Léonce cinématographiste, mai 1913, France, photogramme du film muet en noir et blanc teinté Production : Société Léon Gaumont & Cie, Paris. © Collection Gaumont-Pathé Archives.
Critiques arts visuels

Enfin le cinéma !

Qu’est-ce que la réalité augmentée ? Au XIXe siècle, la naissance du cinéma posait déjà cette question. L’exposition Enfin le cinéma ! au musée d’Orsay replace le 7e art à égalité avec les autres pour saisir les mécanismes de l’image en mouvement et de la fascination qu’elle continue d’exercer.   

Par Nicolas Villodre publié le 13 oct. 2021

Enfin une bonne surprise ! Malgré son titre, Enfin le cinéma !, l’exposition de Dominique Païni au Musée d’Orsay, résiste à la monopolisation de l’attention par l’image en mouvement pour remettre sur un pied d’égalité les arts visuels et souligner la manière dont ils se sont mutuellement nourris, sans égards pour leurs catégories respectives. Aux sculptures, peintures, photographies exhumées des collections du musée sont appariés nombre de films incunables en copies numériques remarquables. Pour une fois, on n’a pas cherché à en mettre plein la vue. Ou, si l’on veut, à se faire aussi gros que le bœuf. Le visiteur passera insensiblement de la troisième dimension à la quatrième, à celle de la vitesse, supérieure pour les futuristes à tout bel art figuré ou figé. Et de la couleur, de l’art pictural, au noir et blanc. Aux valeurs du daguerréotype à ses débuts, à celles du septième art, que Ricciotto Canudo qualifia en un premier temps de sixième.

Jules-Étienne Marey, Descente d’un plan incliné, 1882, France, Paris, Cinémathèque Française © Collection La Cinémathèque française 

 

Quand le cinéma se met en sourdine

La période considérée – 1833-1907 – répond au cahier des charges du musée, théoriquement consacré à l’art du XIXe siècle, et s’explore à travers des thèmes que le commissaire général et ses collaborateurs (les conservateurs Marie Robert et Paul Perrin et les chargés d’exposition Lucile Pierret, Jérôme Legrand et Philippe Mariot) ont souhaité ouverts : le spectacle de la ville ; les rythmes de la nature ; l’exhibition des corps ; la réalité « augmentée » par la couleur, le son et le relief ; le goût pour l’histoire. Formulés différemment, ceux-ci sont illustrés et déclinés dans sept sections ou espaces, précédés d’un prologue, « la vie même », suivis d’un épilogue, « la salle de cinéma ». Le plus étonnant est l’effacement relatif du cinéma dès que l’on pénètre dans l’espace d’exposition, accueilli par de nobles statues de marbre blanc nullement troublées par le papillonnement de lumière – nom qui pourrait pourtant s’écrire avec un « l » majuscule. Plus loin, plus tard, trois écrans translucides fixés par des câbles au plafond et disposés en enfilade diffusent à jet continu des vues du temps passé dans une capitale n’ayant que peu changé, n’étaient les véhicules à cheval et les chapeaux haut-de-forme. C’est là qu’intervient la peinture, celle d’un Pissarro en particulier qui, par ses teintes impressionnistes, déborde la grisaille urbaine ambiante sans chercher à enjoliver le paysage perçu en plongée.

Edmond Benard, Artiste devant la toile blanche, Vers 1890, Collection D. Canguilhem © adoc-photos

 

Un ADN photographique et chorégraphique

On songe alors à la monstration et démonstration que fut pour nous l’exposition Impressionnisme et naissance du cinématographe au Musée des beaux-arts de Lyon en 2005. Cinéma et peinture y furent en effet mis sur un plan d’égalité. Leur rapport, au sens propre du terme, celui de ratio ou, si l’on veut, de « figures » permit de juxtaposer les vues de Louis Lumière, mises à disposition par l’Institut du même nom, et les tableaux de peintres créant sur le motif. La peinture de chevalet étant de format raisonnable, à l’échelle humaine, et la vidéoprojection, sur écrans plats ou à même le mur, se la jouant discrète. On retrouve cette humilité au musée d’Orsay. Qui plus est, l’art de Niépce, considéré comme l’inventeur de la photographie, vulgarisé par Daguerre avant d’être ennobli par de grands créateurs (Eugène Atget, Jules Beau, Robert Demachy, Louis Ducos du Hauron, Jules Janssen, Gustave Le Gray, Étienne-Jules Marey, Nadar, Constantin Puyo, etc.) est ici généreusement offert. Il faut dire que l’institution possède un fonds inépuisable en la matière et qu’à cette collection viennent s’ajouter d’admirables copies, des trésors de « films dansés » provenant notamment des maisons désormais sœurs, Gaumont et Pathé. On pense à la danse javanaise de l’icône Cléo de Mérode (document Gaumont pour l’Expo universelle de 1900) et à Métempsycose (1907), une production Pathé, qui suit les métamorphoses de danseuses en papillons.  

Segundo de Chomón ou Ferdinand Zecca, Métempsycose, avril 1907, FranceCollection Gaumont-Pathé Archive © 1907 - Fondation Jérôme Seydoux- Pathé

Mateurs et amateurs trouveront leur compte. Les uns, dans le miroir aux alouettes de la salle de cinéma, dans le film de Léonce Perret, Léonce cinématographiste (1913) qui boucle le parcours. Les autres, dans le triptyque « spécial voyeurs », composé de Ce que l’on voit de mon sixième ou Scènes vues de mon balcon (1901), Par le trou de la serrure (1901) de Ferdinand Zecca. Trois visions érotiques, l’une, de loin, à travers une lunette, une autre, plus intime, derrière un rideau, la troisième, dévoilant un travesti d’un certain âge se transformant à vue ; annonçant il y a déjà plus d’un siècle, les porosités des catégories de genre.

 

> Enfin le cinéma ! jusqu’au 16 janvier au musée d’Orsay, Paris