Dissection d'une chute de neige, texte de Sara Stridsberg et mise en scène de Christophe Rauck © Simon Gosselin
Critiques Théâtre

Dissection...

À travers les mots de l’auteure scandinave Sara Strisdsberg, le metteur en scène Christophe Rauck donne vie à la solitude d’une Fille Roi, abandonnée à sa quête de pouvoir et d’identité. Dans un décor aux reliefs glacés, Dissection d’une chute de neige met en jeu les difficultés d’un règne au féminin.

Par Clara Jaeger publié le 6 déc. 2021

D’abord, il y a la mort. Celle d’un Père Roi idolâtré, brusquement disparu sur le champ de bataille. Dans le paysage de cendres et de neige d’une Suède sans époque, cette mort vient ronger les vivants sur scène. Ensuite, le pouvoir : fini les jeux d’enfants pour la jeune héritière. Il faut grandir, entrer dans la Cour. Et là, l’embûche : un corps de femme, pour un pouvoir taillé au masculin. « Mais je ne suis pas une femme ! » s’agace la Fille Roi de Sara Stridsberg. Dans Dissection d’une chute de neige, seconde œuvre de l’autrice scandinave adaptée par le metteur en scène Christophe Rauck, Christine de Suède, insoumise et insolente, devient la plus punk des souveraines d’Europe.

Les autres reines, elles, semblent se tapir dans l’ombre de leur époux, comme dans l’attente d’accueillir leur semence. Pas question de goûter à cette prison-là. Au milieu de la scène, dans la grande cage de verre tapissée de neige – mi-cellule, mi refuge –, les mots de la Fille Roi ricochent inlassablement dans le désert du décor. Tout le monde la voit, mais personne ne l’écoute. « Le mariage est un refuge pour une femme, comme un manteau ! » martèle l’ombre du Pouvoir, menaçante. Le protocole est clair : pas d’union, pas de trône. Christine s’obstine. « J’ai déjà des manteaux ! » Ne pas plier, il ne faut pas plier. De sa voix rauque teintée de velours, la comédienne Marie-Sophie Ferdane donne toute sa force à ce caractère de fer. Mais tout autour d’elle et de son cocon de verre enneigé, règne l’austérité. L’aplat de cendres, à la surface de la scène, reflète sombrement une lutte incomprise. Vient alors la solitude. La solitude d’un cœur éduqué pour régner mais qui n’aime ni la guerre, ni le sang. La solitude d’un esprit vif d’intelligence et de modernité, coincé dans un carcan de corps et d’étoffe soyeuse. La solitude, enfin, d’un amour en marge des normes hétérosexuelles, qu’elle sacrifiera pour se délester du poids de la culpabilité. Lesbienne inavouée aux contours féministes, la Christine de Sara Stridsberg est aussi la plus queer des reines européennes.

 

Dissection d'une chute de neige, de Sara Stridsberg et Christophe Rauck p. Géraldine Aresteanu

 

Derrière le désir d’un pouvoir masculin impossible à incarner, se loge une quête identitaire douloureuse. « Vous n’êtes ni roi, ni reine, insiste le philosophe, guide de vie de la Fille Roi. Alors, qui êtes-vous ? » - « Je ne sais pas, justement... » Dans cette introspection effrénée, les scènes s’enchaînent et embrouillent les temps, vives, éclectiques et électriques. Tout vrille. La linéarité, comme l’unité, n’ont plus d’importance ; il faut tout déconstruire, tout disséquer. Fantômes et rêves du passé viennent se mêler aux vivants. À leur contact, unique personnage à habiter la scène sans relâche, Christine dessine tout le paradoxe de son identité. Tour à tour, elle est vulnérable et mâle alpha avec son amante, Belle ; en quête de validation auprès du spectre de son père ; mesquine et cruelle avec son fiancé, Love ; en attente de tendresse de la part d’une mère absente ; inflexible face au Pouvoir et irascible avec le philosophe… Tel un grand enfant se contredisant, la Fille Roi se cherche, s’écorche et blesse. La monotonie du décor se craquelle, il n’y a plus de limites, plus de repères. La Fille Roi flanche. Et si elle n’était qu’une anomalie ? Un bug dans la matrice qui ferait s’emballer la mécanique bien huilée des lois, des normes et des diktats ?

Et soudain, le temps ralentit son envolée infernale. Dos au spectateur et à la couronne, Marie-Sophie Ferdane libère Christine de son carcan de tissu, unique ancrage dans une époque à laquelle elle n’appartient pas. Mais entre l’anachronisme et l’atemporel, il n’y a parfois qu’un pas : la Fille Roi de Sara Stridsberg ne serait peut-être, finalement, que le reflet de ces corps assoiffés de liberté, d’hier et d’aujourd’hui, et de leurs luttes sans fin.

> Dissection d’une chute de neige, écrit par Sara Stridsberg et mis en scène par Christophe Rauck, jusqu’au 18 décembre au Théâtre des Amandiers de Nanterre.