la nature à l’ère postindustrielle ou cybernétique – était mi-naturaliste, mi-naturiste ou, si l’on veut, mi-animaliste, mi-animiste.

Sur une musique électro-acoustique de Koshi Miura mixant aimablement le souffle de l’interprète avec son écho amplifié, ornée de boucles pianistiques et de phrases livrées en V.O. – c’est à dire dans la langue de Bill Shakespeare –, rythmée par l’agaçant supplice d’un goutte-à-goutte fuyant du plafond, l’homme, cerclé de huit rampes de pixels ampoulés en RVB, auréolé d’une vingtaine de spots de leds polychromes, a évolué sur le lino circassien virginal, nu. Nu ou presque : le sexe étant abrité par un fundoshi beurre frais et la peau squamée de lambeaux blanchâtres, résidus desséchés se détachant de l’épiderme comme dans un phénomène de mue.

Le corps ainsi mis en cage, dépouillé, en un premier temps immobile, en attente de transformation, d’évolution, de mutation, se meut peu à peu. Sur un tempo adagio, avant de devenir andante. Un travail au sol remarquable par la qualité gestuelle et la technique – ne parlons pas encore de style – empruntée aussi bien au hip hop qu’à la gymnastique traditionnelle et à la contorsion. Certes, les mouvements nous ont paru obéir au rythme de la B.O., à l’écoulement de l’eau et à celui du temps, à l’ordre des choses et, incidemment, aux ordres des phrases qu’ils cherchent, dirait-on, à illustrer ou à figurer réellement, matériellement, physiquement.

Débat avec Mirai Moriyama et Yuko Hasegawa à la suite de la représentation. Photo : Nicolas Villodre. 

De ce qui pourrait n'être qu’un exercice de style, une séance de pose culturiste pour photographe de magazine masculin ou peintre académique, un numéro cabaretier de teasing dans la veine érotique du Moulin Rouge, des Folies Bergère et du Palace (on pense par exemple aux corps dénudés d’Edmonde Guy et de son partenaire Ernest Van Duren, aux figures géométriques des Sœurs Guy, aux ondulations lascives de Lila Nicolska et d’Hassoutra), Mirai Moriyama fait une composition singulière. Les équilibres et enchaînements simples d’apparence demandent une maîtrise absolue. Qui plus est, la figuration ne s’arrête pas au niveau de la surface corporelle, à cette première apparence pelliculaire : un film réalisé par Yuichi Kodama et Avidan Ben-Giat est projeté sur l’écran immaculé du tapis de sol, avec des motifs aquatiques et végétaux tout aussi fluctuants au gré du vent. Cet usage multimédia des images (pelliculaires, vidéographiques ou numériques) fait écho à la cinéphonie Jeune fille au jardin (1936) réalisée par Dimitri Kirsanoff sur un magnifique solo de Clotilde Sakharoff. C’est dans cette veine à la fois plastique et musicale que se situe la prestation de Mirai Moriyama.

 

Upload a New Mind to the Body de Mirai Moriyama a été présentée le 30 avril à la Maison de la Culture du Japon à Paris.