Anna Jandt, The Grande Finale © Anna Jandt et Exile.
Critiques arts visuels

Exposition rébus

Anna Jandt

La galerie Exile, à Berlin, accueille Your Long Arm, la première exposition individuelle d’Anna Jandt, ancienne membre du trio FORT (avec Jenny Kropp et Alberta Niemann). Comme dans un rébus, les œuvres dévoilent uniquement leur sens dans le dialogue qu’elles entretiennent entre elles. Et deviennent les strophes d’une exposition-poème. 

Par Gauthier Lesturgie publié le 28 avr. 2016

Le vestibule chez Exile est un petit couloir qui dessert deux pièces, à gauche et à droite. En face, sur le mur blanc, un étrange collage est accroché : des feuilles de papier WC, post-it et morceaux de carton, sur lesquelles sont nerveusement griffonnés nerveusement des petites séries de lignes parallèles, des croix ou des nombres. Sur la feuille centrale, les seules données intelligibles sont des mots partiellement camouflés par les autres feuilles, « Je vais te prendre pour [...] nettoyer [...] parfois de l’espoir parfois du doute [...] signification signifie [...] je peux recréer. »

Ce fragile assemblage, qui semble constitué dans l’urgence à partir de tout ce que l’auteur aurait trouvé à portée de sa main, s’intitule What’s Gonna Happen et est sous-titré « Remains of obsessive oracle addiction ». Voilà un système pour le moins opaque qui présage la nature de l’exposition : une fabrication en multicouches où chaque pièce sera à la fois un objet à part entière, et une partie d’un rébus général.

Anna Jandt, What’s Gonna Happen (Remains of obsessive oracle addiction), 2015. Photo : Galerie Exile. 

 

Œuvres en dialogue

À l’intérieur de la sombre salle de droite d’où s’échappent de lentes notes de piano, une projection diffuse les images reconnaissables d’un Vladimir Poutine en tenue de plongée. Lors de cette excursion dans la péninsule de Taman à l’été 2011 et diffusée à la télévision, le président découvre rapidement deux amphores grecques. Évidemment, ces antiquités ont été placées là sciemment, pour mettre en scène un exploit symbolique.

Derrière nous un selfie stick se dresse de tout son long. Nous percevons dans cette association quelques indices : une référence, sous la forme d’une extension technique-plastique au « Long Arm » qui donne son titre à l’exposition. Face à la prouesse fabriquée du président russe, ce bras pour ego-portrait devient un commentaire ironique rappelant le narcissisme du dirigeant.

La bâton est intitulé Was : ce qui a été, et que l’on a enregistré donc. Mais « Was » est aussi le nom d’un célèbre sceptre ou plutôt de sa représentation dans l’iconographie de l’Egypte ancienne, le plus souvent dans la main de Seth, d’Anubis ou d’un pharaon. Le sceptre-selfie-stick antique symbole de pouvoir, de représentation et d’enregistrement médiatique, crée un dialogue habile face à la figure de Vladimir Poutine, parti à la recherche de nouveaux vestiges.

 

Œuvres anti-phrases

Dans la salle de gauche, les notes traînantes de piano (jouée par le président russe lui-même) sont reprises sous la forme, ridicule, d’un minuscule piano à queue en plastique. Perdu dans un espace presque vide, l’absurde instrument est bloqué sur sa note la plus basse, et résonne dans une sorte de ronronnement continu.

C’est accompagnée par ce son monotone que Anna Jandt s’est mise à chanter lors d’une performance donnée le soir du vernissage. Une guitare électrique à la main, elle donnait voix à un poème imprimé comme feuille de salle, « Your Long Arm ». Ce texte poursuit une esthétique du mystère qui nous fait dériver vers de nouvelles interprétations. Le petit instrument qui répond au nom de The Grand Finale ne parvient pas à s’arrêter à la fin de la performance. Son usage fait mentir son nom : histoire d’un final plus manqué que grandiose.

 

 

C’est sur cette même imposture que fonctionne la seconde œuvre accrochée dans la pièce : And all that cal, du nom de la phrase une fois de plus presque illisible, brodée sur un morceau de lin blanc accroché à l’envers sur le mur. Cette phrase que l’on pourrait traduire par « Et toutes ces conneries » conclut le manuscrit original d’Orange mécanique (1962) de l’écrivain Anthony Burgess. Le dernier chapitre ayant été censuré par l’éditeur, cette fin malmenée est à lire au son d’une note finale qui ne finit pas.

Ces différents objets, qui semblent liés par des relations parfois bancales, que l’on parvient peu à peu à deviner, constituent chacun le vers d’un poème formé par leur réunion dans l’exposition. En voici une traduction littérale :

 

« Qu’est-ce qui va se passer ?

Débris dans l’eau

Ton long bras

Accessoire

Et toutes ces conneries

Etaient

Le grand final »

 

Une nouvelle fois nous ne trouvons pas ici la clé ou « l’astuce » à notre exposition-charade. Mais finalement, certaines connections et plaisirs se font, aussi, dans un certain degré d’ignorance. Le système fabriqué par Anna Jandt est à plusieurs portées : certaines œuvres peuvent être décomposées, d’autres simplement appréciées à leur surface. 

 

Anna Jandt, Your Long Arm, a été présenté du 19 mars au 23 avril à la galerie Exile, Berlin, Allemagne.