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Critiques cinéma

En fin de conte

Matteo Garrone

 

Cher M,

Tu as tellement insisté pour que je te raconte Le conte des contes (2015) de Matteo Garrone, d’après le recueil éponyme de Giambattista Basile, posthumément publié entre 1634 et 1636, que j’ai cédé. 

 

Par Nicolas Villodre publié le 15 juin 2015

 

 

N’ayant pu y avoir accès à Cannes où il a été dès l’amorce du festival sacrifié, j’ai pu obtenir de l’attachée de presse de Public système cinéma, Kenza Bellamine, de le visionner avant sa sortie, le 1er juillet, au Club de l’étoile, cinéma de quartier du 17e arrondissement qui fête actuellement ses trente ans. Malgré quelques défauts somme toute mineurs (désinvolture scénaristique par endroits ; « collures » approximatives de nombre d’enchaînements cut ; une demi-heure de trop dans le métrage ; le plan d’ensemble ressassé du château de Roccascalegna perché, comme le chat, sur son sommet rocheux entre ciel et terre ; maquillage pour série B ; version originale en anglais, là où l’italien, le napolitain ou l’espéranto eussent mieux convenu), le film a de telles qualités qu’on s’étonne a posteriori qu’il n’ait pas été primé à Cannes.

La distribution (assurée par Jina Jay), pour ne prendre qu’un exemple, est exceptionnelle. Tous les premiers rôles – et certains des seconds – sont tenus par des comédiens de haut vol. Salma Hayek y campe de façon convaincante une reine-mère obstinée qui finira par le devenir, mère. Cassel Jr a rattrapé le niveau qu’avait son regretté père et en garde sous le coude pour pouvoir encore à l’avenir nous surprendre. On regrette la disparition prématurée à l’écran de John C. Reilly, souverain jouant les Ulysse ou les capitaines Nemo pour prolonger sa lignée. Toby Jones, monarque monomaniaque, s’investit dans la cause animale, négligeant son royaume et sa fille, qui est brillamment interprétée par Bebe Cave, novice et expressive. Guillaume Delaunay (l’ogre) et Christian et Jonah Lees (les jumeaux albinos) sont parfaits dans le genre étrange et inquiétant.

Le parti pris du montage alterné donne de la fluidité au récit cinématographique, là où jadis, du temps de Cinecittà, on eût opté pour la formule du film à sketches. Les fondus au noir et le travelling avant sur un personnage lui-même avançant vers son destin sont des transitions réussies. Un travail de repérage inouï a permis de rendre vraisemblables les contes à dormir debout du précurseur en la matière, le Napolitain Giambattista Basile. Un collecteur de génie de littérature orale auquel, du reste, Wilhelm Grimm rendit hommage en son temps, frappé, précisément, par la linéarité narrative du recueil de cinquante contes, « la base de beaucoup d’autres », rédigé en dialecte du sud de l’Italie.

Certaines des fonctions ou actions analysées par Vladimir Propp dans Morphologie du conte (1928) se retrouvent dans les trois exemples portés à l’écran par Garrone : l’éloignement ou absence (des frères siamois qui annoncent les frères corses d’Alexandre Dumas ; des vieilles sœurs dont l’une retourne en enfance et fait l’objet d’un mariage royal ; de la princesse expédiée en colis express au premier ogre venu). La transgression de l'interdit (révélation d’un secret pouvant s’avérer catastrophique). La tentative de tromperie (rajeunissement vain par des moyens ordinaires et même par la chirurgie esthétique balbutiante assimilée à... l’écorchement). Le passage d’épreuve (jeu de devinette dans lequel triomphe l’anti-héros par excellence, l’ogre). Le combat du héros et du vilain (celui de la princesse et de son mari désigné par le mauvais sort) et le retour du héros (la fraternité se reconstitue)...

Mais ce qui séduit surtout, c’est la beauté plastique d’ensemble : la composition méticuleuse de chaque élément profilmique ; la magnificence des costumes signés Massimo Cantini Parrini ; l’efficacité de la B.O. composée par Alexandre Desplat ; la tonalité libertaire du film – aucune bondieuserie ne vient l’encombrer, si ce n’est le très bref plan d’enterrement, tout y est païen, séculier, animiste. La mise en scène est percutante, physique, plastique. Et même, comme certains l’ont noté, chorégraphique.