Alexandra Bircken, Snoopy, 2014. © Alexandra Bircken. Courtesy Collection Udo et Anette Brandhorst. Photo : Andy Keate.
Critiques arts visuels

De Mad Max à l’Atlantide

Des armes faites ornements, des filets de pêche changés en cheveux d’ange : au CRAC Occitanie, les ruines de la modernité et des mythes occidentaux font peau neuve. Alexandra Bircken transforme les objets industriels en corps vulnérables ; Bianca Bondi sublime la pollution marine en fétiches scintillants. Au risque de laisser le pouvoir de séduction d’une œuvre d’art prendre le pas sur sa pertinence.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 22 mars 2022

 

 

Une moto RSV4, des Kalachnikov et un cheval à bascule coupés en deux, des combinaisons de motards et des bas de nylons étalés comme des dépouilles aux murs, des silhouettes en latex accrochées comme des fusillés ou encore une cabane fabriquée avec des lambeaux de doudoune et de couverture de survie : Alexandra Bircken dissèque, assemble, recoud, moule, évide des objets de consommation courants voire iconiques. Son exposition A-Z, met en scène façon pseudo-punk la trinité du capitalisme occidental moderne : la guerre, l’industrie, le loisir. Autant de symboles virils mis en dialogue avec des formes généralement associées au féminin, comme le tissage, l’abris ou le cercle. Au-delà des gestes a priori sacrilèges de tronçonner un engin de course ou une arme – geste que le sculpteur Arman a fait dans les années 1960 –, d’exhiber un placenta sous verre ou un vagin moulé dans du bronze, l’artiste s’attache à éprouver le corps et à le réparer : des branches d’arbres en guise de prothèses, du cuir et de la laine en guise de seconde peau, de la résine époxy et des cheveux en guise de carapace. Et ce, jusqu’à flirter avec une esthétique « chamanisante » à travers des sculptures totémiques. Les matériaux industriels y fusionnent avec des matières organiques. En filigrane, on pourrait y lire une variation autour du mythe que s’est construit l’artiste Joseph Beuys au lendemain de la Seconde guerre mondiale : sauvé après un crash d’avion par des nomades qui l’auraient enduit de graisse et enroulé dans des couvertures de feutre. Le précurseur allemand croyait au pouvoir de transformation sociale de l’art. Une ambition qui n’exhale malheureusement pas des pièces, parfois trop convenues, présentées ici. 

 

Un coup de baguette magique

D’un univers à la Mad Max, on plonge dans un monde merveilleux à l’étage du CRAC avec l’exposition Objects as actants. Comme repêchés du royaume englouti d’Atlantide, des objets – une boîte à bijou, une clef, un bénitier néo-classique ou encore des bouillottes en métal – trônent sous verre au milieu de végétaux, de coraux, d’algues ou de squelettes de crabe. Bianca Bondi s’est immergée pendant un mois dans la ville côtière de Sète et surtout, dans ses canaux. Avec l’aide des élèves de la Cité scolaire Paul Valéry, elle en a exhumé divers déchets qu’elle associe à des éléments aux vertus médicinales et divinatoires dans des assemblages truffés de diamants, obtenu par un processus de cristallisation. Dans une seconde salle, une immense couronne de filets aux teintes pastels pourrait passer pour une créature mythologique aux cheveux d’ange ou une barbe à papa géante. « Ces filets en nylon sont les pires pour l’environnement. Ils composent 20 % du 7e continent, précise l’artiste. La couleur rose que vous voyez, c’est le sang des poissons et mammifères marins qui se sont pris dedans. » En pièce maîtresse, une armoire à pharmacie transformée en autel à Aphrodite, déesse grecque de l’amour et de la beauté née de l’écume. Rituels païens et accents éco-féministes sur fond de catastrophe écologique : là encore, l’art ouvrirait une voie de « résilience ».

 

 

D’une exposition l’autre, il s’agit de rendre « beaux », fréquentables et assimilables les rebuts d’un système qui nie le vivant. Les œuvres aux formes polies d’Alexandra Bircken, exposées dans une scénographie ultra léchée, fonctionnent presque comme des punchlines ; celles de Bianca Bondi, étincelantes malgré leurs entrailles oxydées, sont aussi séduisantes que des ruines romantiques. Si l’art a le pouvoir de désamorcer la charge « négative » d’un objet – que ce soit la violence ou la pollution –, ces pièces n’échappent pas à une société du spectacle et de l’enrichissement rendue à son paroxysme. On lève une dernière fois les yeux sur le AK-47, coupé en deux et accroché au mur comme un tableau, signé Alexandra Bircken. « Par ce geste, non seulement je retire une arme du marché mais je la rends aussi inopérante. » La première fois que nous avons vu cette arme dans la journée, c’était sur une photographie : des civils ukrainiens apprenaient à en manipuler dans des camps d’entraînement de fortune. Mais enfin, à quand rendre le cynisme du marché de l’art inopérant ?

 

> Alexandre Bircken, A-Z ; Bianca Bondi, Objects as actants, jusqu’au 22 mai au CRAC Occitanie, Sète

 

Légendes : 

Image 1 : Vue de l’exposition A–Z, Alexandra Bircken, Crac Occitanie à Sète, 2022 – au premier plan : Lightning [Eclair], 2019, Collection privée, Cologne – au second plan : Klein’s Jacket [Veste de Klein] 2017, prêt de la République fédérale d’Allemagne, Collection d’art contemporain – p. Cyril Boixel.

Image 2 : Vue de l’exposition Objects as actants, Bianca Bondi, Crac Occitanie à Sète, 2022 – Entre le vide et l’événement pur / coupe d’haleine, cheveux d’ange, 2022, filets de pêche abandonnés. p. Cyril Boixel.