Et le cœur fume encore de Margaux Eskenazi © Loic Nys
Critiques Théâtre

Et le cœur fume encore

Déclenchée en 1954, la guerre d’indépendance algérienne reste encore aujourd’hui la grande absente des manuels d’Histoire français. Pour le second volet de leur triptyque consacré à la mémoire poétique de la décolonisation, Margaux Eskenazi et Alice Carré composent avec Et le cœur fume encore une pièce en kaléidoscope, où les vies anonymes croisent celle des icônes, et où la mémoire de ce conflit se dessine dans le creux des récits contradictoires.

Par Agnès Dopff publié le 8 janv. 2022

 

Il y a d’abord la rencontre littéraire de Margaux Eskenazi et Alice Carré avec la langue d’Aimé Césaire, et la notion de négritude forgée par l’écrivain. Par voisinage poétique, les deux artistes de théâtre découvrent l’œuvre de Kateb Yacine, homme de lettres algérien contraint par l’administration coloniale française à parler la langue de l’occupant. Cet exil linguistique aussi, elles veulent le faire résonner sur la scène du théâtre. Mais comment parler d’une guerre que l’on n’a pas connue, et d’un pays où l’on n’a jamais mis les pieds ? Le dialogue avec les livres ne suffit plus : Alice Carré et Margaux Eskenazi partent à la recherche de celles et ceux qui portent cette sale guerre comme une balafre sur leur ligne de vie.

Sur scène, les récits modestes et intimes dominent face à l’apparition ponctuelle des grands noms. Les comédiens incarnent tour à tour Kateb Yacine, Edouard Glissant, mais surtout des soldats du contingent français bazardés en Algérie, des militants du Front de Libération national exilés en Belgique, des femmes, des hommes, blancs ou non. Dans cette redistribution permanente des rôles, les caractéristiques effectives des acteurs s’effacent au profit des témoignages, bien réels, composés à partir des entretiens menés par Margaux Eskenazi et Alice Carré. Ici, pas de frise chronologique bien nette affichée au tableau, pas d’encart consacré au Général de Gaulle. Les personnages centraux de cette histoire s’appellent Daniel, Ahmed ou bien Mamoune. Leurs patronymes importent moins que leur parole, précieuse et rare, dont même leurs propres enfants sont encore aujourd’hui le plus souvent privés.

Moins qu’un rattrapage express à disposition de l’Éducation nationale, Et le cœur fume encore préfère réviser les béances historiques par le fil de la mémoire intime. Depuis le décor immuable du théâtre, à peine occupé par quelques chaises, la langue de ces anonymes, incarnée avec force gouaille et mimiques par les acteurs de la compagnie Nova, pousse la porte d’un salon dans une banlieue HLM de Mantes- La-Jolie, nous installe dans un bistrot kabyle du centre parisien, ou au premier rang d’une petite salle des fêtes de province louée pour une commémoration d’anciens combattants du contingent français. Il n’y pas de voix off, pas de grand narrateur. Seulement le brouhaha de ce que chacun a fait, a cru ou a vu. Parfois, la honte suinte ou éclate, la rancœur déborde et les reproches pleuvent. Le plus souvent, les mots prononcés font résonner le silence de ceux qui ne sortent pas, restent coincés en travers et arrachent encore des larmes. Et c’est sûrement dans la friction de ces témoignages contradictoires, dans le creux de ces phrases laissées en suspens, que se raconte le plus justement la plaie laissée par la guerre d’indépendance algérienne.


> Et le cœur fume encore de Margaux Eskenazi, du 4 au 14 janvier au TNP, Villeurbanne ; le 18 janvier à Scènes et Cinés, Istres, dans le cadre du festival Les Elancées ;  le 20 janvier au Sémaphore, Port-de-Bouc ; le 22 janvier au Théâtre Antoine Vitez, Aix-en-Provence ; le 25 janvier à La Machine, Vénissieux ; le 27 janvier au Théâtre de Grasse ; le 1er février au Safran, Amiens ; le 3 février au Théâtre de Charleville-Mézières ; le 5 février à l’Espace Culturel André Malraux, Le Kremlin-Bicêtre ; du 9 au 12 février à la MAC de Créteil